Quatre jeunes gens de la quatrième

Tableau n° 22

Yves Brainville
Roland Lesaffre
Maurice Nasil
Frank Villard

De 1946 à 1958, la France vécut sous le régime de la quatrième république.

Marquée par une instabilité chronique due au pouvoir excessif accordé à l'Assemblée Nationale, celle-ci fut traversée de nombreux soubresauts dont les moindres ne furent pas La Guerre d'Indochine et l'amorce des événements conduisant au conflit algérien.

Pour autant, les Français n'en continuèrent pas moins à fréquenter les salles de cinéma. La fin du conflit mondial ayant donné naissance à une nouvelle génération de comédiens, de nombreux noms appelés à devenir célèbres firent alors leur apparition, dont certains occupèrent le haut de l'affiche jusqu'à la fin du siècle.

Parmi ceux-là, nous avons choisi quatre jeunes gens appelés à connaître des carrières plus ou moins importantes, sans atteindre au statut de vedette.

Voici donc, sous le fusain d'Yvan Foucart, dessinés les portraits d'Yves Brainville, Roland Lesaffre et Maurice Nasil et Frank Villard.

le web-maître, Christian Grenier, février 2013
… d'une noblesse discrète
Yves BrainvilleYves Brainville

Yves René Marie de la Chevardière de la Grandville, est né à Paris le 8 mars 1914, fils d’Albert de la Chevardière de la Grandville et de Nonie Reed-Williams, une riche Américaine. Il vit plus précisément le jour au domicile familial du XVIème arrondissement, proche du Trocadéro. Peu de cinéphiles le savaient issu d'une très ancienne famille nobiliaire : titré comte, il n'en fit jamais état.

Après des études chez les Jésuites dont il gardera un mauvais souvenir, Yves Brainville termine ses études au Lycée Janson-de-Sailly. Il prépare l'Ecole Normale Supérieure lorsque, attiré par le mirage américain et plus précisément par la Californie, il rejoint son oncle exploitant une importante orangeraie. Il y reste peu de temps, avant de traverser les Etats-Unis, de rejoindre la France et d’y retrouver ses amis.

Irrésistiblement attiré par le théâtre, il s’engage à fréquenter les cours d'art dramatique de Julien BertheauJulien Bertheau et de Raymond RouleauRaymond Rouleau. Ses dispositions s’avèrent solides puisque l'année suivante, en 1938, il devient déjà non seulement l'assistant de Rouleau, mais aussi son meilleur ami. Yves sera d’ailleurs le parrain de Philippe, le fils de son professeur.

Mobilisé en 1940, il est fait prisonnier dans la Sarre et incarcéré dans les baraquements en bois du stalag IXA de Ziegenhain, en Rhénanie-Palatinat, là-même où sera aussi François Mitterrand. Affecté au bureau des recrutements, il peut parfois se permettre de glisser les noms d’amis à rapatrier en France sur la liste soumise au censeur allemand. Lui-même n’aura pas cette opportunité et restera prisonnier jusqu’à la libération en 1945, son nom figurant sur une liste rouge, méprise venue d’une confusion faite avec Nicolas, son cousin, ambassadeur de France à Moscou.

A son retour en France, si l’évidence de sa carrière se partage entre le cinéma et le théâtre, elle se justifie par une nette et très compréhensible prédilection pour ce dernier. On le retrouve, notamment, dans : «Des souris et des hommes» (1946) de John Steinbeck; «Le sourire de la Joconde» (1949) d’Aldous Huxley; «Les justes» (1949) d'Albert Camus, pièce qu'il crée avec Serge ReggianiSerge Reggiani et Maria CasarèsMaria Casarès; «La neige était sale» (1950), adaptation de Frédéric Dard du roman éponyme de Georges Simenon; «Procès à Jésus» (1958) de Diego Fabbri; «Yvonne, princesse de Bourgogne» (1965) de Witold Gombrowicz; «L’idiot» (1966) de Fedor Dostoiesky; «La ville dont le prince est un enfant» d’Henry de Montherlant (1969) jouée durant trois ans; etc.

