Quatre petits vieux malicieux

Tableau n° 27

Georges Chamarat
René Génin
Pierre Palau
Jean Sinoël

L'âge est une mauvaise excuse !

Lorsqu’ils débutèrent à l’écran, ils ne pouvaient plus prétendre depuis belle lurette aux rôles de jeunes premiers : Georges Chamarat avait 37 ans, René Génin 41, Pierre Palau 46 et – qui dit mieux ? – Jean Sinoël tout bonnement 63 ans !

Le cinéma des années 30 ne pouvait se passer de ces redoutables voleurs de scène dont le talent s’était poli pendant vingt ans ou plus sur les planches.

Aussi les distribua-t-on généreusement (une bonne centaine de films à l’actif pour chacun d’entre eux) dans des rôles d’appoint qu’avec malice et talent ils surent rendre inoubliables.

Jean-Paul Briant
… un sympathique ronchon
Georges ChamaratGeorges Chamarat

Vénérable comédien, aimé de ses élèves et de ses partenaires, Georges Chamarat – né le 30 mars 1901 à Paris – a certes débuté très jeune sur les planches mais au cinéma comme au théâtre, il semble qu’il ait toujours été vieux puisqu’on l’abonne très tôt aux rôles de composition où il fera merveille. C’est ainsi qu’en 1936, sur la scène du Théâtre de l’Odéon où il fut pensionnaire pendant dix ans, on le retrouve auprès d’Elvire PopescoElvire Popesco et André LefaurAndré Lefaur dans «Vive le roi !» de Louis Verneuil : il a 35 ans mais son personnage de Marquis de Préfailles en a trente de plus !

En 1939, «Le président Haudecoeur» de Roger Ferdinand connaît un grand succès : sous le haut patronage de Harry BaurHarry Baur, il y joue si brillamment les célibataires endurcis qu’on ne voit personne d’autre pour reprendre le rôle à l’écran. En 1946, la Comédie Française l’accueille enfin et le consacre sociétaire en 1950. Il sera l'excellent interprète du grotesque Monsieur Diafoirus dans «Le malade imaginaire» et triomphera logiquement en Harpagon dans «L’avare» (1962) dans une mise en scène de Jacques Mauclair.

Officiellement en retraite du Français en 1971, il reste très actif puisqu’il sera encore dirigé par Pierre DuxPierre Dux, Raymond RouleauRaymond Rouleau ou Jean-Paul RoussillonJean-Paul Roussillon dans «L'impromptu de Versailles», «Henri IV» ou «Les trois soeurs», mais c'est Jean Meyer qui nous permet de le retrouver aujourd’hui dans deux de ses apparitions les plus cocasses, filmées pour le grand écran : Antonio, le jardinier ivre du «Mariage de Figaro» (1959) et le maître de philosophie donnant sa leçon à Monsieur Jourdain (Louis SeignerLouis Seigner) dans «Le bourgeois gentilhomme» (1958).

Georges Chamarat à l'écran…

Georges ChamaratGeorges Chamarat

Après un faux départ en 1929 dans un court métrage nommé «Bateaux parisiens» où l’on aurait pu avoir la chance de découvrir un Chamarat encore juvénile, il débute réellement à l’écran neuf ans plus tard alors qu’il approche la quarantaine, l’âge des vieux garçons qui meurent parfois d’amour – comme dans «Son dernier rôle» (1945) – , l’âge aussi "des notaires et des notables" comme dans «Pierre et Jean» (1943). Très vite, on lui donne facilement vingt ans de plus, surtout s’il arbore les bacchantes du garde-champêtre de «L’assassinat du Père Noël» (1941). Un petit rôle ne lui fait pas peur, que ce soit le client grognon dans la première scène de «La main du diable» (1942), le journaliste amateur de scoops sanglants dans «La ferme aux loups» (1943) ou le portier de nuit des «Caves du Majestic» (1944). C’est aussi l’époque où il double l’inquiétant Claude RainsClaude Rains pour la version française des «Enchaînés» d’Hitchcock. Dans les années 50, il travaille sans relâche, présent dans cinq ou six films chaque année (onze pour 1956 !). Peut-être aurait-il pu éviter de fréquenter le «Quai des blondes» (1953) ou l’«Impasse des vertus» (1955) qui n’ont laissé d’autre souvenir que leur titre accrocheur mais de grands cinéastes l’ont aussi recruté : Sacha Guitry lui confie le rôle de La Fontaine dans la grande parade de «Si Versailles m’était conté » (1953), Clouzot en fait le médecin de Simone Signoret dans «Les diaboliques» (1954) et Jacques Becker un inspecteur collant aux basques de Robert LamoureuxRobert Lamoureux dans «Les aventures d’Arsène Lupin» (1956).

