Quatre jeunes gens de la quatrième

Tableau n° 22

Yves Brainville
Roland Lesaffre
Maurice Nasil
Frank Villard

De 1946 à 1958, la France vécut sous le régime de la quatrième république.

Marquée par une instabilité chronique due au pouvoir excessif accordé à l'Assemblée Nationale, celle-ci fut traversée de nombreux soubresauts dont les moindres ne furent pas La Guerre d'Indochine et l'amorce des événements conduisant au conflit algérien.

Pour autant, les Français n'en continuèrent pas moins à fréquenter les salles de cinéma. La fin du conflit mondial ayant donné naissance à une nouvelle génération de comédiens, de nombreux noms appelés à devenir célèbres firent alors leur apparition, dont certains occupèrent le haut de l'affiche jusqu'à la fin du siècle.

Parmi ceux-là, nous avons choisi quatre jeunes gens appelés à connaître des carrières plus ou moins importantes, sans atteindre au statut de vedette.

Voici donc, sous le fusain d'Yvan Foucart, dessinés les portraits d'Yves Brainville, Roland Lesaffre et Maurice Nasil et Frank Villard.

le web-maître, Christian Grenier, février 2013
… bellâtre, mais séducteur
Frank VillardFrank Villard

Les acteurs passent et certains tombent dans les limbes de l'oubli. Certains reviennent par la petite porte. C'est ce qui faillit arriver à Frank Villard lorsque, dans un restaurant des Champs-Elysées, une assemblée féminine tenue sous l’égide de Lauren BacallLauren Bacall, Patricia RocPatricia Roc, Simone RenantSimone Renant et Blanchette BrunoyBlanchette Brunoy, le choisit comme Apollon, le désignant le plus élégant séducteur jeune premier du cinéma français de l'année 1951. Il prit ainsi bonne place au côté d’Henri VidalHenri Vidal, son cadet de deux ans dans le titre, mais aussi et avant tout son meilleur ami. Cette "palme", tout au plus amusante, aurait pu être dangereuse, mais Frank n’en tint pas compte, sachant qu’une carrière ne pouvait s'asseoir que sur de très bons films dirigés par des metteurs en scène de renom.

Fils unique, d’un inspecteur des finances et d’une fille de notaire, François Etienne Drouineau vient au monde le 24-3-1917, à Saint-Jean d’Angely (Charente-Maritime) où son père est en fonction ainsi que son oncle maternel, maire de la charmante localité. Au terme des nombreux déplacements familiaux, il finit par arriver, très jeune, à Paris où il effectue l'ensemble de ses études. Il s'applique aux cours de décoration et de peinture dispensés à l'Ecole nationale des Beaux-arts, d'où il ressort admiratif et passionné par tous les courants artistiques de cette discipline.

A 23 ans, prisonnier de guerre rapatrié après avoir simulé la folie et l'épilepsie, il se retrouve à Nice à la fin de 1940. Il rejoint les studios de la Victorine afin d’y honorer un contrat d'assistant-décorateur sur le plateau de «Cartacalha, la reine des gitans» (1941) qu'interprète Viviane Romance. Celle-ci, intéressée et attirée par ce beau garçon, persuade Léon Mathot, le réalisateur, de lui confier un petit rôle dans le film. L'actrice transforme l'essai en imposant son protégé dans ses deux films suivants, «Feu sacré» (Maurice Cloche, 1941) et «La boîte aux rêves» (Yves Allégret, 1943). Pour ce dernier, le rôle attribué à Frank est celui d'un rapin en peine de succès pour lequel Viviane éprouve une vive attirance dont il semble qu’elle se soit prolongée au delà du plateau, le nom de son partenaire figurant immédiatement après le sien sur l'affiche. Frank Villard est lancé.

