Virna LISI (1936 / 2014)

Le destin d'une jeune fille…

Virna Lisibrune…

Virna Pieralisi naquit le 8 novembre 1936 à Ancona, un grand port de l'Adriatique aux eaux turquoise, faisant face à la Croatie. Son enfance se déroula ensuite à Jesi, à 35 kilomètres de là, où papa Dario, propriétaire d'une société d'exportation de marbre, s'était déplacé avec toute la famille : mama Giordana, sa fille aînée Virna, son cadet Ubaldo, son frère et Esperia, la benjamine.

La famille s'installa ensuite à Rome. C'est là que l'adolescente, malgré des cours de comptabilité qui ne l'attiraient guère, jouît des attraits de la capitale latine. Dotée d'un physique avantageux, elle fait à 17 ans, par l'intermédiaire de l'acteur/chanteur Giacomo Rondinella qui la présenta au producteur Antonio Ferigno, son apparition au sein des studios de Cinecittà ou elle tourna son premier film, «…E Napoli canta !» (1953), encore brunette et sans la moindre expérience de l'art dramatique. Par la suite, jeune vedette de «L'amour d'une mère» (1954), elle partagea l'affiche avec son compatriote Fausto Tozzi, aux côtés d'une gamine de 7 ans et pourtant déjà connue, Brigitte Fossey, les deux artistes se livrant à quelques acrobaties au dessus de la piste d'un cirque.

Suivirent quelques rôles mineurs, parfois mélodramatiques, tel «Le destin d'une mère» (1955) – c'en était une autre ! – avec Hélène Rémy et dans lequel elle fit une courte apparition – tardivement décelée – au rythme des airs d'opéra de Verdi et Donizetti ; parfois plus légers, comme lorsqu'elle joue les ingénues dans trois films de Giorgio Pastina distribués la même année «Desiderio e' sole», «Lettera napoletana», et «Le cardinal Lambertini» (1954). Au mitan de cette décade, la (pas encore) blonde italienne fit, à 19 ans, son entrée dans les studios français de Boulogne pour promener son joli minois sous le nez de quelques-uns de nos plus célèbres «Hussards» (1955), comme Bourvil, Bernard Blier ou encore Jacques Fabbri, lequel avait mis en scène et interprété deux années plus tôt le même sujet tiré de la pièce originale de Pierre Aristide Bréal, au Théâtre des Noctambules.

Suivit alors, jusqu'à la fin des années cinquante, toute une série de films relevant de la production transalpine, dont «La donna del giorno» (1956) où, enfin blonde dans le rôle-titre en provinciale fort imbue de sa personne, elle se laisse engager comme mannequin, pour finir traînée, plus ou moins évanouie, par trois délinquants, dont Serge Reggiani venu de France pour commettre cette vilénie. Plus tard, Caterina Sforza mourante après avoir lutté «Seule contre Borgia» (1959), elle racontera à son fils, le maléfique Cesare qui osa lui faire plier genoux, l'histoire de sa naissance et lui prédira un brillant avenir. On sait ce qu'il en fut…

Tous les chemins ramènent à Rome…

Virna Lisiblonde…

Virna Lisi aborde les sixties avec la fraîcheur juvénile que lui autorise son quart de siècle. En mars 1960, elle tourne pour la télévision «Cieli alti» de Daniela D'Anza. Le mois suivant, le 25 avril pour être précis, elle prend pour époux, en sa belle ville de Rome, un bel et brillant architecte romain, Franco Pesci qui deviendra plus tard le président de l'Associazione Sportiva Roma de football et le père de leur unique enfant.

Romaine d'adoption, nous l'avons dit, elle encadre naturellement «Romulus et Rémus» (Sergio Corbucci, 1961) sous les traits de la blonde Julia, la fille sophistiquée de Titus Tatius, roi des Sabins, enlevée par Romulus dont elle n'en admire pas moins les biceps avantageusement gonflés que lui prêtait Steve Reeves. Ravie de retrouver la France, elle s'applique auprès de Christian-Jaque et sous le regard de ses caméras à soigner, infirmière dévouée, un riche homme d'affaires au coeur faible et dont l'épouse machiavélique (Marina Vlady) ne semble pas toujours agir pour «Les bonnes causes» (1962). Fort heureusement, Bourvil, en juge plus perspicace qu'il n'y paraît, saura démêler cet écheveau bien embrouillé…

«Eva» (1962), une histoire adaptée d'un roman de James Hadley Chase par Joseph Losey, nous montre Jeanne Moreau déambulant dans une Venise hivernale, plus indépendante et libre que jamais, face à une Virna convenue, épouse bafouée et frustrée que les déceptions pousseront au suicide. Bref, un drame sentimentalo-psychologique réservé à ceux qui aiment se torturer l'esprit.

