Quatre mamies revêches…

Tableau n° 23

Yvonne de Bray
Germaine Kerjean
Héléna Manson
Maximilienne

Deux de nos collaborateurs, Donatienne et Jean-Paul Briant, se sont associés pour composer une planche consacrée à quatre actrices du cinéma français dont le point commun est d'avoir incarné, au cours de leurs carrières respectives, des femmes plus ou moins acariâtres.

Leur choix s'est arrêté sur Yvonne de Bray, Germaine Kerjean, Héléna Manson et Maximilienne.

A elles quatre, ces dames vénérables couvrent huit décennies du cinéma français, de la Belle époque aux temps modernes. Elles ont été choisies par nos plus grands réalisateurs et figurent à l'affiche de quelques uns des plus beaux fleurons de notre patrimoine cinématographique.

Mais ne nous cachons pas qu'on les aperçut tout aussi aisément dans des marmites où mijotèrent quelques uns de nos plus gros navets!

Que cette considération ne vous coupe pas l'appétit: il y a dans ces pages matière à satisfaire les papilles des cinéphiles les plus gourmets.

le web-maître, septembre 2012
… une “vraie jeune fille”
MaximilienneMaximilienne

Comme me l'a fait remarquer Donatienne, il paraît tout de même surprenant de qualifier de revêche une dame dont le vrai nom était Genty ! C'est en effet sous ce patronyme que la future Maximilienne, prénommée Henriette Adeline, est née à Paris le 28 novembre 1884. Grande et maigre, le regard désapprobateur, le sourire rare, la plus célèbre vieille fille du cinéma français débute au théâtre où on la retrouvera régulièrement, et même de manière inattendue dans des opérettes marseillaises d'avant-guerre comme «Pamplemousse» ou «Ce coquin de soleil». En 1937, elle joue Parthenia dans le fameux «Show Boat». Après guerre, sur la scène du Théâtre des Célestins, le comédien Georges DoukingGeorges Douking la dirige dans un classique de Regnard, «Le légataire universel» (1949). Quant à sa vie privée, elle reste un mystère ; aussi me plaît-il de l'imaginer, jusqu'à sa disparition tardive à l'âge de 94 ans, en “vraie jeune fille” comme elle l'assène à l'envi tout au long de «L'assassin habite au 21» !

Maximilienne au cinéma…

MaximilienneMaximilienne

Après une première participation au temps du muet pour «Les aventures de Robert Macaire» de Jean Epstein (1925), Maximilienne débute réellement en 1931 dans l'excellent film de René Clair, «A nous la liberté». Elle a alors près de 50 ans et son personnage de grande perche desséchée est bien en place. Maximilienne Max – c'est ainsi qu'elle apparaît régulièrement au générique tout au long des années 30 – sera dirigée par de bons cinéastes comme Jean Grémillon, Pierre Chenal, Sacha Guitry, Julien Duvivier, et même par Fritz Lang et Jacques Tourneur avant leur départ pour Hollywood. Dès 1933 dans «Les surprises du divorce», belle-mère odieuse détestée par son gendre, elle apparaît sur l'affiche caricaturée en redoutable virago. L'affichiste de «Clochemerle» sera encore plus cruel puisqu'il l'affublera de poils au menton !

Dans son impeccable parcours de revêche, quelques exceptions tout de même : un petit rôle dans «Liliom» (1934), une extravagante Tante Aline dans «Les vignes du Seigneur» (1932) et surtout la Tante Scholastique de «L'homme de nulle part» de Pierre Chenal (1936) : armée de son parapluie, elle attaque pour la bonne cause l'épouvantable veuve Pescatore, belle-mère du pauvre Mathias Pascal (Pierre BlancharPierre Blanchar). Pour le reste, Maximilienne aura décliné toute la gamme des femmes revêches. La litanie de ses personnages est très significative : Tante Julie ou Tante Clarisse, Melle Adèle ou Melle Aimée, Mme Babichou ou Mme Mouilletou, elle collectionne les rôles de vieilles filles, de belles-mères odieuses, de concierges pète-sec ou de bigotes intraitables ! Dans «Prison sans barreaux» (1938), elle atteint des sommets dans ce registre : secondée par Marthe Mellot (qui a oublié depuis belle lurette qu'elle fut peinte par Toulouse-Lautrec), Mme Appel mène d'une poigne de fer une maison de redressement pour jeunes filles dévoyées avant qu'Annie DucauxAnnie Ducaux ne mette à bas sa tyrannie.

