Quatre mamies revêches…

Tableau n° 23

Yvonne de Bray
Germaine Kerjean
Héléna Manson
Maximilienne

Deux de nos collaborateurs, Donatienne et Jean-Paul Briant, se sont associés pour composer une planche consacrée à quatre actrices du cinéma français dont le point commun est d'avoir incarné, au cours de leurs carrières respectives, des femmes plus ou moins acariâtres.

Leur choix s'est arrêté sur Yvonne de Bray, Germaine Kerjean, Héléna Manson et Maximilienne.

A elles quatre, ces dames vénérables couvrent huit décennies du cinéma français, de la Belle époque aux temps modernes. Elles ont été choisies par nos plus grands réalisateurs et figurent à l'affiche de quelques uns des plus beaux fleurons de notre patrimoine cinématographique.

Mais ne nous cachons pas qu'on les aperçut tout aussi aisément dans des marmites où mijotèrent quelques uns de nos plus gros navets!

Que cette considération ne vous coupe pas l'appétit: il y a dans ces pages matière à satisfaire les papilles des cinéphiles les plus gourmets.

le web-maître, septembre 2012
… une vieille chouette
Germaine KerjeanGermaine Kerjean

Pour l'état civil, elle s'appelait Germaine Charlotte Rose Chapelle. Elle est née au Havre, “à la fin de l'autre siècle”, le 22 juillet 1893.

On ne sait malheureusement que peu de choses sur sa jeunesse. Il semble cependant qu'elle ait gagné la capitale pour débuter sur les planches et rejoindre ensuite la troupe de Charles DullinCharles Dullin. Elle fit ses débuts au cinéma dans «Le comte de Monte-Cristo» (1929). Elle y tient le rôle de la Carcenti, en tenancière d'une auberge peu accueillante. On la repère deux ans plus tard dans la version française de «Fra Diavolo», réalisée par l'italien Marius Bonnard.

Parallèlement, elle s'illustre sur les planches dans la troupe de Charles Dullin. Elle se consacre au théâtre dans des rôles tragiques pendant une dizaine d'années.

Après guerre, entre les années 1946 et 1956, elle sera pensionnaire à la Comédie Française et jouera notamment dans «Agrippine», sur une mise en scène de Jean MaraisJean Marais.

Goupi-Tisane…

Germaine KerjeanGermaine Kerjean

Germaine Kerjean revient vers le 7e art pendant la guerre. En 1941, Jean de Limur l'emploie dans «L'homme qui joue avec le feu». L'année suivante, le personnage de Goupi-Tisane dans le chef d'œuvre de Jacques Becker, «Goupi Mains rouges», assoie définitivement sa notoriété. Elle y incarne l'autoritaire matrone de la tribu des Goupi, colérique, démoniaque et d'une violence inouïe envers l'innocent Albert Rémy. C'est à cause d'elle qu'arrivera le malheur. Mais son interprétation révèle à tous son grand talent de comédienne.

Dès lors, elle incarnera une série de personnages méchants, tyranniques, détestés. Il faut dire que son physique austère de duègne qu'elle entretient en adoptant des coiffures strictes, un maquillage qui accentue les traits de son visage allongé, une expression dure qui ne s'éclaire qu'à la lueur d'un sourire trop rare sur nos écrans, et des vêtements collet montés contribuent à faire d'elle la revêche par excellence. Le personnage qu'elle joue dans «Caroline chérie» (Richard Pottier, 1951) en est la fidèle illustration : elle y est une gouvernante impitoyable de la maison du docteur Bonhomme (Raymond Souplex) sur fond d'intrigues révolutionnaires. Mais ce n'est pas une Thénardier - trop souillon sans doute - , non ! Elle révèle une certaine tenue, une distinction, une élégance même qu'aura repérée Marcel PagnolMarcel Pagnol puisqu'il en fera une Madame Rostaing, bourgeoise coincée, aveuglée par son amour pour son fils (Raymond Pellegrin) mais finalement infiniment humaine dans «Naïs» (réalisé par Raymond Leboursier en 1945), face à un FernandelFernandel émouvant, lui donnant peut-être son plus joli rôle, en tous cas le plus sympathique !

Entre «Goupi-Mains Rouges» et «Naïs», le public aura pu la voir dans «Cécile est morte» (Maurice Tourneur, 1943), «Les mystères de Paris» (Jacques de Baroncelli, 1943) dans le rôle - on s'en serait doté sans le savoir - de La Chouette, une vilaine bonne femme qui fera le malheur de la jolie Fleur de Marie (Cécilia Paroldi). Dans «Le mystère Saint-Val» (René Le Henaff, 1944), elle campe, avec un certain machiavélisme, Rose, la servante fausse muette et parvient à déstabiliser Fernandel. Elle retrouvera ce partenaire à quatre reprises : pour «L'armoire volante» (Carlo Rim, 1948), «Meurtres» (Richard Pottier, 1950) où elle assiste l'épouse mourante du brave Fernand, tandis que «Coiffeur pour dames» (Jean Boyer, 1952) la transforme en dame fofolle qui veut obtenir les faveurs de Marco, le célèbre coiffeur. «Le Diable et les dix commandements» (Julien Duvivier, 1962) lui attribue inversement le rôle de la moribonde visitée par le Bon Dieu…à moins que ce ne soit Fernandel encore une fois !

De sa carrière, qui couvre une trentaine de longs métrages, nous démarquerons encore : «Femmes de Paris» (Jean Boyer, 1953) où, à l'affiche avec Michel Simon, elle campe une dame d'un âge certain, lâchée par son compagnon gigolo personnifié par un jeune premier de l'époque, Philippe Mareuil; «Voici le temps des assassins» (Julien Duvivier, 1956) où elle se montre, mère de Jean Gabin, d'une agressivité lucide face à la calculatrice Danièle Delorme; «L'eau vive» (François Villiers, 1956), film commandité par Electricité de France, met au grand jour l'immense chantier que fut la construction du barrage de Serre-Ponçon; «Nana» (Christian-Jaque, 1955) qui lui permet d'endosser le costume de La Tricon, une sorte d'entremetteuse qui pourvoie aux bonnes fortunes dela courtisane Martine Carol; «Prisons de femmes» (Maurice Cloche, 1958) en fait une matrone dont l'autorité ne surprendra personne.

Germaine Kerjean termina sa carrière en 1965, figurant au générique de «Par un beau matin d'été» de Jacques Deray. Elle décéda à Viry-Chatillon (Essone), le 6 mai 1975.

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Donatienne (septembre 2012)
Ed.7.2.1 : 1-10-2015