Quatre séducteurs français bien oubliés

Tableau n° 21

Paul Cambo
Bernard Lancret
André Le Gall
Marc Valbel

Permettez-nous de rappeler à votre souvenir ou de vous faire connaître quatre comédiens, quatre séducteurs que le temps a noyés dans un triste oubli.

Pourtant, ils ont été jeunes, beaux, inspirés. Tous quatre étaient élégants, charmeurs, dotés d'une belle voix Tous quatre n'ont pas eu la carrière qu'ils méritaient sur nos grands écrans.

Retrouvons, pour les garder dans notre mémoire de cinéphiles : Paul Cambo, au regard profond, habitué aux rôles costumés, Bernard Lancret, un esthète et artiste complet, André Le Gall, un séducteur rebelle et sportif, et Marc Valbel dont le parcours a été dramatiquement interrompu par la déportation.

Que tourne le manège de ces quatre jeunes premiers d'hier !

Donatienne, février 2012
… un amoureux du beau
Bernard LancretBernard Lancret

Bernard Mahoudeau, qui voit le jour à Gonesse, le 4 septembre 1912, prendra par la suite le nom de Lancret, en hommage à Nicolas Lancret, peintre apprécié à la cour du Roi Louis XV. Car notre homme, amoureux de la nature, est un artiste dans l'âme qui se passionnera toute sa vie pour la décoration, la peinture, la sculpture.

Il perd ses parents alors qu'il n'est qu'un tout jeune enfant, mais il confiera avoir eu la chance d'être élevé dans une famille adoptive affectueuse et sécurisante. Il suit une bonne scolarité, décroche son baccalauréat et entreprend des études de droit et de sciences politiques. En parallèle, il monte une compagnie de théâtre amateur, créant lui-même décors et costumes.

Repéré et conseillé par Madeleine Renaud et Pierre Bertin, il entre au conservatoire de Paris. Nous sommes en 1932. Selon certains biographes, il décroche un tout petit rôle au cinéma dans «La relève» de René Delacroix (mais nous n'avons retrouvé aucune trace de ce film : s'agit-il d'un court-métrage ?). Alors qu'il joue une pièce d'Alfred de Musset, il est remarqué par Jacques Feyder qui complète la distribution de «La kermesse héroïque» et lui confie le rôle du peintre Jean Breughel, un emploi qui lui va à merveille et qui l'enchante d'emblée. Il n'en va pas de même pour la direction du conservatoire dont les réserves le poussent à quitter la célèbre institution.

Il fait alors la rencontre de Louis JouvetLouis Jouvet qui le prend en main, lui prodigue ses encouragements et lui donne le rôle de Troilus dans «La guerre de Troie n'aura pas lieu». Il sera ensuite l'un des Armand Duval d'Edwige Feuillère et jouera Oscar Wilde par deux fois. La pièce de Félicien Marceau, «L'heure éblouissante», sera un grand succès auquel il aura le bonheur de participer, tant à Paris qu'en tournée.

Bernard Lancret au cinéma…

Bernard LancretBernard Lancret

Bernard Lancret apparaît comme un comédien, fin, racé, patricien, à qui l'on confie volontiers des rôles “royaux”, d'aristocrates ou d'officiers. Son élégance innée le sert aussi bien dans les emplois dramatiques que dans les joyeuses et légères comédies. Il jouera ainsi dans une trentaine de films en 20 ans.

Il s'envole ainsi sur un air de «Valse royale» de Jean Grémillon (1935), campant un séduisant empereur François-Joseph face à Renée Saint-Cyr et Henri Garat. Léon Mathot le choisit à trois reprises : «Les Loups entre eux» (1936) où il incarne le fils d'un général allemand; «L'homme à abattre» (1938) avec Viviane RomanceViviane Romance; «Rappel immédiat» (1939) avec Mireille BalinMireille Balin. Les deux premiers opus évoquent les exploits du Capitaine Benoit, héros littéraire d'espionnage, tandis que le dernier nous affirme que la Guerre de 1939/1945 n'aura pas lieu. Par ailleurs, il a l'honneur d'être par deux fois le fils de RaimuRaimu : dans «Le secret de Polichinelle» et dans «Le héros de la Marne» (1938, qui nous laisse penser qu' “Elle” aura peut-être lieu).

Il est alors très demandé : 7 films pour la seule année 1936 ! Marcel L'Herbier l'emploie à trois reprises : «La citadelle du silence» (1937, avec Annabella); «Entente cordiale» (1939, indispensable si “Elle” doit avoir lieu); «Histoire de rire» (1941, après qu' “Elle” eut lieu). Jean Dréville l'utilise dans «Maman Colibri» (1937) et «Le joueur d'échecs» (1938) tandis qu'André Cayatte en fait l'amant présumé de «La fausse maîtresse» (1943) d'après l'œuvre de Balzac et le faux frère de Gilbert Gil dans «Pierre et Jean» (1943).

Bernard Lancret rencontre des partenaires prestigieux, comme Erich von StroheimErich von Stroheim dans «Ultimatum», qui va tenter de le sauver, capitaine serbe dans cette sombre histoire située au lendemain de l'attentat de Sarajevo. Dans «Quartier latin» (1939), il porte son prénom pour jouer un dandy fortuné et désoeuvré jouant dangereusement avec l'amour qu'éprouve pour lui une jeune étudiante. Jean Boyer le transforme en Franz Schubert, musicien si mal servi au cinéma, pour une «Sérénade» qui se voulait éternelle (1939). Enfin, «Le gorbeau» (1943), le film dérangeant d'Henri-Georges Clouzot, tourné pendant la guerre, lui donne les responsabilités d'un substitut de province.

La paix revenue incite les producteurs à offrir de joyeuses comédies bon enfant à un public qui veut s'amuser. L'acteur apparaît ainsi dans «Pas si bête !» (1946) campant aux côtés de Bourvil un jeune aristocrate aussi noble que fier, amoureux de Suzy Carrier. Rions aussi lorsque «Mademoiselle s'amuse» (1949) au son de l'orchestre de Ray Ventura, surtout lorsqu'elle a les traits de Giselle PascalGiselle Pascal.

En 1955, Brigitte Bardot, «Cette sacrée gamine», en fait voir de toutes les couleurs à son Bernard Lancret de papa qui ne s'en remettra pas ! Car, alors qu'il aurait très bien pu continuer une carrière honorable et peut-être décrocher le rôle qui aurait fait de lui un artiste de premier plan, il choisit de se retirer à Mougins, dans le midi de la France, pour se consacrer à son amour des vieilles pierres et de la nature et s'adonner à ses passions artistiques, loin de la vie parisienne. Il affirmera ne l'avoir jamais regretté.

Peu enclin à céder aux désirs de ces dames, Bernard Lancret décèdera en célibataire le 5 septembre 1983, à Mougins où sa dépouille repose encore.

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Donatienne (février 2012)
Ed.7.2.1 : 28-9-2015