Quatre petits vieux malicieux

Tableau n° 27

Georges Chamarat
René Génin
Pierre Palau
Jean Sinoël

L'âge est une mauvaise excuse !

Lorsqu’ils débutèrent à l’écran, ils ne pouvaient plus prétendre depuis belle lurette aux rôles de jeunes premiers : Georges Chamarat avait 37 ans, René Génin 41, Pierre Palau 46 et – qui dit mieux ? – Jean Sinoël tout bonnement 63 ans !

Le cinéma des années 30 ne pouvait se passer de ces redoutables voleurs de scène dont le talent s’était poli pendant vingt ans ou plus sur les planches.

Aussi les distribua-t-on généreusement (une bonne centaine de films à l’actif pour chacun d’entre eux) dans des rôles d’appoint qu’avec malice et talent ils surent rendre inoubliables.

Jean-Paul Briant
… l'éternel vieux garçon
René GéninRené Génin

Né le 25 janvier 1890 à Aix-en-Provence, Prosper René Génin n’eut pas à hésiter longtemps sur le choix d’une profession : précipité sur scène à trois ans, il suivit sur les routes du Midi la troupe de ses parents, comédiens ambulants qui animaient les places des villes et villages à une époque où le théâtre était avant tout une distraction populaire. Bien sûr, les farces paysannes y étaient plus prisées que les œuvres classiques, et René se lancera lui-même dans l’écriture d’œuvrettes sans prétention destinées à étoffer le répertoire de la compagnie.

Après la pénible parenthèse de la guerre, il reprend son métier de plus belle et décide de “monter” à Paris. Avant de connaître la consécration, il aura tout le temps de peaufiner sur scène les compositions cocasses qui seront sa marque de fabrique dès ses débuts au cinéma à 41 ans. Episodiquement, on le reverra sur les planches puisqu’il participe à une revue de Rip en 1947 et tient un rôle important dans «Vogue la galère» de Marcel Aymé en 1951, année où Pierre DuxPierre Dux le dirige dans «Le sabre de mon père». Mis en scène par Jean WallJean Wall, il rencontre Madeleine RobinsonMadeleine Robinson, une «Adorable Julia», au Gymnase en 1957 et paraît encore dans «La collection Dressen» en 1959 mais il faut bien dire qu’à partir de 1931, René Génin est avant tout acteur de cinéma …

René Génin au cinéma…

Son premier film, «L’amour à l’américaine» (1931), est suivi de toute une série de courts métrages aux titres probablement plus comiques que les films eux-mêmes : «En zinc sec» ou «Quatre à Troyes» ; dans «Le centenaire» (1934), Noël-NoëlNoël‑Noël joue le rôle principal mais très vite c’est Génin qui prend un coup de vieux. Il faut bien dire, comme le lui fait remarquer Gilbert Gil dans «Pierre et Jean» (1943), qu’il a nettement tendance à se déplumer. Bon copain de Fernandel dans «Ferdinand le noceur» (1935), il essaie bien de vendre des pilules de jouvence mais cela n’aura aucun impact sur sa carrière : affublé d’une perruque et d’une longue barbe blanches, on lui donne facilement 70 ans lorsqu’il philosophe au milieu des réprouvés qui hantent «Les bas-fonds» (1936). Du coup, quinze ans plus tard, il n’a guère changé dans «Juliette ou la clef des songes» (1950) lorsque, par antiphrase, il campe le Père La Jeunesse qui raconte aux amoureux fréquentant son auberge qu’il se souvient des moindres détails de leur premier rendez-vous. Mendiant dans «La charrette fantôme» (1939), il fréquente la soupe populaire de l’Armée du Salut où on l’appelle carrément le Père Eternel : toujours cette barbe blanche ! Dans «Sous le ciel de Paris» (1950), à jamais décalé dans le temps, il conduit un fiacre au milieu des voitures …

La dimension comique du personnage apparaît très vite lorsque Raimu en fait son souffre-douleur, qu’il soit un laborantin empoté dans «Vous n’avez rien à déclarer? » (1936) ou l’adjoint au maire de «Un carnet de bal» (1937). «Les jumeaux de Brighton» (1936) lui donne l’occasion de briller en frotteur de parquet dont "l'encoustique ne chèche pas assez vite". Il faut réserver un sort tout particulier à son long compagnonnage avec Fernandel, quinze films en tout, où René Génin sera un comparse brillant, parfois plus drôle que la vedette. «Le cavalier Lafleur» (1934) et «Jim la houlette» (1935) seront les premiers jalons d’une amitié qui se poursuivra jusqu’au «Crésus» (1960) de Giono. Entre temps, «François 1er» (1937) présente deux Génin pour le prix d’un, avec deux accents différents à la clé : le forain italien Cascaroni et l’aubergiste d’Amboise natif de Marseille. Il n’a pas vraiment le physique d’un Roméo mais c’est bien le prénom du cousin de «Raphaël le Tatoué» (1938) ; quant au sourd-muet d’«Ernest le rebelle» (1938), il s’appelle Démosthène et finit donc logiquement par retrouver la parole ! Petit employé amoureux de la fille du patron dans «Fric-frac» (1939), il pense pouvoir rivaliser avec Fernandel mais Hélène RobertHélène Robert ne prend pas garde à ce vieux rond-de-cuir. Après guerre, l’association reprend de plus belle avec «Tu m’as sauvé la vie» (1950) de Guitry, «La loi, c’est la loi» (1958) de Christian-Jaque et quatre films signés Henri Verneuil, dont «La table aux crevés» (1951) et «Le fruit défendu» (1952).

