Quatre mamies revêches…

Tableau n° 23

Yvonne de Bray
Germaine Kerjean
Héléna Manson
Maximilienne

Deux de nos collaborateurs, Donatienne et Jean-Paul Briant, se sont associés pour composer une planche consacrée à quatre actrices du cinéma français dont le point commun est d'avoir incarné, au cours de leurs carrières respectives, des femmes plus ou moins acariâtres.

Leur choix s'est arrêté sur Yvonne de Bray, Germaine Kerjean, Héléna Manson et Maximilienne.

A elles quatre, ces dames vénérables couvrent huit décennies du cinéma français, de la Belle époque aux temps modernes. Elles ont été choisies par nos plus grands réalisateurs et figurent à l'affiche de quelques uns des plus beaux fleurons de notre patrimoine cinématographique.

Mais ne nous cachons pas qu'on les aperçut tout aussi aisément dans des marmites où mijotèrent quelques uns de nos plus gros navets!

Que cette considération ne vous coupe pas l'appétit: il y a dans ces pages matière à satisfaire les papilles des cinéphiles les plus gourmets.

le web-maître, septembre 2012
… un oiseau de malheur
Héléna MansonHéléna Manson

Revêche, certes elle le fut, surtout si on se réfère à son interprétation la plus célèbre, celle de l'infirmière du «Corbeau», le chef d'œuvre de Clouzot, qui devait laisser son empreinte sur la suite de sa carrière. Mais au théâtre en particulier, la “revêche" Helena sut montrer bien d'autres facettes de son talent…

Eléna Eugenia Manson, née à Caracas le 18 août 1898, fut élevée en Suisse où elle suivit les cours du Conservatoire d'Art Dramatique de Genève. Elle débute en 1921 sous la direction de Georges PitoëffGeorges Pitoëff, dont l'épouse, Ludmila, était tombée malade. Engagée dans la prestigieuse compagnie, elle participera, jusqu'à la mort du metteur en scène en 1939, à d'importantes créations tant à Genève qu'à Paris, entre autres «Six personnages en quête d'auteur» de Pirandello ou «Liliom» de Molnar en 1923. Plus tard, elle créera plusieurs pièces de Jean Anouilh et sera dirigée par Roger Planchon ou Robert Hossein. Pour elle, le théâtre l'emportera toujours sur le cinéma ! Peu avant sa disparition, un journaliste de "Télérama" qui lui rend visite la décrit toujours fascinée à 90 ans par le monde du théâtre : "Elle ne parlait que des pièces qu'elle avait vues dans la saison. Son regard brillait de malice : demain, elle irait voir du Ionesco".

Héléna Manson au cinéma…

Héléna MansonHéléna Manson

Son premier film, en 1924, «La vocation d'André Carel», lui donne comme partenaire un “sacré numéro” nommé Michel SimonMichel Simon. Mais c'est à partir de 1930 (et jusqu'aux années 60) qu'on la retrouvera régulièrement au cinéma, à raison parfois de quatre ou cinq films la même année, même s'il s'agit trop souvent de brèves apparitions. Dans «Le furet» (1949), elle trouvera même le moyen de se faire étrangler dans les cinq premières minutes du film !

A ses débuts, ses metteurs en scène s'appellent Pabst, Renoir ou Feyder mais son physique atypique (lèvres pincées, regard inquisiteur) ne lui vaut pas d'emblée les premiers rôles. Epouse de mineur dans «La tragédie de la mine» (1931), rentière dans «Pension Mimosas» (1934), elle joue pourtant «Madame Bovary» pour Renoir (1933), mais il s'agit de la première épouse de Charles Bovary, celle qui meurt aussitôt pour qu'entre en scène Valentine TessierValentine Tessier ! Etudiante à lunettes dans «Hélène» (1936), elle est carrément considérée comme un laideron dans «Dernière jeunesse» (1939) où son rêve d'épouser Raimu s'anéantit lorsque apparaît Jacqueline DelubacJacqueline Delubac… Le bilan des années 30 paraît somme toute assez décevant et l'on comprend bien qu'elle préfère rejoindre les Pitoëff dans «La mouette» sur la scène du Théâtre des Mathurins.

Pourtant, les années 40 vont lui apporter la consécration. Sous la direction de bons cinéastes comme Christian-Jaque ou Henri Decoin, elle se spécialise un temps dans les mères attentionnées - comme dans «Les inconnus dans la maison» (1942) où la plaidoirie de Raimu lui tire les larmes d'autant qu'il sauve son fils de la prison. Sa rencontre avec Clouzot en 1943 lui apporte enfin son heure de gloire : elle sera Marie Corbin, l'infirmière détestable, celle que la rumeur publique présente comme l'auteur des lettres anonymes signées «Le corbeau». Jalouse de la liaison supposée de sa sœur avec le Docteur Germain (Pierre Fresnay) et toujours amoureuse de son beau-frère (Pierre Larquey), elle rumine sa rancœur, une seringue menaçante à la main ; lorsqu'elle fuit la vindicte populaire dans sa cape d'oiseau de malheur, elle est l'incarnation parfaite de la femme que l'on aime haïr !

