La chambre verte de 2006

Tableau n° 6

Philippe Castelli
Philippe Dumat
Daniel Emilfork
Claude Piéplu

L'année 2006 nous aura privés – entre autres – de quatre voix que nous n’oublierons pas, quatre voix très différentes…

La plus grave, magnifique est celle de Daniel Emilfork.

La plus décalée et la plus lente, celle de Philippe Castelli

La plus typée et la plus populaire aussi, appartenait à Claude Piéplu.

Enfin la plus cachée mais que nous connaissons tous, celle de Philippe Dumat.

Elles vont nous manquer, mais nous les entendrons toujours avec émotion et plaisir sur les bandes son de chacun de leurs films.

Donatienne, janvier 2007

Claude PIEPLU (1923 /2006)

… la voix des Shadocks
Claude PiépluClaude Piéplu

Claude Piéplu, c’est d’abord une voix que nous connaissons tous, haut perchée sans être féminine, drôle, décalée, unique ! C’est aussi un personnage exceptionnel, attachant, esthète, tout en étant collectionneur de bretelles, de chaussettes rigolotes et… de pots de chambre !

Prince de la dérision, c’est surtout un comédien de théâtre, de cinéma et de télévision, et ne l’oublions pas, un citoyen engagé, exprimant une réflexion lucide sur les dangers nucléaires, un militant pacifiste. Ses deux livres, «Il faut croire aux éléphants blancs» et «Qu’en est-il du comique», nous permettent de le connaître encore mieux…

Il est né le 3 mai 1923 à Paris, où il est enregistré à la mairie sous le nom de Claude Léon Auguste Piéplu.

Ses parents s'appelaient Georges Emile Piéplu et Léonie Marie Burlet.

Son père, un petit Parigot de trois générations mais avec du sang mélangé normand-auvergnat, est cuisinier. Sa maman est une petite jeunette de Signy-le-Petit dans les Ardennes.

Le couple est très jeune, quand il s’installe à Paris. Mais les nouveaux mariés ne se connaissent pas vraiment et s’aperçoivent très vite qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre ; ils divorceront quand Claude aura 11 ans.

Celui-ci reste auprès de sa maman et cette situation fait qu’il est libre très jeune. C’est un enfant réservé qui aime s’amuser du spectacle de la rue, celui du quartier du Gros-Caillou (7e). Il habite rue de Montessuy. Les études? Elève moyen à l’école de la rue Camou, intéressé par les récitations et l’histoire de France, mais les mathématiques le rendent fou !

Il grandit…

Claude se souvient des chanteurs de rue, et des airs entraînants de Ray VenturaRay Ventura«Tout va très bien Madame la Marquise»… Mais le cinéma l’attire aussi. Sacha Guitry bien sûr, Raimu et Danielle Darrieux, Michel Simon, Michèle Morgan et Elvire Popesco et surtout son idole, Jules BerryJules Berry…Il rêve et a envie de leur ressembler, de faire comme eux !

Il décroche le traditionnel certificat d’études et grâce à l’intervention du bienfaiteur du patronage du quartier, il décroche un boulot dans une banque ! Il est “le p’tit gars à tout faire” Claude est observateur de ce monde de la finance, et il retient les petits travers de chacun.

Au théâtre…

Claude PiépluAu cabaret avec Poiret et Serrault

C’est la guerre maintenant et la descente dans les caves à chaque alerte. Malgré les heures noires, il chante les airs de Maurice Chevalier. Il est affecté à la défense passive échappant ainsi au STO.

Un jour, il tombe sur un article du journal «Vedette» qui publie une interview de Maurice EscandeMaurice Escande, de la Comédie Française. Il écrit et a la chance d’être reçu par le grand comédien qui lui indique de se présenter au théâtre Edouard VII… Il s’y rend et n’est pas le seul: Michel Bouquet, Jean Topart, Dany Robin, Robert Hirsch, Bernard Dhéran… sont là aussi. Après une première prestation, Maurice Escande lui annonce : "Tu es typé, tu as le physique de Jouvet, travaille ses rôles !" Il est admis au cours. Ses professeurs seront Béatrix DussaneBéatrix Dussane, Julien BertheauJulien Bertheau, Jacques CharonJacques Charon… Mais lui qui rêve de rentrer au Conservatoire, rate par deux fois le concours !

"Tu es un comédien tardif…Il faut que tu mûrisses, ton heure viendra" lui dit Escande très lucide !

Il se lie d’amitié en particulier avec Dany RobinDany Robin, Micheline BoudetMicheline Boudet et Michel BouquetMichel Bouquet; ils montent ensemble «Le carrosse du Saint-Sacrement».

Le 19 août 1944, il rejoint le 7e secteur sanitaire de la défense passive. Il fait le brancardier et s’occupe des blessés… C’est la libération de Paris !

Trois mois plus tard, Marcel HerrandMarcel Herrand et Jean MarchatJean Marchat, qui tiennent le théâtre des Mathurins, lui proposent un petit rôle dans Tartuffe, Il sera Loyal, l’huissier de la fin de la pièce, qui déclame une soixantaine d’alexandrins. Marcel Herrand lui demande de prendre un accent normand et déjà il sait jouer avec sa voix…Il est engagé. Adieu la banque…

Il se fond dans la troupe des Mathurins, rencontre Gérard Philipe et Maria Casares: "Sa présence m’impressionnait ; elle aussi m’avait pourtant adopté… C ’était bon signe… Elle était le vrai pilier du théâtre".…

D’autres pièces s’enchaînent… Il devient l’ami de Jean Hébertot puis entre dans la compagnie Renaud-Barrault. Il y joue en particulier «Le procès» de Kafka au théâtre Marigny pendant la saison 47-48. Mais il a un souvenir mitigé de cette période : "Le problème, c’est que Barrault ne sut jamais comment m’utiliser".

