Quatre destins tragiques…

Tableau n° 11

Roland Alexandre
Lucien Coëdel
Jean Mercanton
Louis Salou

Voici quatre comédiens attachants, différents qui méritent une place dans notre souvenir pour leur talent. Si Louis Salou et Lucien Coëdel se connaissaient et avaient partagé l’affiche de plusieurs grands films, il n’en était pas de même pour Roland Alexandre et Jean Mercanton.

Pour leur plus grand malheur, et le nôtre, Roland Alexandre, Lucien Coëdel, Jean Mercanton et Louis Salou eurent toutefois le point commun d'avoir connu un destin tragique :

"Un artiste ne meurt jamais tant que l’on parle de lui." disait Jean-Claude Brialy. Alors parlons d’eux, afin qu'ils demeurent éternels.

Donatienne, avril 2008
… poète mystérieux et tourmenté
Louis SalouLouis Salou

Son patronyme complet est Louis Vincent Goulven Salou, un nom qui sonne breton. En effet, il est né d’un père originaire de Kerlouan. Mais il a vu le jour le 23 avril 1902 à Oissel, du côté de Rouen, où son père, gendarme, était affecté. Sa maman était originaire du Vexin.

Il fait de brèves études, mais il n’accroche pas et décide de monter sur Paris. Il trouve son premier emploi aux PTT comme télégraphiste.

Pour s’évader de la routine du quotidien des Postes, il crée un journal, "Raison d’être", une revue avant-gardiste dans laquelle il fait paraître ses propres poésies, révélant sa forte personnalité.

Il se sent attiré par le monde des arts et se débrouille pour se faufiler dans les hauts lieux de la culture parisienne. Il a 20 ans. Il parvient à cotoyer les peintres Picasso et Chagall, ainsi que le poète Max Jacob.

Un beau jour de 1929, ce dernier le présente à Georges PitoëffGeorges Pitoëff, grand dramaturge, époux de Ludmilla et père de Sacha. Le jeune Louis meurt d’envie de faire du théâtre. Emu par la candeur et la volonté du jeune homme qui ne demande pas d’argent mais simplement à faire partie de la troupe, le grand Pitoëff se laisse convaincre et l’enrôle parmi ses comédiens. Une merveilleuse école… Il joue du Pirandello, du Anouilh et du Bernard Shaw.

Le cinéma vient à lui. D’abord par de tout petits rôles, puis on le voit mieux dans «Premier bal», car Christian-Jaque l’a repéré. Il campe des personnages bien affirmés, typés, comme l’avocat déchu de «Contre-enquête» de Jean Faurez (1946), ou le lieutenant Fifi, exécrable soldat prussien, dans «Boule de suif» (1945).

Il joue juste et le public ne tarde pas à l'apprécier. Il est séduisant, malgré un regard froid, une démarche raide et un charme quelque peu satanique et mystérieux; un personnage un peu déstabilisant.

Directeur de l'Opéra dans «La symphonie fantastique» de Christian-Jaque (1942), il forme avec Louis SeignerLouis Seigner et Jules BerryJules Berry un trio peu sympathique à l’égard d’un Hector Berlioz magistralement incarné par Jean‑Louis BarraultJean-Louis Barrault.

Il doit ses deux plus grands rôles à Marcel Carné et Christian-Jaque. Dans «Les enfants du paradis» (1945), aux côtés de la pléiade d’artistes que l’on sait, il incarne le comte Edouard de Montray, amoureux de Garance (ArlettyArletty) qui tombera, poignardé par Lacenaire (Marcel HerrandMarcel Herrand). Dans «La chartreuse de Parme» (1947), il entre dans la peau du personnage du Prince Ernest VI, capricieux et fou.

Le voici parti pour devenir l’un des tout premiers acteurs de sa génération, avec un jeu de scène original, des choix de personnages peu communs… Bref, ce comédien se montre inspiré.

Louis SalouLouis Salou

Il tourne encore d’autres films, comme «La vie en rose» (1947) où il tient le rôle plus tendre d’un pion amoureux de Colette Richard, «Eternel conflit» (1947), «Fabiola» et «Les amants de Vérone» (1948).

Sa fin tragique…

Louis Salou quitte ce monde à 46 ans; c’est évidemment bien trop tôt ... Un mystère plane sur cette disparition : certaines biographies mentionnent un infarctus mais la plupart évoquent tristement la thèse du suicide par absorption de somnifères.

Acteur très secret, gardant jalousement sa vie privée, poète tourmenté, dans la pure lignée des romantiques douloureux, Louis Salou aura préféré s’endormir pour toujours à l’heure qu’il aura lui-même choisie, le 21 octobre 1948, à son domicile de Fontenay-aux-roses. Il est inhumé au cimetière de Bagneux.

"Seul un poète pouvait jouer ainsi la comédie. Dans ‘La vie en Rose’, il avait l’air d’un immense oiseau devant le fusil de la mort". Ainsi s'exprima Marianne OswaldMarianne Oswald, sa partenaire dans ce film, qui éprouvait une réelle tendresse pour ce comédien attachant et mystérieux.

"Louis Salou savait qu’il était poète et le jaillissement de sa poésie avait, dans les profondeurs, prévu sa forme de telle sorte que l’involontaire et l’intentionnel parviennent à l’air et s’y refroidissent sans perdre l’éclat de la vie" , ajoutera le poète Ribemont-Dessaignes.

Sources…

Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Donatienne (avril 2008)
Ed.7.2.2 : 14-8-2016