Raymond AIMOS (1891 / 1944)

Acteur, dès l'aube…

Raymond AimosRaymond Aimos (1933)

De son vrai nom Raymond Arthur Caudrilliers, celui que l'histoire du cinéma devait retenir sous le nom d'Aimos est né à La Fère (Aisne) le 28 mars 1891. Il était le fils d'un horloger-bijoutier, M.Caudrilliers (et non Caudurier comme le mentionnent certaines biographies ), mais ne montra guère d'enclin à poursuivre la voie paternelle.

Attiré très tôt par le music-hall, il préféra devenir artiste lyrique, et il finira par y parvenir sous ce pseudonyme qu'il devait conserver jusqu'à son dernier soupir. Cela ne l'empêcha, à douze ans, de faire une première apparition – qui reste encore à déterminer et à confirmer – dans une courte bande de Georges Méliès, l'illusionniste converti au cinéma après avoir découvert un appareil de Louis Lumière. Non seulement notre histrion courut déjà les courts métrages muets, comme cette «Pendaison à Jefferson City» (1911) montrant la cruauté quotidiennes de la vie de l'Ouest américain, ou encore toute une série consacrée au personnage d'«Onésime…» immortalisé par Ernest Bourbon (1912 à 1914).

Il donna enfin dans le long métrage, un genre fort éloigné de ses précédentes compositions, en campant une silhouette dans «Vingt ans après» (1922), une adaptation réalisée par Henri Diamant-Berger du roman éponyme d'Alexandre Dumas.

Il fallut toutefois attendre les premiers films parlants pour que le titi parisien le plus populaire de son temps, dégingandé et gouailleur, fasse montre de sa malice et état de son verbe dans des personnages reflétant l'immense coeur d'or qui battait fort dans sa poitrine.

C'est toutefois sous les traits d'un gangster que René Clair le mit en scène «Sous les toits de Paris» (1930), à une époque où de simples chanteurs de rues pouvaient encore tenir les vedettes d'un film de premier plan. Tandis que Gaby Morlay se voyait apostrophée d'un «Accusée, levez-vous» (1930) péremptoire sous les caméras de Maurice Tourneur, notre héros tapait la belote avec insouciance dans un coin du plateau, préfigurant ainsi le joyeux drille annonciateur de ces personnages plein de vie qui devait traverser le cinéma français jusqu'à la fin de cette période que la grande Histoire Française retiendra sous l'appellation de Front populaire…

"La belle équipe"

Raymond AimosRaymond Aimos (1936)

S'amorça ainsi pour Aimos une filmographie riche d'une centaine de longs métrages. Apparaissant sous d'amusants sobriquets imaginés par des scénaristes plus ou moins originaux, il fut alors “le fada” de «Justin de Marseille» (1934), le bagnard “La Ficelle” compagnon du «Chéri-Bibi» (1937) composé par Pierre Fresnay, et même l'invraisemblable “Quart Vittel” du «Quai des brumes» de Marcel Carné (1938). en compagnon d'un Jean Gabin que l'on devine déserteur à un moment où il n'était pas bon d'y penser. Le “Marche toujours” de «La route enchantée» par les airs enjôleurs d'un Charles Trenet plus “fou chantant” que jamais et le “Dix de der” forain de «Titin des Martigues» (1937) plus connu sous le nom d'Alibert complètent cette série de patronymes dignes de figurer dans l'inventaire cocasse tenu à jour par notre collaborateur Jean-Paul Briant, grand chasseur de ce genre de facilités devant l'Éternel (1937) !

Plus sérieusement, «Les croix de bois» alignées par Raymond Bernard (1932) le long de la route tracée par le roman de Roland Dorgelès nous prouve, en transformant notre Raymond en poilu des tranchées sous l'identité du soldat Fouillard, que l'homme avait d'autres atouts que la gaudriole dans son jeu de comédien. Ainsi en fut-il également de son interprétation de légionnaire dans «La Bandera» constituée par Julien Duvivier (1935) et de sa courte apparition en crieur de journaux dans le tout aussi dramatique récit d'Anatole Litvak, «L'équipage» (1935). Ce fut alors le rassemblement de «La belle équipe» (1936) autour de Julien Duvivier dont elle restera le chef d'oeuvre incontesté. Entre Jean Gabin, Charles Vanel, Rafael Medina et Charles Dorat, il incarna inévitablement le plus optimiste des cinq copains qui, gagnants à la loterie, choisirent de mettre leurs gains en commun pour construire une guinguette au bord de la Marne à l'heure où la France avait l'illusion de croire à l'avènement du temps des cerises : ce n'est pas simplement le hasard de l'intrigue qui fit tomber le héros du toit avant l'ouverture même de l'établissement !