Puis c’est le festival d’Avignon, avec Jean VilarJean Vilar et le personnage de Sampognetta dans «Ce soir on improvise» de Pirandello.
L’Ile Maurice, l’Allemagne, ce qui s’appelait l’Indochine à l’époque, Djibouti, l’Afrique le verront encore sur les planches pour jouer de grands auteurs contemporains, dans le cadre de l’Union Française.

De retour en France, il est introduit dans la compagnie Jacques Fabbri par Claude Santelli. Ce sera, selon ses propres mots, 6 ans de bonheur !

C’est aussi l’époque où il tombe amoureux de Fernande, une charmante jeune femme rencontrée… dans le métro! Elle est infirmière à l’hôpital Laënnec et il est ravi qu’elle n’appartienne pas au monde du spectacle: "Au fond de moi, quelque chose me disait que ça ne pourrait pas coller avec quelqu’un exerçant le même métier que moi". Fernande prendra une retraite plus tôt que prévu pour suivre et être la complice à vie de son saltimbanque de mari !

En 1968, il totalise 162 rôles déjà…

Au cinéma…

Claude Piéplu«Le gendarme de Saint-Tropez» (1964)

Et le cinéma dans tout cela ? Environ 75 seconds rôles, mais qui comptent tout de même !

Christian-Jaque, le premier le choisit pour une courte participation dans le film «D’homme à hommes» (1948) aux côtés de Jean‑Louis BarraultJean-Louis Barrault dans cette évocation du fondateur de la Croix-Rouge, Henri Dunant. Mais on le reconnaît difficilement, on le voit sous un bandage!

Douze ans plus tard, c’est «La chambre ardente», sous la direction de Julien Duvivier : "C’était un homme froid mais authentique" dit-il de son metteur en scène qui pensera à lui aussi pour une apparition dans «Le diable et les dix commandements» (1962), et enfin dans «Diaboliquement vôtre» (1967) .

Quelques petits rôles suivent et on se souvient de son amusante intervention d’un snob truculent dans «Le gendarme de Saint-Tropez» (1964) avec Louis de Funes qu’il retrouvera dans «Hibernatus» (1967), et plus tard dans «Rabbi-Jacob» (1973).

Mais c'est dans «Le charme discret de la bourgeoisie» de Luis Bunuel, qu'il tient son premier grand rôle à l'écran. Le réalisateur d'origine espagnole lui renouvellera sa confiance au moment du tournage de «Le fantôme de la liberté» (1974).

On retiendra aussi «Les noces rouges» de Claude Chabrol - où il entre dans la peau d’un homme politique corrompu et trompé par Stéphane Audran (1972) - et «Le pion» de Christian Gion en 1978.

Comme il s’en amuse lui-même dans son livre, il avoue que pour l’anti-militariste qu’il est, il aura incarné un certain nombre de militaires, franchissant les grades au fur et à mesure des années ! Commandant dans «Le pistonné» et colonel dans «Le charme discret»…pour finir général dans «Guerre aux asperges !»

Une tel artiste, particulièrement attiré par l’originalité, ne pouvait qu’inciter un réalisateur comme Jean-Pierre Mocky à le choisir pour «La Bourse et la Vie». Ces deux là devaient bien se rencontrer au moins une fois !

Claude Miller, avec «La meilleure façon de marcher» - où il est un mémorable directeur de colonies en 1975 - et Claude Zidi entre autres, feront eux aussi appel à lui L'’un de ses derniers rôles, en 1998, fut celui du druide Panoramix dans «Astérix et Obélix contre César».

A la ville…

Claude PiépluClaude Piéplu

Si à la ville, Fernande est bien Madame Piéplu, il sera toujours ravi de retrouver son "épouse de cinéma attitrée", Micheline Presle, qu’il connaissait bien et avec qui il avait une grande complicité: «Nous nous félicitons tous les deux de cette aubaine , car s’il y a bien un cas où la complicité est indispensable, c’est pour jouer un couple». Ainsi, dans «Beau temps mais orageux en fin de journée» de Gérard Frot-Frot-Coutaz.

N’oublions pas non plus les rôles que lui a offert Gérard Jugnot dans «Casque bleu», en 1993 et «Fallait pas !» en 1996, ainsi que ses nombreuses apparitions sur le petit écran («Entre terre et mer», la série coquine de Jean-Michel Ribes, «Palace»,…).

Mais ce qui reste dans nos esprits, c’est sa prestation inoubliable dans son commentaire si déjanté et si surréaliste des Shadocks, ces espèces de créatures de Jacques Rouxel qui apparaissent sur le petit écran en 1968. Au départ, c’est un scandale! Claude n’est pas ménagé, mais il faut le temps… Et bientôt la série connaît un succès considérable avec son humour grinçant… Le narrateur Piéplu est tout simplement génial quand il nous explique que "Pour qu’il y ait le moins de mécontents possible, il faut toujours taper sur les mêmes"… Les Shadoks et les Gibis perdureront jusqu’en 1973 !

Claude Piéplu s’en est allé le 24 mai 2006, tout juste après avoir fêté ses 83 ans, d’une pénible et longue maladie. Ses obsèques furent célébrées en l’église Notre-Dame de l’Assomption dans le 16e arrondissement parisien.

Un des plus malicieux doux-dingues à l’humour intelligent de notre époque a rejoint la planète Shadock. Grâce à vous Monsieur Piéplu, nous pouvons croire nous aussi aux éléphants blancs…

Documents…

Sources : …, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "Les huîtres sont des mollusques qui passent les fêtes de fin d'année dans des huttes appelées bourriches." (Claude Piéplu)

Donatienne (janvier 2007)
Ed.7.2.2 : 2-9-2016