Heureusement «La tulipe noire» (Christian-Jaque, 1963) vint remettre un peu de couleurs dans ce sombre parcours. Contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre, cette histoire de cape et d'épées n'a rien à voir avec le roman d'Alexandre Dumas. Allègrement menée par un Delon bondissant sous un masque annonçant celui de son futur «Zorro» l'oeuvrette nous dessine un justicier à deux visages sans lequel la Révolution Française n'aurait pas été ce qu'elle fut. Pour compléter cette parenthèse hexagonale, voici venir notre vedette en belle espionne danoise secourue par un fin limier du Bureau Français de Contre-Espionnage. Certes, à trop fréquenter la partie adverse, «Coplan prend des risques» (1963), mais il en sera justement récompensé.

La notoriété de l'actrice transalpine a franchi l'océan et Hollywood la prend pour modèle afin de vous apprendre «Comment tuer votre femme» (Richard Quine, 1965). Pour son premier film américain distribué par United Artists, la voici strip-teaseuse d'origine italienne – on ne se refait pas ! – ambitieuse, n'hésitant pas à prendre une place plus grande que voulue dans l'existence d'un dessinateur new-yorkais de bande dessinées. Pour l'occasion, Virna s'installe à Beverly Hills en compagnie de son frère, très bon cuisinier lorsqu'il s'agit de préparer des spaghettis à la bolognaise ou des calamars à la romaine, tandis que son mari, resté à Rome, venait régulièrement la retrouver les servitudes du coeur. Comme on le comprend !

Rentrée en Italie, l'émigrante succombe au «Casanova 70» de Mario Monicelli, un Marcello Mastroianni en officier de l'OTAN, tombant facilement amoureux des femmes fatales, des épouses frivoles et des blondes naïves qui vacille à son charme. Le jeu dut plaire à l'ingénue qui succomba à nouveau à son matamore héros de «Aujourd'hui, demain et après-demain» (1965), prenant ainsi , le temps d'un sketch bien dirigé par Eduardo De Filippo («L'heure de pointe»), la succession de Sophia Loren. Quant à «Ces messieurs dames» (1966), le film en tranches de Pietro Germi, il perpétue le regard cynique que la comédie italienne porte en ces temps bénis sur la petite bourgeoisie, Virna incarnant une charmante caissière à la chevelure assombrie, ce qui lui donne une fragilité des plus attirantes. Oeuvre la plus féroce de son metteur en scène, elle fut honorée de la palme d'or au Festival de Cannes 1966, ex-aequo avec «Un homme et une femme», au grand désappointement de quelques critiques (per)siffleurs.

Les années glorieuses…

Virna Lisirousse…

La deuxième moitié des années soixante marque l'apogée de la carrière de la belle Italienne qui saura faire face à quelques fortes personnalités du cinéma international. Ainsi en est-il de l'égocentrique Vittorio Gassman, pour l'occasion prince de la Renaissance revenant de guerre afin d'épouser la fille d'une duchesse qui, hélas, se montrera incapable d'exciter sa virilité. Afin d'éprouver les qualités dominantes du noble guerrier, sa famille s'attache à dénicher «Une vierge pour le prince» (Pasquale Festa Campanile, 1965), fut-elle une roturière, pourvue des atouts indispensables au redressement de son honneur défaillant !

Frank Sinatra ne fut pas en reste. Engagé par Virna Lisi, jeune, femme audacieuse et suffisamment riche pour financer une exploration marine destinée à renflouer des trésors engloutis, elle envisage d'utiliser ce qui lui reste de fortune pour mener à bien «Le hold-up du siècle» (1966) contre le Queen Mary. Pour cela, elle monnaye l'aide du célèbre crooner qui semble avoir eu derrière la tête l'intention de monter à l'assaut, hors tournage, d'une autre reine que celle prévue par le scénario. Peine perdue !.

De retour au sein d'une grosse production franco-italienne, c'est en épouse du rugueux Anthony Quinn qu'elle passa «La vingt-cinquième heure» (1966), une histoire tirée par Henri Verneuil du roman de Virgil Gheorgiu : un paysan roumain tantôt pris pour un Juif, tantôt exhibé comme l'aryen modèle, subit toute une suite de violences et de vexations qui lui font perdre la trace de sa conjointe, elle-même soumise à d'incessantes vicissitudes.