René GéninRené Génin

Sympathique vieux garçon, il semble le protecteur des jeunes gens comme Tino RossiHélène Robert dans «Fièvres» (1942) où il finit tout de même par épouser Ginette Leclerc. Dans «Le journal tombe à cinq heures» (1942), il se fait mousser auprès de la débutante Marie Déa jusqu’à ce que le grand patron (Pierre RenoirPierre Renoir) le remette à sa place. Gardien du tombeau de Juliette dans «Les amants de Vérone» (1948), il s’attendrit sur l’amour du couple Serge ReggianiSerge Reggiani - Anouk AiméeAnouk Aimée. Marié pour une fois, il découvre qu’il aime tendrement son épouse (Line Noro) lorsque, simple cordonnier de «Jéricho» (1945), il est pris en otage par la gestapo. Un de ses rôles les plus fameux reste celui du père Maxence, surveillant malmené par les élèves échappés de «La cage aux rossignols» (1945), qui cache son bon cœur sous un air bourru. A contre-emploi, on le dit "franc comme scorpion" en Goupi-Dicton, père de Goupi-Muguet (Blanchette Brunoy) dans «Goupi Mains Rouges» (1943) juste avant de le retrouver en maître-chanteur et assassin des «Caves du Majestic» (1944). Professeur de musique pour «Les disparus de Saint-Agil» (1938), il a tout l’air d’un oiseau de mauvais augure prompt à débiner ses collègues surtout s’ils sont étrangers comme le professeur Walter (Erich von StroheimErich von Stroheim) car "… c’est toujours avec les étrangers que nous aurons la guerre." Lorsque «Les gosses mènent l’enquête» (1947), le concierge ivrogne du pensionnat ne semble pas très catholique si l’on en croit l’affiche où apparaît son visage aviné. Un penchant certain pour la boisson accompagne aussi le vagabond de «L’homme de nulle part» (1936), le professeur peu reluisant de «L’entraîneuse» (1938) et surtout le clochard de «L’assassin habite au 21» (1942) qui gagne à la loterie pour se faire aussitôt assassiner par le mystérieux Durand

"On y rit, on ira !" : telle était l’injonction d’Emile Couzinet mais René Génin eut la sagesse de ne le fréquenter que le temps d’un film-calembour, «Quand te tues-tu?» (1952), préférant ralentir son activité au milieu des années 50. Il est vrai que son palmarès était déjà éloquent puisqu’il avait paru à plusieurs reprises chez de grands cinéastes comme Renoir ou Duvivier. Marcel Carné l’avait repéré dès «Jenny» (1936) avant d’en faire le balayeur goguenard de «Drôle de drame» (1937) et le concierge du «Jour se lève» (1939) ; médecin du bord dans «Le quai des brumes» (1938), il permet à Gabin de rêver un moment à une nouvelle vie. Dans «Le trésor de Cantenac» (1949), Sacha Guitry le gratifie d’un double rôle, celui de frères jumeaux et ennemis, curé et maire du même village. Ce sont d’ailleurs ses deux emplois de prédilection : il était déjà curé dans «Ramuntcho» (1937) ou «Le voyageur sans bagage» (1943) et maire dans «La ferme des sept péchés» (1948) ; on le retrouvera en maire dans «Le mouton à cinq pattes» (1954) puis en curé dans «La route Napoléon» (1953) et «Cadet Rousselle» (1954). Il tournera encore une douzaine de films jusqu’en 1964, avec de belles prestations dont «Classe tous risques» (1959) de Claude Sautet et deux seconds rôles chez Georges Franju dans «Les yeux sans visage» (1959) et «Judex» (1963).

Décédé le 24 octobre 1967 à Paris, René Génin avait joué pour la dernière fois à la télévision deux ans plus tôt : dans un épisode des «Cinq dernières minutes» («Napoléon est mort à Saint-Mandé»), il campe l’homme à tout faire d’une institution scolaire racontant au commissaire Bourrel (Raymond Souplex) comment il a découvert le cadavre de son directeur : comme au bon vieux temps des «Disparus de Saint-Agil» ou de «La cage aux rossignols», il traînait encore dans les couloirs des collèges avec cet accent chantant qui faisait sourire les pensionnaires…

Sources…

Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant, juin 2014
Ed.7.2.2 : 6-2-2016