Une carrière en dents de scie…

Frank VillardFrank Villard

Egrenant sa filmographie, nous nous souvenons de lui en inspecteur de police enquêtant sur l’assassinat d’un savant abattu par «L’ennemi sans visage» (1946). Dans une même veine, détective privé, il appréhende en 1946 «Le mystérieux Monsieur Sylvain». Célibataire riche et beau, il assiste, admiratif et impatient, à l’éclosion de la «Gigi» (1948) de Colette. On le retrouve dans «Manèges» (1949) en amant gigolo d’une Simone Signoret perverse et vénale, mais dont il garda un excellent souvenir. Il réintègre l'univers feutré de Colette pour «Minne, l’ingénue libertine» (1950), toujours personnifiée par Danièle Delorme. Officier autrichien de la première guerre mondiale, sera-t-il «Fusillé à l’aube» en 1950, comme l'a ordonné son supérieur ? C'est en amant bellâtre, veule et lâche de l’infortunée Madeleine Robinson qu'il entreprend de parfaire à sa manière l'éducation du «Garçon sauvage» (1951). Partageant avec Isa Miranda«Le secret d’Hélène Marimon» (1953), saura-t-il retrouver le bonheur auprès de celle qui fut son ancienne maîtresse ? Enfin, Garcin, le révolutionnaire du «Huis clos» (1954) de Jean-Paul Sartre, pourra-t-il échapper à la damnation à laquelle ses actes négatifs semblent le vouer ?

A la même époque, il anime en vedette une série de films d'espionnage, campant tout autant de fonctionnaires du «Deuxième bureau…». Sur le tard, il fut sollicité pour quelques productions espagnoles et italiennes qui ne laissèrent de souvenir que par leur aspect touristique : Essaouira pour le Maroc ou Cinecittà pour la ville éternelle. Sauvons toutefois de l'oubli «La violetera» (1958) où, imprésario parisien, il révèle au public de la capitale une chanteuse qui a l'heureux avantage d'avoir l'aspect de Sara MontielSara Montiel. Quelques années, plus tard, il retrouve la belle Espagnole dans «La bella Lola/Une dame aux camélias» (1962) au succès plus limité. De retour dans l’Hexagone, il drague ouvertement l’épouse (Martine Carol) du cave (Maurice BiraudMaurice Biraud) avant que celui-ci, sous l'égide d'un truand d'envergure (Jean Gabin), ne «... se rebiffe» (1961). Il retrouve Gabin dans «Le gentleman d’Epsom» (1962) sous la conduite du même réalisateur, Gilles Grangier. Grisonnant, le voici en colonel empressé auprès d’une «Mata-Hari, agent H21» (1964), qui parviendra à lui dérober d’importants documents.

Le déclin de l'acteur s'amorce au fil de rôles de moins en moins consistants, comme le curé de «Soleil noir» (1966) ou l’un des commissaires entamant les «Comptes à rebours» rythmés par Roger Pigaut (1970). Il fait une dernière apparition, inattendue mais remarquée, dans la version longue d’«Apocalypse Now» (1977, remontée en 2001), qui nous rappelle le colossal travail de Francis Ford Coppola.

Au théâtre, on put applaudir Frank Villard au Vieux-Colombier dans «Florence et le dentiste» (1949) d’Alex Joffé et Jean Giltène. Par la suite, il apparut en «Bel ami» (1954) de Frédéric Dard, avant d'entamer une tournée Karsenty-Hebert avec «Crime parfait» (1954/55) de Frédéric Knott. On le vit aussi aux studios des Buttes-Chaumont, prêtant son concours à des «Maigret» du petit écran, «Un juge, un flic» avec Michel DuchaussoyMichel Duchaussoy, en général Gamelin condamné par «Le procès de Riom» (1979); enfin, plus superbe encore, il fut le maréchal de Mac-Mahon dans «A une voix près… ou la naissance de la IIIème république» (1980), une réalisation parfaitement maîtrisée par Alexandre Astruc.

En 1950, Frank Villard convola avec Nelly Guilbaud, une jolie vendéenne de vingt ans, mannequin chez Dior et Jacques Fath, pour une union trentenaire sans le moindre accroc. Fixé à Genève avec la compagnie de la "Comédie de la Ville" pour des représentations de Platonov de Tchekhov, il y succomba le 18 septembre 1980, emporté par une crise cardiaque. Selon ses vœux, sa dépouille fut incinérée au cimetière du Père-Lachaise à Paris et ses cendres dispersées au large de la Méditerranée, une mer qu'il aimait tant.

Sources…

Avec l'aimable collaboration de Nelly, l'épouse de Frank, que nous remercions pour son extrème gentillesse.

Yvan Foucart (février 2013)
Ed.7.2.1 : 29-9-2015