Revenu sur terre par la force des choses et la loi de la pesanteur, Aimos retourna soutenir «Mon curé chez les riches» (1938) pour le plus grand bonheur de Jean Boyer sinon du nôtre, avant d'entraîner un club de football et participer de ce fait à l'animosité ambiante séparant les «Bossemans et Coppenolle» (1938) du bruxellois Gaston Schoukens dans une histoire à la belgitude évidente. La gauloiserie de «Raphaël le tatoué» (1938) ne lui rend pas grand chose, il faut bien l'avouer, faisant de notre héros le veilleur d'une nuit d'une usine en compagnie de l'inévitable Fernandel.

Oscillant de la comédie au drame avec une facilité déconcertante et une boulimie infatigable, il endossa un costume de sergent pour «Le déserteur/Je t'attendrai» de Léonide Moguy (1939), tint tête au «Roi des galéjeurs» (1940) même lorsqu'il s'agissait de Henri Alibert, contribua à la gloire des ailes françaises, auprès de «Ceux du ciel» (1940) et pour le compte d'un Pierre Renoir fatigué, conduisit, «De Mayerling à Sarajevo» (1940) le carrosse de l''archiduc François-Ferdinand avant qu'il ne se fasse assassiner pour le plus grand malheur du continent, partagea les aléas d'une vie de misère avec «Monsieur La Souris» (1942), se tut – non sans mal – au comptoir du bistrot «À la belle frégate» (1942) dans un rôle de muet impossible, et fit face, en pleine «Lumière d'été» (1942), à un Paul Bernard embrûmé dans les méandres d'une folie trop longtemps contenue, le tout avec une désinvolture qui constitua sa marque de fabrique et qu'aucun metteur en scène n'aura voulu gommer complètement…

"Au bord de l'eau…"

Raymond AimosRaymond Aimos

Marié à Madeleine Botté à Paris le 12 juin 1923, Raymond Aimos en divorça le 20 décembre 1938. En 1940, il ouvrit un restaurant dans la capitale, rue Montmartre, "L'Oeuvre des Gosses d'Aimos", destiné à nourrir les enfants pauvres du quartier, un "resto du coeur" bien avant ceux de Coluche.

Il devait disparaître quelques années après, lors de l'insurrection précédant la libération de Paris, d'une façon restée encore mystérieuse de nos jours. Touché par une balle perdue ? pour tout le monde ? française ? allemande ? Les témoignages ne concordent pas, comme le révèle cet extrait de presse publié sur le site de "La libération de Paris". Certains, et pas des moindres (voir la citation en bas de page), parlèrent même d'un règlement de comptes, l'homme ayant eu des liens avec le “Milieu”… L'événement se déroula dans le Xème arrondissement de ville, alors qu'il combattait au sein d'une troupe des Forces Françaises de l'Intérieur. II rendit le dernier soupir quelques heures plus tard à l'Hôpital Saint-Louis où il avait été conduit, sans pièce d'identité sur lui. Son épouse ayant lancé un avis de recherche, ce n'est que plusieurs jours après qu'elle eut la confirmation de la triste nouvelle.

Cinq jours plus tard, la deuxième division blindée du Général Leclerc franchissait la porte d'Orléans. Raymond Aimos n'était pas là pour l'accueillir. Son acte de décès, délivré par la mairie de Paris, porte la mention "Mort pour la France". Comme ses partenaires Harry Baur, décédé 16 mois plus tôt à peine sorti des geôles franco-hitlériennes, et Robert Lynen, son jeune partenaire de «La belle équipe» et de «L'homme du jour» fusillé à Karlsruhe quatre mois auparavant, notre Titi parisien n'eut pas le bonheur de retrouver une France paisible. À l'issue de funérailles publiques, il fut inhumé au cimetière de Chennevières-sur-Marne (Val-de-Marne), une petite cité de moins de 3000 habitants qui s'est aujourd'hui suffisamment développée pour flirter avec la vingtaine de milles.

Certains de nos contemporains peuvent-ils encore se flatter d'avoir connu ce petit Tintin, mince comme un fil, enjôleur et enjoué ? Si tel est le cas, ils ne doivent pas être bien nombreux. Mais nous le sommes davantage à ne pas avoir oublié ce charmant petit bonhomme, habitué des guinguettes des bords de la Marne et des refrains qui vont avec…

Quand on s'promène au bord de l'eau,
Comm' tout est beau !
Quel renouveau !
Paris au loin nous semble une prison,
On a le coeur plein de chansons.
L'odeur des fleurs
Nous met tout à l'envers…

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Le comédien Aimos, celui de la «La belle équipe », habitait les bords de Marne.

On n'a jamais pu élucider les circonstances de sa mort – ou de son assassinat – en août 1944, sur une barricade, du côté de la gare du Nord, à l'heure où les jeunes gens fêtaient la Libération, debout sur le lion de Denfert-Rochereau.

Sans doute Aimos n'avait-il plus d'avenir car il en savait beaucoup trop long sur les défuntes années trente…"

Patrick Modiano, "Paris Tendresse"
Raymond Aimos dans «La belle équipe»
Yvan Foucart (mai 2017)
Ed.8.1.2 : 15-5-2017