«Deux minets pour Juliette» (1966) ne furent pas de trop pour accompagner l'irrésistible ascension de la nouvelle coqueluche transalpine. La Warner Bros ne rechigna pas à engager Tony Curtis et de George C. Scott, deux officiers américains en pleine guerre de Corée, qui rivaliseront de stratagèmes pour conquérir le coeur de leur pétillante infirmière… et plus si affinités. Il ne fallut pas moins que cette “brute” de Rod Steiger, général autrichien de la Première Guerre Mondiale, pour rivaliser avec la rude paysanne Ada de «La fille et le général» (1966)… et encore, cela ne suffit-il pas ! Dans la veine des films épiques, «Le secret de Santa Vittoria» (1969) réunit une belle distribution autour du réalisateur Stanley Kramer : un million de bouteilles de vin confiées au trio Anthony Quinn, Virna Lisi et Anna Magnani et convoités par le capitaine allemand Hardy Krüger, mais le secret sera bien gardé.

Transition tricolore avec «L'arbre de Noël» (1969) au pied duquel toute la France familiale viendra pleurer la fin prochaine et inévitable du petit Brook Fuller, entouré de l'affection de son père (William Holden), de leur fidèle garde-chasse (Bourvil) et de celle qu'il n'aura pas le temps de reconnaître pour sa belle-mère. Après celui de larmes, voici venu «Le temps des loups» (Sergio Gobbi, 1969) menés par le chef de horde Robert Hossein qui tombera sous le charme de notre vedette puis sous les armes du commissaire Charles Aznavour, une transition des plus désagréables…

Va où ton coeur te porte…

Virna Lisiflamboyante…

On l'a écrit plus haut, Virna Lisi se plait dans le cinéma français. Et le cinéma français l'accueille toutes caméras ouvertes. Ainsi en est-il des deux opus supplémentaires dirigés par Sergio Gobbi, par ailleurs milanais de naissance. Le réalisateur la place dans les bras d'«Un beau monstre» (1970), certes séduisant et raffiné, puisqu'il ressemble à Helmut Berger, mais qui pousse épouses et maîtresses jusqu'au suicide… à moins que l'inspecteur Aznavour, toujours fidèle poste, ne s'en mêle. Peu après, c'est Maurice Ronet qui s'y colle, champion automobile initiateur d'une relation tout aussi violente qui trouvera son dénouement sur «Les galets d'Étretat» (1972).

Retour dans la péninsule pour ce qu'il faut bien appeler un «Scandale à Rome» (1971), Virna se retrouvant duchesse de lignée aussi haute qu'apparemment respectable, bien que tel ne soit pas l'avis de Nino Manfredi, un commissaire de police s'imaginant que la loi est la même pour tout le monde… Richard Burton campe un très vraisemblable «Barbe Bleue» (1972) dans une libre adaptation de Charles Perrault dirigée par le vétéran Edward Dmytryk, Virna figurant l'une des malheureuses épouses du monstre et qui se révèlera, pour son âge, particulièrement bien… conservée ! «Croc-Blanc» (1973), film franco-hispano-italien réalisé par Lucio Fulci, ne la réchauffera guère, perdue qu'elle fut dans l'immensité sauvage entourant Dawson City, une ville du grand nord où la violence des chercheurs d'or règne sans partage.

Dans «Le serpent» (1972), nouvelle co-production tri-partite de Henri Verneuil, elle ne trouve guère sa place au milieu d'agents plus ou moins secrets parmi lesquels Henry Fonda, Yul Brynner, Philippe Noiret, Dirk Bogarde, Michel Bouquet… se partagent la plus grande partie du gâteau. Elle nous reviendra fourmi aux côtés de «La cigale» (1980), l'éphémère Clio Goldsmith choisie par Alberto Lattuada pour chanter tout l'été : celle qui fut une naguère une “fille à routiers” se retrouve pour le coup bien rangée des camions dans une composition éloignée de ses sophistications précédentes, décrochant à cette occasion le David di Donatello de la meilleure actrice italienne.

Dix ans plus tard, nous la retrouvâmes dans les mêmes dispositions pour fêter «Joyeux Noël, bonne année» (1989) , sous les auspices rigoureux de Luigi Comencini, menant éloignée de Michel Serrault une vie de couple séparé, chacun étant hébergé, faute de ressources financières, par l'une de leurs filles et se retrouvant subrepticement dans des chambres d'hôtels comme deux amants en goguette.

