La chambre verte de 2006

Tableau n° 6

Philippe Castelli
Philippe Dumat
Daniel Emilfork
Claude Piéplu

L'année 2006 nous aura privés – entre autres – de quatre voix que nous n’oublierons pas, quatre voix très différentes…

La plus grave, magnifique est celle de Daniel Emilfork.

La plus décalée et la plus lente, celle de Philippe Castelli

La plus typée et la plus populaire aussi, appartenait à Claude Piéplu.

Enfin la plus cachée mais que nous connaissons tous, celle de Philippe Dumat.

Elles vont nous manquer, mais nous les entendrons toujours avec émotion et plaisir sur les bandes son de chacun de leurs films.

Donatienne, janvier 2007
… qu'est-ce qu'elle a ma gueule ?"
Daniel EmilforkDaniel Emilfork

Un physique particulier, une des voix les plus graves du cinéma français, et peut-être la plus belle, une personnalité hors-norme mais non dénuée de charme : Daniel Emilfork nous a quittés le 17 octobre dernier, à Paris, à l’âge de 82 ans.

D’origine juive socialiste d’Odessa en Ukraine, il suit sa famille qui, menacée d’un pogrom, émigre au Chili. Ses parents étaient commerçants en Ukraine. Mais ils ne désiraient pas continuer dans cette profession . Son père rêvait d’être danseur, rêve qu’il ne réalisera jamais. Sa maman, professeur d’anglais dans un lycée de jeunes filles, avait vécu un temps déjà aux Etats-Unis. Ils s’installèrent donc là-bas et Daniel, leur fils, naquit à San Felipe le 24 avril 1924.

C’est un petit garçon malingre,, très observateur du monde des grandes personnes. Mais son physique quelque peu particulier lui vaut de brutales remontrances de la part de ses petits camarades : "Tu es laid!" recevra-t-il souvent en pleine figure ! Il est brillant élève ; cela n’empêchera pas son institutrice de se montrerenvers lui d’une cruauté sans nom : "Tu es intelligent, mais il y a quelque chose de bizarre en toi, tu n’es ni blanc, ni noir, tu es gris comme tous les Juifs…". Bien plus tard, lors d’une soirée théâtrale en Espagne, il entend de la bouche d’une dame de qualité : "Il a une gueule de singe !". Il ne s’est pas démonté et a exigé des excuses auprès du mari qui s’est exécuté. Cette méchanceté lancée de façon lapidaire va devenir sa force. C ’est là le privilège des fortes personnalités : elles savent faire d'une humiliation un tremplin. Ainsi lui vient l’idée de conquérir le monde entier !

"La première chose que je garde de mon image est que je suis hors-norme", confie-t-il. "En fait, je suis une copie des Juifs éthiopiens, les descendants de Salomon et de la Reine de Saba… Je me trouve fascinant, séduisant… Mon visage, s’il est mal photographié, est monstrueux ! S’il est bien photographié, il a un certain style…"

Installé en France en 1949, il s’inscrit au cours de Tania BalachovaTania Balachova ; ses camarades se nomment Delphine SeyrigDelphine Seyrig, Michael LonsdaleMichel Lonsdale, Bernard FressonBernard Fresson… C ’est là qu’il rencontrera son épouse, la comédienne Denise PéronDenise Péron (décédée en 1996). Il est le père de Stéphanie Loïc, également comédienne.

Daniel Emilfork est ce qu’on appelle “une gueule” de notre 7ème art ce qui lui vaut de figurer dans un répertoire très particulier. Le cinéma lui offrira des rôles de vampires, de personnages fous, d’espions malfaisants, de diables même. Clouzot, Vadim, Polanski, Cukor, Fellini et plus récemment Jean-Pierre Jeunet sauront utiliser son talent et sa voix mélangée d’accents de l’est, aux intonations envoûtantes et étranges.

Ceux qui l’auront approché parleront très souvent de son élégance - il soignait particulièrement sa tenue vestimentaire - et de son côté affable, même si aussi on parle de son comportement de diva parfois avec des caprices et des susceptibilités. Mais il est vrai aussi que c’était un blessé de la vie qui avait beaucoup encaissé, un enfant douloureux… Heureusement, il avait Sa voix : "Une des choses qui me font le plus plaisir, si vous me permettez un peu de prétention est que ma voix est une des voix connues de ce pays. Les gens la reconnaissent ce qui est pour moi un grand honneur".

Daniel Emilfork au cinéma…

Daniel EmilforkDaniel Emilfork
Il y apparaît pour la première fois en 1955, dans «Futures vedettes» de Marc Allégret, avec Jean Marais et Brigitte Bardot. Il y figure un violoniste hystérique. On le retrouve en 1956 dans «Notre-Dame de Paris» de Jean Delannoy, pour un cachet de 150 F. Dans «Sans famille», il interprète un valet très british de Simone Renant et Maurice Teynac, effrayant le petit Rémi (Joël Flateau). Il fut également le partenaire de Giselle PascalGiselle Pascal dans «Seul… à corps perdu» (1961) et de Monica Vitti dans le film de Vadim, «Château en Suède» (1963).

Le cinéma étranger ne l’oublie pas, et l'on peut le voir dans «What’s new Pussycat» avec Peter O’Toole. Plus tard en 1975, Fellini le choisira pour son «Casanova» où il incarnera l’homme-libellule. Citons enfin une de ces dernières apparitions dans «La cité des enfants perdus» de Jeunet en 1995.

Au théâtre, Daniel Emilfork sera particulièrement gâté, interprétant des rôles sublîmes d’auteurs aussi reconnus que Lorca, Shakespeare, Tchekhov, Dostoievsky… Et lui d’ajouter : "Au cinéma je faisais des rôles de gangsters… Quelle imbécillité profonde…". Sa fille rajoutera : "Il a été incroyablement sous-employé. Les gens ont peur de lui alors que c’est un grand professionnel". D'autant plus que Daniel Emilfork ne craignait pas la difficulté : "Jouer c’est regarder la mort en face" disait-il volontiers. Il n’avait pas craint de l’interpréter sans qu’on le reconnaisse, dans le film «Le passage» avec Alain Delon.

La télévision également fera appel à lui, où l'on se rappelle son rôle de Kanak, le médecin cannibale dans «Chéri-Bibi», un feuilleton de 1974 aux côté d’Hervé Sand, d’après un roman de Gaston Leroux. On a pu le retrouver également dans la deuxième version (2005) des «Rois maudits» de Josée Dayan.

Daniel Emilfork sera enfin tenté par la radio où sa voix caverneuse, pleine de mystère, mélangée d’accents de l’est, fera merveille dans des dramatiques sur France-Culture. Il disait avoir écrit un roman autobiographique qu’il avait intitulé «Le batracien» qu’il ne souhaitait voir publié qu’après sa mort.

Sources…

Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Donatienne (janvier 2007)
Ed.7.2.2 : 28-10-2016