L’un de ses meilleurs rôles, pour une fois nettement antipathique, sera celui d’Auguste Bompart dans «Une histoire d’amour» (1951) où il subit les reproches mérités de Jouvet après la mort tragique d’un fils (Daniel GélinDaniel Gélin) qu’il n’a pas su comprendre. S’il joue un vieux truand dans «Massacre en dentelles» (1951), on le voit plutôt en bon père de famille ou en tonton compréhensif comme dans «Deux sous de violette» (1951) où il protège Dany RobinDany Robin de la hargne de Jane MarkenJane Marken. Il faut dire que même si le jardinier bougon de «Julietta» (1953) la trouve insupportable, elle lui plaît bien, cette petite qu’il aura souvent comme partenaire.

Dans la vie réelle, il n’eut qu’un fils, né en 1932, qui deviendra scénariste sous le nom de Jean Chatenet, mais le cinéma lui donna de charmantes filles comme Louise CarlettiLouise Carletti dans «Annette et la dame blonde» (1941), Antonella LualdiAntonella Lualdi dans «Adorables créatures» (1952), Françoise Arnoul dans «Le mouton à cinq pattes» (1954) ou Michèle Morgan dans «Le miroir à deux faces» (1958). Il fut même le père d’une Line RenaudLine Renaud bien jeunette dans «La Madelon» (1955) ce qui n’en fait certes pas le perdreau de l’année !

Les personnages ridicules, maris trompés, commerçants stupides et autres militaires pète-sec sont ceux qui lui réussissent le mieux. Son interprétation de Monsieur Bonacieux dans «Les trois mousquetaires» (1953) reste l’un des rares bons moments de la plate adaptation d’André Hunebelle. Complice régulier de Fernandel à partir d’«Adrien» (1943), on le voit à ses côtés dans une douzaine de films : "fonctionnaire abruti par trente ans d’administration" dans «Le boulanger de Valorgue» (1952), Maître Plaisant dans «Le couturier de ces dames» (1956), Colonel Trochu dans «Sénéchal le Magnifique» (1957) ou sympathique curé dans «Le chômeur de Clochemerle» (1957), il est particulièrement drôle en adjudant irascible dans «Mamzelle Nitouche» (1953), rôle qu’il retrouve dans «Le petit prof» (1958) face cette fois à Darry Cowl qui l’émeut aux larmes en lui offrant des fleurs pour la Saint-Valentin ! La même année, c’est lui qui nous émeut dans «Premier mai» lorsque son fils veut se débarrasser de lui en le mettant à l’hospice. Bonne pâte, il sera tout naturellement boulanger dans «Le passage du Rhin» (1960) mais il peut tout aussi facilement jouer avec finesse le juge d’instruction bienveillant de «Meurtres» (1950), le majordome snob de Jean Marais dans «Les mystères de Paris» (1963) et l’ami sincère dont Fernandel devrait tout de même se méfier dans «L’assassin est dans l’annuaire» (1961) où son aimable bonhomie cache une noirceur inhabituelle.

Devenu professeur au Conservatoire, il prend ses distances avec le cinéma où il ne paraît plus qu’épisodiquement après «La métamorphose des cloportes» (1965). A la télé – histoire, sans doute, de nous dérouter – il participe au «Théâtre de la Jeunesse» de Claude Santelli mais c’est pour y jouer M.Gillenormand, le grand-père réactionnaire de Marius dans «Gavroche» (1962). Pour «Au théâtre ce soir» en 1972, il sera un irrésistible Durozoir dans «La station Champbaudet» de Labiche et tiendra le rôle principal du «Gendre de monsieur Poirier» d’Emile Augier.

Membre du Mouvement de Libération des Vieillards fondé par Jacques Martin dans «Na !» (1973), on le retrouve en académicien gâteux dans «L’aile ou la cuisse» (1976), l’un de ses derniers films, mais on se souviendra plutôt du Père Valentin, grand-père au cœur d’or que la France entière voulait adopter à l’époque du succès populaire du feuilleton «Graine d’ortie» (1973) réalisé par Yves Allégret. Lorsqu’il meurt le 21 novembre 1982, à Limeil-Brévannes (94), le grand public découvre que, s’il fut magicien dans «Le voleur de Bagdad» (1961), il l’était aussi dans la vie selon les mots de son camarade Jacques TojaJacques Toja soulignant qu’il "… apportait le bonheur avec lui". Pas sûr que l’on puisse en dire autant de toutes nos grandes stars !

Sources…

Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant (mai 2014)
Ed.7.2.2 : 19-2-2016