Deux grands cinéastes, Marcel Pagnol et Henri-Georges Clouzot, lui donneront ses rôles les plus célèbres. Maximilienne avait déjà été la partenaire de Raimu à deux reprises, dans «Tartarin de Tarascon» (1934) et «Minuit Place Pigalle» (1934) ; une photo de ce dernier film nous la montre en incarnation parfaite de la femme revêche : bigoudis sur la tête, elle toise du regard un Raimu goguenard. Mais la vraie rencontre se fera dans «La femme du boulanger» (1938) : Melle Angèle, punaise de sacristie qui proclame fièrement "Je ne regarde pas les hommes", ne peut que condamner la fugue de la pécheresse (Ginette LeclercGinette Leclerc) ; bien décidée à l'humilier, elle campe sur la grand place du village mais l'intervention salutaire de l'instituteur transformé en satyre la fera fuir dans une scène des plus comiques ! Dans «L'assassin habite au 21» (1942), elle devient Melle Cuq (encore un nom gratiné !), “vraie jeune fille” et écrivain raté qui se lance dans le roman policier et finit assassinée dans sa baignoire sous les coups du mystérieux M.Durand. Entre temps, elle aura subi les sarcasmes de Noël RoquevertNoël Roquevert ("Je ne m'intéresse pas aux ruines"), ce qui ne la changeait guère du film de Pagnol où Charles Blavette la traitait de “vieille betterave” !

Partenaire de Fernandel dans «Simplet» (1942) et «Adhémar» (1951), elle lui donne une réplique cinglante, en capitaine de l'Armée du Salut, dans la fantaisie de Carlo Rim, «L'armoire volante» (1948). A la même époque, son rôle le plus important sera celui de Justine Putet dans «Clochemerle», inspiré de Gabriel Chevallier : à la tête de la ligue de vertu opposée à la construction d'une vespasienne près de l'église du village, elle agite sa maigre carcasse auprès de Jane MarkenJane Marken pour ramener les ouailles sur le droit chemin. Au début des années 50, Maximilienne atteint in extremis le haut de l'affiche dans «Trois vieilles filles en folie» (1951) ou «Le congrès des belles-mères» (1954), deux pochades signées Emile Couzinet. La première scène du «Congrès» nous la montre en joueuse de grosse caisse dans l'orchestre dirigé par la baronne de Courtebise, alias Jeanne Fusier-Gir ; la suite du film ne l'épargne pas : vice-présidente de la ligue des belles-mères, elle écope d'un œil au beurre noir lors d'une bagarre générale ! Grandeur et misère du métier de comédien…

Déclinant toujours le même personnage, Maximilienne n'a pas trouvé le cinéaste qui lui aurait permis de dépasser la caricature et peut-être de nous émouvoir. Les réalisateurs qui la dirigent à cette époque ne sont pas les meilleurs… Son dernier film, «Houla Houla» (1958), signé Robert Darène et interprété par Fernand RaynaudFernand Raynaud, ne pouvait guère marquer les esprits même s'il lui donne comme ultime personnage celui de Melle Lelongbec ! Maximilienne dut sentir que le temps était venu de quitter la scène : elle se retira à l'âge respectable de 74 ans. Vingt ans plus tard, sa mort à Nice, le 28 août 1978, passa totalement inaperçue : il faut dire qu'à l'époque où le cinéma français venait de produire «Emmanuelle 2, l'anti-vierge» son personnage était pour le moins anachronique !

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant (septembre 2012)
Ed.7.2.1 : 1-10-2015