Quatre dames du "Français"…

Tableau n° 25

Marie Bell
Lise Delamare
Annie Ducaux
Renée Faure

Fondée en 1680 par une ordonnance royale de Louis XIV, soit sept années après la mort de Molière, la Comédie Française fut le berceau d'un grand nombre de renommées internationales pour tout autant de comédiennes et de comédiens de notre planète France.

Au jour de la publication de cette planche, de Melle de Brie (1680) à Christian Hecq (2012), 525 noms figurent au Panthéon de la grande maison.

Pour cette publication, nous avons retenu quatre sociétaire féminines de cette royale compagnie. Sous le nom de Phèdre, Roxane, Electre ou Bérénice, elles ont brûlé les planches de la Comédie Française des années 30 aux années 70.

Le cinéma ne fut jamais leur priorité mais c'est lui qui nous permet aujourd'hui de conserver le souvenir de Marie Bell (sociétaire N° 375), Lise Delamare (sociétaire N° 419), Annie Ducaux (sociétaire N° 413) et Renée Faure (sociétaire N° 406), grandes dames de la scène et de l'écran, comme on disait à l'époque où leur nom paraissait au générique toujours suivi de la mention "de la Comédie Française"…

Jean-Paul Briant, septembre 2013
… de la Comédie Française
Marie BellMarie Bell

"Je suis éclairée n’importe comment, c’est scandaleux : j’ai l’air d’avoir 50 ans !" s’écrie Marie Bell qui refuse de se voir vieillir et menace sous ce prétexte de quitter le tournage des «Volets clos». Pourtant, en ce début des années 70, elle est déjà septuagénaire puisqu’elle était née Marie-Jeanne Bellon Downey, à Bordeaux, le 23 décembre 1900. Elle passera son enfance en Angleterre où vit son père, d’origine irlandaise. Elle apprend la danse classique et se produit sur une scène londonienne à 13 ans. Rentrée en France, elle s’oriente vers l’art dramatique, d’abord au Conservatoire de Bordeaux puis à Paris. En 1921, le premier prix du Conservatoire lui ouvre les portes de la Comédie Française.

Marie Bell sera sociétaire de 1928 à 1946. Elle y mènera une carrière magistrale : Fernand LedouxFernand Ledoux la dirige en 1937 dans «Les affaires sont les affaires» d'Octave Mirbeau ; pour Pierre DuxPierre Dux, en 1938, elle sera la reine de «Ruy Blas» puis Roxane dans «Cyrano de Bergerac». Les héroïnes de Racine ou Corneille lui conviennent tout particulièrement, qu’elle soit Esther, Hermione ou Chimène. C’est en 1942 qu’elle rencontre son rôle de prédilection : Jean-Louis BarraultJean‑Louis Barrault la met en scène dans «Phèdre». L’année suivante, la création de l’œuvre de Claudel, «Le soulier de satin», connaît un triomphe public, en dépit du bon mot de Guitry : "Heureusement qu’il n’y avait pas la paire !". Après guerre, devenue sociétaire honoraire de la Comédie Française, elle connaît le succès en Agrippine, dirigée par Jean MaraisJean Marais dans «Britannicus» ; Jean-Louis Barrault lui propose «Bérénice» en 1955. Au Théâtre du Gymnase, en 1958, on la voit dans «La bonne soupe» de Félicien Marceau, un grand succès du boulevard, ce qui ne l’empêche pas, deux ans plus tard, de créer «Le balcon» de Jean Genet sous la direction de Peter Brook. Dans les années 30, en rupture du Français, elle avait dirigé le Théâtre des Ambassadeurs ; en 1962, la voilà directrice du Gymnase où elle reprendra «Phèdre», bien sûr, mais proposera aussi des créations de Jean Cau («Les yeux crevés» avec Alain Delon) ou Françoise Sagan. Jusqu’au bout, ses prestations théâtrales ont attiré le dithyrambe : pour son ami Cocteau, "Quand Marie Bell paraît, tout le théâtre flambe" ; pour André Malraux : "Voir Marie Bell dans «Phèdre» est une chance unique de savoir ce qu’est le génie français".

