La chambre verte de 2008

Tableau n° 14

Jacques Berthier
Pierre Mirat
Michel Modo
Jacques Morel

L’année 2008 nous aura privés de comédiens talentueux, facétieux, ténébreux, ou populaires.

J’ai choisi d’évoquer quatre d’entre eux qui, quoique différents, ont su nous émouvoir et nous amuser :

Jacques Berthier, beau comme un prince oriental, ténébreux jeune premier de l’après-guerre

Jacques Morel, une valeur sûre de notre 7e art qui a connu les plus grands

Pierre Mirat, rondeur sympathique et méridionale qu’une publicité a rendu inoubliable

Michel Modo qui, avec son compèreGrosso, aura bien su jouer au pitre, aux côtés de Louis de Funès et de Robert Dhéry .

Donatienne, mai 2009
… comédien et poète
Jacques BerthierJacques Berthier

Jacques Berthier, comédien élégant et raffiné, mais aussi poète et cultivé, eut une carrière trop discrète pour que les jeunes générations le connaissent.

Il naît le 10 février 1916 à Paris, sous le nom de Jacques Maurice Berthier. Le sport l’attire en tout premier lieu, mais il bifurque rapidement vers l’art de la comédie. il suit ainsi des cours chez Simone Sicard avant d’entrer au Conservatoire, dans la classe de Louis JouvetLouis Jouvet. Artiste complet, esthète, il se consacre parallèlement à la peinture, à la sculpture et aux arts décoratifs.

Sous la houlette de Sacha GuitrySacha Guitry, il démarre sa carrière cinématographique en 1941, tenant le court rôle d’un conseiller dans «Le destin fabuleux de Désirée Clary». Guitry le rappellera quelque 12 ans plus tard, pour incarner à merveille Robespierre dans «Si Versailles m’était conté» (1953). De son maître, il dira, admiratif : "Travailler avec Sacha est une détente. Sa courtoisie, l’attention qu’il porte aux efforts de ses interprètes est bien agréable".

Mais revenons à ses débuts…. Dans «Béatrice devant le désir» (1943), tourné en pleine guerre par Jean de Marguenat, il croise Fernand LedouxFernand Ledoux, Jules BerryJules Berry et Renée FaureRenée Faure dont il campe l’amoureux.

1945 lui apporte deux très belles partenaires : Danielle Darrieux dans «Adieu chérie» de Raymond Bernard, film typique de cette période de fin de guerre; Edwige Feuillère dans «Tant que je vivrai» mis en scène par Jacques de Baroncelli. Il poursuit avec «Le bateau à soupe» (1946) et «Les requins de Gibraltar» (1947).

Cependant, malgré son charme de jeune premier, Jacques Berthier n’est pas suffisamment bien servi par les personnages dans lesquels on le cantonne : "Un masque orientalisant, qui se contente d’être un grand garçon sympathique et ténébreux" lira-t-on dans l’Index cinématographique de 1947.

Il faut attendre 1953 pour le voir dans la peau du Prince Youri, l'assassin d'un «Raspoutine» aux traits de Pierre Brasseur. En même temps, il joue sur la scène du Théâtre des ambassadeurs dans «Crime parfait». Il part ensuite en tournée avec la pièce «Ami- Ami», de Barillet et Grédy qu’il reprendra au théâtre Antoine de Paris, en 1958.

On a la surprise de le retrouver dans «Le vagabond des mers» (1953), un film d’aventures inspiré d’un roman de Stevenson, croisant le fer avec le grand Errol Flynn.

En 1950, Jacques Berthier a fait ses débuts de réalisateur-producteur dans un court métrage poétique évoquant une histoire d’amour entre Charles Péguy, la cathédrale de Chartres et lui-même, qui aimait déclamer les vers du poète "où la nature et la nuit adorent une cathédrale parce que Dieu parle ici la nuit"… Dix années plus tard, il réalisera son seul long métrage, «Quai Notre Dame» (1960).

En 1961, Bernard Borderie en fera un fringant Duc de Buckingham, à l'origine de la furieuse chevauchée des «Trois mousquetaires» en quête des fameux ferrets de la reine dans le premier volet de cette belle fresque colorée.

En cette première partie des sixties, on put le voir dans plusieurs productions italiennes, avant que Terence Young ne le retienne pour le rôle du Prince Salvatori dans «Mayerling» (1968).

On ne le retrouvera que trois fois au cinéma, dans «Sur ordre du Führer» (1969), «Une femme fidèle» (Roger Vadim, 1976) et «Brigade mondaine» (1978), l'interprète du film d'Agnès Varda, «Sans toit ni loi» (1985), n'étant qu'un homonyme.

Toutefois, dans la seconde partie de sa carrière, Jacques Berthier aura été l’une de nos principales voix françaises, doublant les grands acteurs étrangers que sont David NivenDavid Niven, Gregory PeckGregory Peck, Sterling HaydenSterling Hayden, Robert TaylorRobert Taylor, Stewart GrangerStewart Granger , George SandersGeorge Sanders et Raymond BurrRaymond Burr, l’homme d’acier de la télévision américaine. Il participera également, avec son épouse, au doublage d’un des personnages de l’interminable feuilleton «Santa Barbara».

Par ailleurs, les téléspectateurs n’auront pas oublié ses apparitions dans des fictions populaires, comme «Les chevaliers du ciel» (1967), où il campe le capitaine de Tanguy et de Laverdure, et «Splendeurs et misères des courtisanes» (1975).

L'homme…

Jacques BerthierJacques Berthier

En 1939, Jacques Berthier épouse la toute jeune Suzanne Besnier, qui lui donnera trois garçons : Michel, François et Paul. Alors qu’elle n’a que 26 ans, Suzanne décède subitement (rf.Yvan Foucart, «Dictionnaire des comédiens français disparus»). Le jeune père de famille demeurera longtemps marqué par cette épreuve.

Il rencontrera plus tard la jolie Lily Baron, actrice et déjà maman d’un garçon. Leurs deux solitudes et leurs enfants respectifs les rapprocheront. Ils se marieront et formeront un couple uni durant le reste de leur existence commune. Lily le séduira, dira-t-il, "par sa grâce extraordinaire, sa gentillesse enjouée". Dès qu’il se trouvera éloigné d'elle, il lui écrira de belles lettres d’amour, estimant que "rien ne vaut la lettre, la lettre où l’on s’épanche totalement, où l’on se donne à travers les distances".

Comme on le voit, il est toujours resté un poète, aimant autant relire Rabelais que les contes de Voltaire, comme il aimait à le confier.

Jacques Berthier nous a quittés dans la discrétion, à l’âge de 92 ans, le 2 avril 2008, à Neuilly-sur-Seine, où il repose au cimetière ancien.

Sources…

Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Donatienne (mai 2009)
Ed.7.2.1 : 28-8-2015