Quatre jeunes gens de la quatrième

Tableau n° 22

Yves Brainville
Roland Lesaffre
Maurice Nasil
Frank Villard

De 1946 à 1958, la France vécut sous le régime de la quatrième république.

Marquée par une instabilité chronique due au pouvoir excessif accordé à l'Assemblée Nationale, celle-ci fut traversée de nombreux soubresauts dont les moindres ne furent pas La Guerre d'Indochine et l'amorce des événements conduisant au conflit algérien.

Pour autant, les Français n'en continuèrent pas moins à fréquenter les salles de cinéma. La fin du conflit mondial ayant donné naissance à une nouvelle génération de comédiens, de nombreux noms appelés à devenir célèbres firent alors leur apparition, dont certains occupèrent le haut de l'affiche jusqu'à la fin du siècle.

Parmi ceux-là, nous avons choisi quatre jeunes gens appelés à connaître des carrières plus ou moins importantes, sans atteindre au statut de vedette.

Voici donc, sous le fusain d'Yvan Foucart, dessinés les portraits d'Yves Brainville, Roland Lesaffre et Maurice Nasil et Frank Villard.

le web-maître, Christian Grenier, février 2013
… un bellâtre
Roland LesaffreRoland Lesaffre

Une vie mouvementée que celle de Roland Lesaffre dont l’arrivée sur terre, le 26 juin 1927 à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), est déjà pour la moins singulière. Louis, le père, d’origine belge, sert dans l’armée et meurt jeune; quant à Lucie, la maman, blanchisseuse, accouche dans l’ascenseur de l’Hôpital de Clermont-Ferrand. Placé en nourrice, l'enfant découvrira tardivement l’école communale. Il n'en obtiendra pas moins son certificat d’études et son brevet élémentaire.

En 1941, à quatorze ans, il entre aux Chantiers de jeunesse où on l'affecte au jardinage ! A défaut d'être verte, sa main lui offre la virilité nécessaire pour exceller dans les disciplines sportives comme la boxe, la natation et l'athlétisme où il pratique le 200 et 400 mètres plat.

Dans une France occupée, l'adolescent gagne les maquis de Corrèze et du Limousin pour échapper au Service du Travail Obligatoire. Par la suite, il rejoindra le corps des fusiliers marins. La guerre terminée en Europe, il est muté en Indochine sous les ordres du Général Leclerc. En 1948, de retour en métropole, il range soigneusement son bonnet à pompon, relique porte-bonheur dont il ne se séparera jamais, lui vouant une attention de tous les instants.

Raymond Voinquel, le célèbre photographe de plateau, lui permet de retrouver Jean Gabin, croisé sous l'uniforme en tant que second-maître. L'acteur, tout heureux, le présente au “môme”, surnom affectueux qu'il donne à Marcel CarnéMarcel Carné avec qui il tourne en ce moment «La Marie du port» (1949) aux studios de Joinville. Carné , emballé, s'attache à ce grand gaillard fougueux, franc, non dénué d'humour. Il l'engage, lui offrant même quelques répliques (dans une scène qui sera finalement coupée au montage). Il le conseille, tel Pygmalion, et l'incite à suivre les cours d'art dramatique de Maurice EscandeMaurice Escande. A l'issue de cette formation, qui lui a permis de côtoyer, entre autres, Michel GalabruMichel Galabru, Bruno CrémerBruno Crémer, Robert HosseinRobert Hossein et Mylène DemongeotMylène Demongeot., le jeune homme est pourtant recalé par le jury du concours d'entrée au Conservatoire. Cet accident de parcours ne l'empêche pas de rejoindre illico la compagnie de Jean Le Poulain, et d'ainsi approcher, dans les coulisses du Théâtre des Mathurins, les inséparables Marcel HerrandMarcel Herrand et Jean MarchatJean Marchat : passage transitoire car l'essentiel de sa carrière s'effectuera au cinéma et à la télévision.

En effet, pour le grand écran, on le découvre en garçon de café dans le «Casque d’or» (1952) de Jacques Becker. Quant à Carné, il le retiendra pour toutes ses distributions, à l’exception d’une seule, Roland étant retenu au Japon : parmi ces rôles, rappelons celui du jeune marin maître-chanteur de «Thérèse Raquin» (1953); celui du manœuvre de la SNCF et poulain de Gabin qui en fait un champion de boxe, dans «L'air de Paris» (1954, une composition qui lui vaut le prix populiste du cinéma français et le prix d'interprétation décerné par le pays du soleil levant); le mécano, grand frère de Pascale PetitPascale Petit, victime d’un tragique “jeu de la vérité” qu’animent «Les tricheurs» (1958) lors de surboums de fils à papa; et la belle incarnation de cet autre mécano accusé d’un casse qui lui vaudra d’être tabassé à mort par deux policiers dans «Les assassins de l’ordre» (1970).