Impossible de dresser la totalité de sa théâtrographie, d’autant que, non content d'être interprète, il assume parfois la fonction de metteur en scène, voire d’adaptateur, ou d’auteur. Ainsi, lorsqu'il dirigea les comédiens de «L'obstacle» au Théâtre du Vieux-Colombier (1951), dirigeant confiant à Marc CassotMarc Cassot le soin de défendre sa pièce "… d’une noblesse et d'un souffle tragique assez extraordinaires" (Philippe Héduy, revue "Opéra").

Yves Brainville au cinéma…

Yves BrainvilleYves Brainville

Au cinéma, il fit des débuts "… prémonitoires et exaltants" (sic) en jeune danseur mondain pour «Entrée des artistes» de Marc Allégret (1938). Eloigné des premiers rôles, on lui doit d'excellentes compositions pour des productions tant françaises qu’américaines. Citons quelques unes : le docteur Jégou dans «Si tous les gars du monde» (1955) qui, de sa brousse togolaise, participe au sauvetage des pêcheurs bretons victimes d'une intoxication alimentaire; le commissaire français du Maroc dans «L’homme qui en savait trop» d’Alfred Hitchcock (1956), un réalisateur qu’il admirait au point d’accepter son rôle sans en avoir pris connaissance; le révérend Hale malmené par les dénonciations, les possessions démoniaques, dont sont accusées «Les sorcières de Salem» (1956); une scène importante avec Spencer TracySpencer Tracy dans «The Mountain/La neige en deuil» (1956) tourné au Mont-Blanc, en double version; le Danton impliqué pour ses rapports politiques avec «Marie-Antoinette» (Jean Delannoy, 1956); l’inspecteur de police polonais chargé d’enquêter sur l’assassinat sauvage d’une prostituée dans «La nuit des généraux» (1967); le juge d’instruction confrontant Alain DelonAlain Delon accusé du meurtre de deux policiers dans «Le clan des Siciliens» (1969); le représentant des Affaires Etrangères enquêtant sur les escroqueries de «Stavisky» (1974); le président du Conseil courtisé par “les grands de la Finance”, parmi lesquels «La banquière» (Francis Girod, 1980) n'est pas en reste, etc.

Sa voix chaude et reconnaissable entre toutes fut très présente pour les doublages, même si la plupart des génériques ne sont guère prolixes à ce sujet.

A la télévision, on le vit dans de nombreux téléfilms, souvent historiques, dont le dernier, «Moi, général de Gaulle» (1990), où, dirigé par Denys de La Patellière, il incarne le maréchal Pétain face à Henri SerreHenri Serre dans le rôle-titre; «Foch pour vaincre» (1977) de Jean-François Delassus, lequel le voit plutôt en Clémenceau puisqu'il confie l'incarnation de Pétain à Jean DavyJean Davy; «Mers El-Kébir» (Pierre Cardinal, 1979), en amiral; «Staline est mort» (Yves Ciampi, 1981) en Kroutchev; «Le bunker» (George Schaefer, 1981) où il revêt l'uniforme du célèbre général allemand Hans Guderian; etc.

Yves Brainville décéda 16 mars 1993, à 79 ans, en son domicile parisien. Il nous quitta entouré de l'affection presque cinquantenaire de son épouse, la comédienne et critique d’art Léone Laisner, et celles de ses trois filles : Olivia Grandville, danseuse et chorégraphe, Nathalie de La Grandville, peintre, et Camille Grandville, actrice et metteur en scène de théâtre. Il se retira avec élégance et discrétion, à l'image même de sa carrière, et repose au caveau familial du cimetière de Luzarches (Val d’Oise).

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Yvan Foucart (janvier 2013)
Ed.7.2.1 : 29-9-2015