Au tournant des années 90, Virna Lisi se fait rare au cinéma italien, qui lui même n'est plus que l'ombre de son glorieux passé. Plus averti, de notre côté des Alpes, Patrice Chéreau en fait sa Catherine de Médicis, la mère de «La reine Margot» (1993), parfaitement enlaidie, manipulatrice et monstre de méchanceté et de froideur. Cette prestation mémorable lui vaut le Prix d'Interprétation du Festival Cannes et, quelques mois plus tard, le César de la meilleure actrice de composition, sa fille de cinéma (Isabelle Adjani) recevant celui de la meilleure actrice.

C'est Cristina Comencini, la fille de Luigi, qui vint mettre le point final à la carrière internationale somme toute conséquente de Virna Lisi. Déjà scénariste sur «Joyeux Noël, bonne année»,  celle-là passa bientôt derrière la caméra où elle dirigea l'actrice successivement dans «Va où ton cœur te porte» (1996), «Il più bel giorno della mia vita» (2002) et «Latin lover» (2015) aussi bien que l'aura fait son illustre papa…

La Lisi…

Virna Lisiet éternelle Virna Lisi

Virna Lisi travailla à maintes reprises pour le petit écran, de 1957 jusqu'à ses derniers jours. Vedette de la mini-série «Ottocento» (1959/60, 5 épisodes) sous les costumes de la comtesse Castiglione, une espionne italienne au tempérament ardent, elle mena à bien plusieurs opérations de séduction envers les grands de son époque, Napoléon le petit figurant parmi ses victimes les plus notoires. «Et la vie continue…» (1984, 8 épisodes), mini-série diffusée par la RAI Uno et dirigée par Dino Risi, bénéficie des avantages d'une co-production franco-germanique, tout comme «Balzac» de Josée Dayan (1999), téléfilm en 2 parties dans lequel elle incarne Mme de Berny, première maîtresse et éducatrice du grand écrivain personnifié par Gérard Depardieu.

Moins active sur les scènes de théâtre, elle foula une première fois les planches dès le printemps 1956, grâce à Vittorio Gassman qui la présenta à Giorgi Strehler, directeur du Picolo Teatro de Milan, rencontre débouchant sur son interprétation de «Lucie Desmoulins», personnalité jacobine de la Révolution Française exécutée huit jours après son Camille de mari, un rôle dont elle savoura et rendit de son mieux la qualité du dialogue.

En 2011, le festival de Venise l'honora pour l'ensemble de sa contribution au cinéma transalpin, “La Lisi” étant ainsi élevée au rang des plus nobles représentantes nationales de cet art, comme Anna Magnani, Silvana Mangano, Sophia Loren ou Gina Lollobrigida.

Franco Pesci, son mari, décéda le 26 septembre 2013, au terme d'une histoire d'amour de 53 ans, nourrit d'une éternelle passion. Cette union fut couronnée par la naissance de leur fils Corrado (juillet 1962), aujourd'hui directeur d'une société immobilière et lui-même père de trois enfants : Franco (1993) et les jumeaux Federico et Riccardo (2002). À son dernier adieu à son mari, lors des funérailles célébrées en l'église romaine de San Roberto Bellarmino du quartier de Parioli, elle avait demandé à la famille qu'en lieu et place des traditionnelles couronnes des dons soient offerts à la Fondation Don Gnocchi en  l'église Santa Maria della Place de Rome. À l'issue de la cérémonie, l'actrice tint à écrire ces mots sur le cahier de remerciements : "Comme je te voulais, tu me manques tellement déjà, pour toujours".

Virna Lisi s'éteignit à son tour pendant son sommeil, le 18 décembre 2014, des suites d'une maladie incurable. Inhumée au cimetière Flaminio de Rome, le plus grand d'Italie, elle y fut accompagnée par tous les amis qu'elle avait su rassembler autour d'elle tout au long de sa belle carrière, parmi lesquels Umberto Orsini, qui fut souvent son partenaire à l'écran.

Documents…

Sources : «Virna Lisi, Un'attrice per bene», biographie de Sergio Toffetti et Alberto La Monica éditions Besa), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"L'âge des rides serait-il arrivé ? Qu'importe, les rides représentent le passé de chacun et font partie de sa vie".

Lorenzo Codelli, historien et archiviste du cinéma italien
L'ange qu'on nous a repris…
Yvan Foucart (juin 2017)
Éd.8.1.3 : 14-8-2017