Outre Carné, d'autres metteurs en scène, tout aussi exigeants et célèbres, lui apportent soutien et confiance. Grémillon lui offre le rôle du garçon de café de «L'étrange Madame X» (1950) et de l’ancien marin, gardien de phare sur l’île d’Ouessant, pour «L’amour d’une femme» (1953); Cayatte en fait le coiffeur pénitentiaire de «Nous sommes tous des assassins» (1951); Alfred Hitchcock lui fait l'immense honneur, même si ce n'est que dans le court rôle d'un plagiste du Carlton de Cannes, de le retenir pour «To catch a Thief/La main au collet» (1954).

On le retrouve plus tard en métallo français rejoignant les Brigades internationales de «La fête espagnole» (1961). A nouveau marin, mais l’esprit quelque peu dérangé, il participe à «L’accident» (1963) d’Edmond T.Gréville. Dirigé par Sergio Gobbi dans «Le bluffeur» (1963), le voici barman aux Champs-Elysées. Hélas, ces trois derniers films ne connaîtront pas la grande diffusion qu'ils auraient mérité. Heureusement, il y a encore les Melville, les Decoin père et fils… et un peu tardivement, Marcel Camus, qui en fera un faux résistant pour «Le mur de l’Atlantique» (1970). Bien entendu, nous n'oublierons pas Jean Delannoy qui le dirigea magnifiquement en père de la petite Soubirous pour «Bernadette» (1987) et «La passion de Bernadette» (1989).

Histoires de coeur…

Roland LesaffreRoland Lesaffre

Au Festival de Cannes de 1955, Roland Lesaffre croise une jeune et ravissante japonaise en kimono, Yoko Tani. Elle est comédienne et vient de créer à Paris «La petite maison de thé» (1954/55), de John Patrick, au Théâtre Montparnasse. C'est le coup de foudre. Poursuivis par les paparazzis, le couple fuit le Festival pour huit jours d'escapade amoureuse à Rome. Les jeunes gens se marient le 7 mai 1956 à la mairie du 18ème arrondissement de Paris, leurs témoins étant Marcel Carné et l'éditeur Charles Fasquelle. Heureux d'afficher leur bonheur, ils tournent deux films ensemble, l'un au Japon l'année de leur mariage, l'autre en Italie… l'année de leur séparation ! Comme quoi, les plus belles histoires d'amour ne sont pas exemptes d'embûches. Pour le coup, Roland, le boxeur au cœur tendre, est K.O.

Heureusement, Cupidon, toujours bien intentionné, plaça sur sa route une jeune et jolie actrice, sa cadette de près de vingt ans, venant de son pays roannais qui lui redonnera le goût au bonheur : Tania Busselier. Leur histoire d'amour durera trente-sept ans, officialisée par le mariage célébré le 27 août 1998 toujours à la mairie du 18ème arrondissement à Paris. Hélas, elle prendra fin ce jour maudit de février 2009 où, dans sa chambre de l'Hôpital des Armées du Val-de-Grâce, le cœur de Roland, fatigué d'avoir trop donné, cessera de battre.

Homme de conviction et de fidélité, en 1979, soutenu par Nancy Reagan, il participa avec la fierté que l'on devine à la création de salles Marcel Carné au sein de la Bibliothèque Française de Boston, acte tout à fait rarissime accordé à un cinéaste étranger. Avec cette même fierté, et bien plus que toutes les médailles et décorations qu'on lui a décernées, il fut pendant très longtemps le porte-drapeau des comédiens combattants. Cette mission, dont certains peuvent sourire, il la prenait très au sérieux, lui qui avait fait la guerre très jeune, en première ligne. Combien de fois n'a-t-il pas salué ses amis disparus sur les marches de l'église Saint-Roch de Paris ?

Homme de caractère, homme de cœur, le “mataf” comme il aimait se définir était quelqu'un de droit et de sincère. Incinéré au crématorium du Père Lachaise et selon leur volonté commune, son urne fut déposée auprès de Marcel au petit cimetière Saint-Vincent de Montmartre. Ces deux-là, unis par des sentiments qui leurs furent personnels, n'auront pas voulu que la mort les sépare.

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Yvan Foucart (janvier 2013)
Ed.7.2.1 : 29-9-2015