Quatre destins tragiques…

Tableau n° 11

Roland Alexandre
Lucien Coëdel
Jean Mercanton
Louis Salou

Voici quatre comédiens attachants, différents qui méritent une place dans notre souvenir pour leur talent. Si Louis Salou et Lucien Coëdel se connaissaient et avaient partagé l’affiche de plusieurs grands films, il n’en était pas de même pour Roland Alexandre et Jean Mercanton.

Pour leur plus grand malheur, et le nôtre, Roland Alexandre, Lucien Coëdel, Jean Mercanton et Louis Salou eurent toutefois le point commun d'avoir connu un destin tragique :

"Un artiste ne meurt jamais tant que l’on parle de lui." disait Jean-Claude Brialy. Alors parlons d’eux, afin qu'ils demeurent éternels.

Donatienne, avril 2008
… si jeune, si beau, si tendre
Jean MercantonJean Mercanton

Si cet attachant et jeune comédien figure dans ces pages de destins tragiques, c’est que sa courte vie aura bien ressemblé à une tragédie. Tout avait pourtant bien commencé pour lui le 17 mai 1920, jour de sa naissance à la Roque Anthéron, une petite cité au nord d’Aix-en-Provence. Son père, Louis Mercanton, réalisateur de cinéma, le déclare Jean Louis Georges Mercanton.

Tout naturellement, dès son premier âge, il va être imprégné du monde du spectacle. Ce n’est encore qu’un bébé quand il paraît sur les écrans alors muets, dans les bras de la grande tragédienne qu’est RéjaneRéjane, pour un rôle de figurant, certes, mais recensé dans sa filmographie. «Miarka, la fille à l’ourse» (1920), est mis en scène par papa .

Il va ainsi passer ses premières années sous une direction paternelle affectueuse, tournant plusieurs longs métrages et devenant un véritable petit enfant de la balle.

Ainsi, à quatre ans, nous le retrouvons dans «Les deux gosses» (1924), partageant l'affiche avec un autre jeune acteur, à qui nous avons déjà consacré une page, Jean Forest. Yvette GuilbertYvette Guilbert est aussi au programme.

D’autres rôles d’enfants vont lui permettre de rencontrer des grands noms de notre 7ème art, alors au début de leur carrière : Charles Vanel dans «Le passager» (1927) de Baroncelli, Jean Murat dans «Vénus», Gabriel Gabrio dans «La lettre», Pierre Richard-Willm et Marcelle Chantal dans «Toute sa vie» (1930), Henri Garat dans «Il est charmant» (1932) où il a à peine 12 ans ! Il est le petit chasseur de l’étude notariale d’Henri Garat et nous fait cadeau d’un joli petit numéro de danse avant d’être le garçon d’honneur du mariage ! Dans «L’Arlésienne» (1930), il joue le petit innocent …

Nous voici en 1932 … Il a 12 ans. Première grande tragédie de sa jeune existence, il perd ce papa si présent dans sa vie et dans sa carrière. Triste événement survenu sur le tournage du film «Passionnément» (1932). Florelle et Fernand Gravey l’entoureront du mieux qu’ils le pourront.

Il s’inscrit au cours d’Art dramatique de Raymond RouleauRaymond Rouleau et joue sur quelques scènes parisiennes. Puis Fernand LedouxFernand Ledoux et, par la suite, Pierre DuxPierre Dux continueront à le former.

De retour sur les plateaux, il donne la réplique à Gaby Morlay dans «Les grands»de Félix Gandéra (1936).

Il enchaîne avec «Le petit chose» de Maurice Cloche d’après le célèbre roman d’Alphonse Daudet. Au milieu d'une distribution remarquable (Robert Lynen, Arletty, Robert le Vigan, Charpin Edouard Delmont …), il incarne Jacques, qui mourra de privations alors que son frère, “Poil-de-Carotte”, après bien des péripéties, se consacrera à la poésie. N’oublions pas «Trois de Saint-Cyr» (1939) où il partage l’affiche avec le comédien-cascadeur Roland ToutainRoland Toutain.

Tragédie pour tout le monde: la guerre éclate … Jean réussit à gagner la France Libre. Claude Dauphin le met en scène dans une pièce d’André Roussin, où il a la chance d’avoir comme partenaire Madeleine Robinson. Il fête ses 20 ans sous l’Occupation.

Une fin tragique…

Jean MercantonJean Mercanton

Devenu adulte, il décroche de nouveau rôles et fait de belles rencontres: Le grand RaimuRaimu à deux reprises pour «Untel père et fils» (1940) , et «Les petits riens» (1942), avec également Fernandel, puis Léo Joannon pour le célèbre «Carrefour des enfants perdus» (1944), où il tient le rôle d’un ancien délinquant partisan d’autres méthodes.

«Le carrefour des enfants perdus» : voici un film marquand qui mérite que l'on s'y attarde. Trois anciens délinquants, Jean Victor (René Dary), Ferrand (Jean Mercanton) et Malory (A.M. Julien) ont de terribles souvenirs de leur enfance passées dans des maisons de corrections où il subirent de continuelles maltraitances. Ils décident ensemble de tenter une expérience, en créant une institution plus humaine. "Le carrefour des enfants perdus" voit ainsi le jour … Film poignant et particulier, il prône une attitude intelligente et réfléchie face à la délinquance et aux “bagnes d'enfants” tout en évoquant de façon assez tolérante, à travers le personnage du fonctionnaire Gerbault, (Charles Lemontier) les marques de l’état de Vichy.

Jean Mercanton figurera également dans «Lucrèce» avec Edwige Feuillère. Il ignore qu'il nous offre ses dernières prestations avec «Marie la misère» (1945), où il a l’occasion de cotoyer Madeleine Sologne, Paul Meurisse, Pierre Renoir et Raymond Pellegrin, «Fils de France» (1946) où tient le rôle principal, Hans, et «Désarroi» (1946) de Robert-Paul Dagan. Peut-être sa carrière aurait-elle pris un tournant intéressant. Mais, hélas …

Désarroi , c’est le mot qui peut définir sa fin de sa carrière qui fut également celle de sa vie.

Jean est atteint de poliomyélite, maladie fatale à l’époque. Enfermé dans un poumon d’acier il partira dans la souffrance à l’âge de 27 ans le 4 novembre 1947. Il laissera une jeune épouse, Denise Zoller, et une petite fille. On gardera de lui son visage éternellement enfantin, empreint d’un douceur attachante et on éprouve un sentiment d’injustice en pensant à cette disparition si prématurée.

Il est inhumé au cimetière de Neuilly, là même où il est décédé.

Sources…

Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Donatienne (avril 2008)
Ed.7.2.1 : 21-8-2015