Quatre jeunes gens de la quatrième

Tableau n° 22

Yves Brainville
Roland Lesaffre
Maurice Nasil
Frank Villard

De 1946 à 1958, la France vécut sous le régime de la quatrième république.

Marquée par une instabilité chronique due au pouvoir excessif accordé à l'Assemblée Nationale, celle-ci fut traversée de nombreux soubresauts dont les moindres ne furent pas La Guerre d'Indochine et l'amorce des événements conduisant au conflit algérien.

Pour autant, les Français n'en continuèrent pas moins à fréquenter les salles de cinéma. La fin du conflit mondial ayant donné naissance à une nouvelle génération de comédiens, de nombreux noms appelés à devenir célèbres firent alors leur apparition, dont certains occupèrent le haut de l'affiche jusqu'à la fin du siècle.

Parmi ceux-là, nous avons choisi quatre jeunes gens appelés à connaître des carrières plus ou moins importantes, sans atteindre au statut de vedette.

Voici donc, sous le fusain d'Yvan Foucart, dessinés les portraits d'Yves Brainville, Roland Lesaffre et Maurice Nasil et Frank Villard.

le web-maître, Christian Grenier, février 2013
… la sobriété et l'intégrité
Maurice NasilMaurice Nasil

Avant toute chose, sachez que la bonne orthographe du pseudonyme est Nasil et non Nazil, erreur fleurie sur certains génériques, ce qui d'ailleurs avait pour don de faire bondir notre pauvre Maurice !

Juif ashkénase, il naît Maurice Nasillski, à Alger, le 7 juillet 1913, d'un papa d'origine russe, négociant (qu'il connut peu car il décéda alors qu'il venait d'avoir ses dix ans) et d'Elke, sa maman, de nationalité autrichienne. Maurice est cadet de huit ans d'Eugénie, sa sœur, qui sous le pseudonyme de Nine Hermance fera quelques incursions sur les scènes de théâtres belges.

Quant à lui, c'est précoce qu'il révélera ses talents de pitre ! Il a dix-huit ans lorsque toute la famille traverse la Méditerranée et s'installe à Paris dans un appartement du 9ème arrondissement, non loin des “grands boulevards”, appartement qu'il occupera jusqu'à son décès le 6 janvier 2003. Pour l'heure, il sollicitera et obtiendra la nationalité française et suivra quelques cours d'art dramatique avant de débuter au Théâtre Marigny dans «Margot» (1935), une comédie d'Edouard Bourdet mise en scène par Pierre FresnayPierre Fresnay.

Dès l'année suivante, il alterne théâtre et cinéma. Sacha GuitrySacha Guitry lui ouvre les portes du septième art en lui confiant le petit rôle du marchand persan dans «Les perles de la couronne» (1937). La guerre et l'occupation de Paris interrompent sa carrière. Il se retrouve mobilisé en décembre 1939 à Châtellerault… et démobilisé huit mois plus tard à Toulouse. Pour de biens évidentes raisons, il “s'absente” de 1940 à 1945, ni films ni de théâtre.

En janvier 1945, il reprend contact avec les studios et Jacques de Baroncelli pour «Tant que je vivrai» (1945), suivi d'une vingtaine de titres parmi lesquels «Lady Paname» (1949), l'unique incursion à la mise en scène d'Henri Jeanson pour lequel il campe Chacaton, moustachu et barbichette, un président de la ligue pour la défense de la vertu dans les théâtres !

Henri Verneuil le dirige dans «Le grand chef» (1958) en détective privé, chargé de suivre les faits et gestes d'un ravisseur d'enfant (Fernandel) qu'il retrouve en prisonnier de guerre dans «La vache et le prisonnier» (1958); en curé préoccupé de la santé de son ouaille athée (Jean Gabin) dans «Le président» (1960). Grâce à Denys de La Patellière, il croise à nouveau la route de Fernandel sur «Le voyage du père» (1966), en client assidu de la maison de passe lyonnaise tenue par Madeleine Robinson.

Apprécié par André Cayatte, il le retrouve à quatre reprises : en juré timoré et hésitant pour «Le glaive et la balance» (1963); en docteur d'un élève atteint d'une tumeur au cerveau dans «Les risques du métier», ceux de l'instituteur de Ecquevilly; en professeur pusillanime et collègue d'Annie Girardot pour «Mourir d'aimer» (1970); en voisin de palier du jeune accusé de «Verdict» (1974).

Pour son dernier film, «L'incorrigible» (1975), bien qu'ignoré du générique, ce qui lui est souvent arrivé, on le retrouve grisonnant en portier d'un célèbre hôtel parisien de la rive droite et partenaire d'un Belmondo virevoltant.

Il n'y a pas que le cinéma…

Maurice NasilMaurice Nasil

Que de prestigieux partenaires. Il en est de même pour ceux rencontrés sur les planches, notamment Yves Montand et Simone Signoret pour «Les sorcières de Salem», couple mythique avec lequel il partagera une amitié fidèle et durable. Le théâtre lui réserve de bons rôles et des pièces intéressantes, telles «Colombe» de Jean Anouilh, «Le journal d'Anne Frank», «La robe rouge de Valentine» de Françoise Sagan, «La neige était sale» de Simenon, etc.

On lui doit aussi quelques passages à la télévision : «Vidocq» (1967) avec Bernard NoëlBernard Noël, «Les bas-fonds» (1968) de Jean-Paul Sassy ; «Les rois maudits» (1973) de Maurice Druon, etc. Il fit également de la post-synchronisation pour, entre autres, Red Skelton et Danny Kaye et prêta également sa voix au nain Timide lors d'un redoublage, en 1962, de «Blanche Neige et les 7 nains», de Walt Disney.

Homme discret et de grande culture, il se passionnait pour l'art africain découvert au Musée de l'Homme; il en fut de même pour la peinture : il fut expert de l'école vénitienne du XIVème au XVIème siècle, de Le Titien en particulier, et on le savait à Venise tous les ans, au mois de mai. Et cependant, c'est Modigliani qu'il vénérait le plus. Son admiration le conduisit au poste de président de l'association entretenant le souvenir du peintre qualifié de maudit, au destin miséreux. C'est avec une certaine dévotion qu'il se chargea de l'entretien de sa tombe jusque là bien délaissée au Père Lachaise. Touché par les sépultures, il aimait retrouver ses amis disparus lors de ses promenades aux cimetières parisiens. En outre, il fit apposer une plaque commémorative au n°8 de la rue de la grande chaumière dans le 6ème arrondissement, la demeure du peintre et de Jeanne Hébuterne, sa compagne.

Victime d'une hémorragie rétinienne qui altéra sa vision, il fut contraint de cesser toutes activités artistiques. Attachant, intelligent, il n'était pas en manque d'amis : YvesYves Montand et SimoneSimone Signoret dont il fut souvent l'invité d'Autheuil, Paul MeurissePaul Meurisse, Bernard BlierBernard Blier, Danièle DelormeDanièle Delorme, Denise GreyDenise Grey, etc.

Ses obsèques, tenues dans la plus stricte intimité, passèrent inaperçues. Car tel fut son souhait, comme celui de reposer au côté de la tombe de Modigliani, emplacement qu'il avait pris soin de réserver.

Sources…

Propos recueillis auprès de Madame Kerdiles, son amie de longue date, que nous remercions pour son extrême gentillesse.

Yvan Foucart (juin 2012)
Ed.7.2.1 : 29-9-2015