Marie Bell au cinéma…

Marie BellMarie Bell

Malheureusement, sa carrière cinématographique ne suscite pas le même enthousiasme. Il faut dire qu’elle n’y a jamais vraiment accordé d’importance. Comme ce fut le cas de nombre de comédiens de théâtre passés au grand écran au début du parlant, son jeu paraît aujourd’hui bien artificiel, certains critiques n’hésitant pas à écrire méchamment que "trop souvent Marie bêle". Pourtant Marie Bell a cru au cinéma parlant, au grand dam de nombre de ses collègues du Français. Elle tourne en vedette une vingtaine de films tout au long des années 30, partageant l’affiche avec Jean Murat dans «L’homme à l’Hispano» (Jean Epstein, 1933) ou Pierre FresnayPierre Fresnay dans «Le roman d’un jeune homme pauvre» (Abel Gance, 1935) . Dans «La nuit est à nous» (1929), Bettine de Barsac est une jeune femme moderne et souriante mais l’actrice ne retrouvera guère ce type de personnage, proche de sa vraie nature. Qu’elle soit femme du monde ou fille de mauvaise vie, elle affiche une élégance majestueuse, toujours trop froide et lointaine pour émouvoir le spectateur. Peu de films ont résisté à l’épreuve du temps, et peut-être faudrait-il revoir «La garçonne» (1936) où sa partenaire ArlettyPierre Fresnay la trouvait "très bien", ou «Noix de coco» (1939) où sa nature comique se révèle sans doute face à deux monstres sacrés, Raimu et Michel SimonMichel Simon. Si l’on excepte «La charrette fantôme» (1939) où Julien Duvivier lui confie le rôle secondaire d’une sympathique salutiste, ses deux films les plus célèbres demeurent «Le grand jeu» (1933) et «Un carnet de bal» (1937). Dans le premier, Jacques Feyder lui a confié un double rôle - les deux amours de Pierre Richard-Willm – mais elle ne nous touche vraiment que lorsque, teinte en brune, elle parle avec la voix de Claude Marcy. Dans le second, elle est de tous les sketches mais si l’on aime revoir ce film, c’est avant tout pour ses prestigieux partenaires, Sylvie et Pierre Blanchar, Raimu et Françoise Rosay, et surtout Louis JouvetLouis Jouvet, amour de jeunesse de la belle Christine de Guérande, récitant mélancoliquement le «Colloque sentimental» de Verlaine. En 1943, face à Raimu qu’elle imposera au français en «Bourgeois Gentilhomme», elle réussit une belle prestation en aristocrate manipulatrice refusant de croire au retour de son mari, «Le colonel Chabert».

Après ce film, Marie Bell se consacre exclusivement au théâtre. Au bout de vingt ans, on la retrouve sur les écrans dans «La bonne soupe» (1963), adaptation lourdaude de la pièce qu’elle avait créée en 1958. Une captation de «Phèdre» par Pierre Jourdan arrive bien tard pour rendre justice au talent de la comédienne. Heureusement, Luchino Visconti la réclame pour «Sandra» (1965) avec Claudia Cardinale : dans le seul chef d’œuvre de sa filmographie, elle s’impose en Clytemnestre moderne cernée par la folie. Au Festival de Cannes 1969, elle se retrouve jurée auprès de Visconti. On n’est pas certain que son souhait d’y voir des "films sains, purs…" ait été exaucé. Entre temps, elle avait joué dans sa langue paternelle la Grande Antoinette de Georges Feydeau dans «Paradiso, Hôtel du libre-échange» (Peter Glenville, 1966) avec Alec GuinnessAlec Guinness et Gina LollobrigidaGina Lollobrigida. C’est son ami Jean‑Claude BrialyJean-Claude Brialy qui lui offre son dernier rôle dans «Les volets clos» (1972) : Madame Aurore, gérante d’une accueillante “maison”, a l’extravagance de la femme hors norme que fut Marie Bell dans la vie réelle. Dans son autobiographie, «Le ruisseau des singes», Brialy dresse un portrait haut en couleurs de la comédienne arrivant au Conquet "…avec secrétaire et chauffeur comme si elle débarquait à Hollywood". Parmi les anecdotes amusantes du livre, on trouve la scène où il la surprend dans sa loge avec Marlene DietrichMarlene Dietrich, les deux dames comparant leurs jambes et se trouvant "…encore pas mal" à plus de soixante ans.

En 1974, Marie Bell paraît pour la dernière fois sur scène dans «Ne coupez pas mes arbres» auprès de Robert Lamoureux. L’année suivante, une grande histoire d’amour trouve son dénouement avec la mort de Jean Chevrier. Il la vénérait, elle l’appelait "Ma poupée" : unis depuis 1953, ils s’étaient à plusieurs reprises retrouvés sur scène comme en 1965 où ils jouaient ensemble «Les enchaînés» d’Eugène O’Neill. Lorsque Jean Chevrier tomba malade, elle le soigna avec le plus grand dévouement et ne se remit jamais vraiment de sa disparition. Malgré tout, jusqu’à sa mort, à Neuilly-sur-Seine le 14 août 1985, elle dirigea “son” théâtre, le Gymnase, Boulevard Bonne-Nouvelle dans le Xème arrondissement. Selon Visconti, "C’est un directeur (et non une directrice !) de théâtre qui arrive à faire tout ce qu’elle veut, avec une grâce infinie, une gentillesse extrême". Aujourd’hui, ce théâtre porte son nom : "Théâtre du Gymnase - Marie Bell". Accessoirement – car elle n’en parlait jamais – Marie Bell avait été décorée de la légion d’honneur par le général de Gaulle pour faits de résistance.

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant (septembre 2013)
Ed.7.2.1 : 6-10-2015