Ce rôle majeur va déteindre sur nombre de ses prestations ultérieures. Ainsi, dans «La ferme des sept péchés» (1948), elle joue la Michèle, servante intraitable qui accable la mémoire de Paul-Louis Courier (Jacques Dumesnil), son maître assassiné. «Manon» (1948) nous la propose en commère haineuse se déchaînant contre Cécile Aubry et «Retour à la vie» (1949) en femme intéressée lorgnant sur l'héritage de Tante Emma. Lorsqu'il s'agit de doubler la marâtre de «Cendrillon» pour la version française du dessin animé de Disney en 1950, il ne pouvait y avoir d'autre choix que celui de notre Héléna ! Jusqu'à la fin de sa carrière, l'image de Marie Corbin plane sur ses apparitions, qu'elle soit infirmière à nouveau dans «Piège pour Cendrillon» de Cayatte (1965) ou «Le locataire» de Polanski (1976), avorteuse dans «Des gens sans importance» (1955), gouvernante dans «La chambre ardente» (1961) ou logeuse de Depardieu dans «Mon oncle d'Amérique» d'Alain Resnais (1980). Ses deux derniers rôles en sont la meilleure preuve : en 1987, on la retrouve chez Mocky dans «Agent trouble» en directrice de musée revêche (patronne d'une Deneuve à lunettes) et dans une scène irrésistible du film choral de Pascal Thomas, «Les maris, les femmes, les amants» (1988) : mère odieuse d'un dentiste amoureux d'Hélène Vincent, elle met au placard les vieux tourtereaux qui n'ont pas été sages !

Cultivant agréablement l'art d'être déplaisante, Héléna Manson n'en oublie pas pour autant la malice comme le prouve l'excellent «Marie-Martine» (1942) : épouse de Jules Berry - qu'elle appelle "Papa" ! - elle se laisse traiter d'idiote et de charogne par ce mari peu reluisant mais n'hésite pas à le présenter à Bernard Blier sous un jour ridicule qui le fait enrager. On ne peut que regretter que cet humour manifeste ne soit pas apparu plus souvent, exception faite de deux contributions à l'univers fantaisiste de Carlo Rim : dans «Escalier de service» (1954), son époux est un autre redoutable cabot, Saturnin FabreOphuls51, dans le rôle d'un bourreau ; dans «Les truands» (1956), elle ne dépare pas la famille de malandrins dirigée par Yves Robert et Sylvie !

Parmi les cinéastes d'importance qui l'ont dirigée, n'oublions pas Max Ophüls qui l'emploie à deux reprises : «Lola Montès» (1955) lui réserve son emploi classique de vieille célibataire, sœur d'un lieutenant anglais amoureux de Martine Carol ; dans l'adaptation de «La maison Tellier», sketch central du «Plaisir» (1951), elle joue Marie Rivet, l'épouse de Gabin, celle qui accueille avec le sourire (mais oui !) les filles galantes qui débarquent dans sa ferme normande et saura fermer les yeux sur l'incartade amoureuse de son mari, trop sensible aux charmes de Danielle Darrieux…

A la télévision, Héléna Manson est apparue dans deux feuilletons populaires : dans les années 60, elle joue la belle-mère autoritaire (mais finalement sympathique) de «Sylvie des Trois Ormes» ; en 1972, on la retrouve dans une bonne adaptation de Gaston Leroux, «L'homme qui revient de loin». Clin d'œil à ses chers Pitoëff, on la revoit pour «Au théâtre ce soir» dans «Comme avant, mieux qu'avant» de Pirandello avec Magali Noël.

En 1929, sur le tournage du «Mystère de la villa rose», Héléna Manson rencontre l'acteur René Montis (1888-1959) qu'elle épousera. Il sera la voix française de Sherlock Holmes au début des années 30 puis le directeur de production du «Corbeau» et de «Marie-Martine».

Décédée à Neuilly-sur-Seine le 14 septembre 1994, Héléna Manson se passionnera jusqu'au bout pour son métier, assurant encore le rôle de la mère de Jacques Perrin pour le doublage de la version française de «Cinéma Paradiso» en 1989 !

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant (septembre 2012)
Ed.7.2.1 : 1-10-2015