Quatre petits vieux malicieux

Tableau n° 27

Georges Chamarat
René Génin
Pierre Palau
Jean Sinoël

L'âge est une mauvaise excuse !

Lorsqu’ils débutèrent à l’écran, ils ne pouvaient plus prétendre depuis belle lurette aux rôles de jeunes premiers : Georges Chamarat avait 37 ans, René Génin 41, Pierre Palau 46 et – qui dit mieux ? – Jean Sinoël tout bonnement 63 ans !

Le cinéma des années 30 ne pouvait se passer de ces redoutables voleurs de scène dont le talent s’était poli pendant vingt ans ou plus sur les planches.

Aussi les distribua-t-on généreusement (une bonne centaine de films à l’actif pour chacun d’entre eux) dans des rôles d’appoint qu’avec malice et talent ils surent rendre inoubliables.

Jean-Paul Briant
… un bon petit diable
Pierre PalauPierre Palau

Pierre Léon Palau del Vidri naît à Paris le 3 août 1883. Premier prix du Conservatoire en 1905, il connaîtra le succès dans les revues de Rip, au Grand-Guignol ou au théâtre du Palais Royal et créera, entre autres, plusieurs pièces de Tristan Bernard comme «L’école du piston» (1916). Poète et dramaturge à ses heures, Palau présente en 1921 au Théâtre des Deux Masques «Les détraquées». Le scandale est énorme car l’œuvre – pour laquelle le titre «Les vicieuses» avait été suggéré – met en scène une directrice de pensionnat lesbienne et morphinomane. La critique bien-pensante se déchaîne mais les surréalistes saluent la nouveauté de la pièce. André Breton l’évoquera en termes élogieux dans son roman «Nadja» : "Je ne tarderai pas davantage à dire l’admiration sans bornes que j’ai pour 'Les détraquées', qui reste et restera longtemps la seule œuvre dramatique dont je veuille me souvenir". Même si le compliment paraît excessif, il ne pouvait que réjouir l’auteur de «L’énigmatique disparition de James Butler» paru en 1933.

Soucieux de brouiller les cartes, Palau s’ingénie lui aussi à disparaître derrière les pseudonymes les plus divers lorsqu’il participe à l’écriture de scénarios ou aux décors de films, qu’il se nomme alors Frédéric Brunet ou –, variation sur son nom de famille d’origine catalane – Brunet Pous i Palau ! Infatigable, on le verra encore, en 1960, dirigé par Jacques CharonJacques Charon, sur la scène des Bouffes-Parisiens dans «Piège pour un homme seul» de Robert Thomas.

Pierre Palau à l'écran…

Débutant au cinéma dès 1909, il ne tournera qu’une poignée de films muets, dont «Le duel de Max» en 1914 aux côtés de Max LinderMax Linder et «Rigadin ressemble au ministre» (1913) de Georges Monca. Il faut attendre 1931 pour que Palau, âgé de près de 50 ans, entame sur les écrans un parcours d’une centaine de films qui le mènera sans répit jusqu’à l’année de sa disparition. A raison parfois de quatre ou cinq films par an, il n’aura pas de mal à imposer une silhouette vite repérable : petit homme volubile, au crâne lisse et au pas pressé, il compose avec art chacune de ses apparitions. Son rôle de référence reste le diable en costume trois-pièces et chapeau melon du beau film fantastique de Maurice Tourneur, «La main du diable» (1942), où son sourire onctueux et son amabilité apparente finissent par avoir raison de la santé mentale du pauvre Pierre Fresnay. En 1955, Claude Autant-Lara lui attribue cette fois le rôle du vieux docteur Faust face à Méphisto (Yves MontandYves Montand) dans «Marguerite de la nuit», mais l’œuvre, certes ambitieuse, est bancale et ne connaît pas le même succès.

Pierre PalauPierre Palau

Les rôles ne seront pas toujours aussi conséquents mais il faut voir comme il anime en quelques minutes de simples silhouettes dans quelques uns des films les plus marquants de la période : il sera gouverneur du Château d’If dans «Le comte de Monte Cristo» (1942), régisseur du Théâtre des Funambules dans «Les enfants du paradis» (1945), voisin mal intentionné condamnant les amoureux du «Diable au corps» (1947), juge en goguette dans «Le plaisir» (1951) ou vieux domestique dans «Les grandes manœuvres» (1955). "Grandeur et servitude postales !" : telle est la devise du receveur des postes dans «Le corbeau» (1943), ce qui ne l’empêche pas de subtiliser au nez et à la barbe de ses employés la lettre anonyme destinée à son épouse ! De très bons cinéastes amateurs de seconds rôles savoureux l’emploient à plusieurs reprises, en particulier Pierre Chenal, René Clair, Julien Duvivier ou Christian-Jaque. Dans «Jéricho» (1945) de Henri Calef, il ajoute à sa palette un savoureux accent germanique en chef de gare dépassé par les événements.

On aime lui attribuer les rôles de bons bourgeois sûrs de leurs principes et soucieux de leurs intérêts : embarqué dans la diligence de «Boule de Suif» (1945), il campe Carré-Lamadon, le “bon patriote” qui fuit lâchement l’arrivée des Prussiens et pousse Micheline Presle à céder à l’officier ennemi. Dans «La ferme aux loups» (1943), juge d’instruction un peu trop sûr de lui, il est ridiculisé par un jeune détective amateur (François PérierFrançois Périer). L’hypocrisie ne lui fait pas peur, et sa politesse sera bien souvent une façade : le duc arrêté par la police au début de «Carrefour» (1938) n’est qu’un minable maître-chanteur et le Chevalier Titus de «L’homme de nulle part» (1936) un joueur invétéré. Déjà, dans la première version de «Knock» (1933), il était le docteur Parpalaid bien décidé à arnaquer le jeune médecin dont il ne se méfie pas (c’était pourtant Jouvet qui l’incarnait !).

Inquiétant banquier dans «La dame de pique» (1937), Palau se transforme régulièrement en personnage malicieux : l’avocat très sérieux de «Florence est folle» (1944) court volontiers les boîtes de nuit ; le juge d’instruction de «La ferme des sept péchés» (1948) a le sourire en coin comme le vieux monsieur que croise Gérard Philipe à toutes les époques dans «Les belles de nuit» (1952). Dans «La charrette fantôme» (1939) de Duvivier, il mène la fanfare de l’Armée du Salut avec plus de malice que de componction mais à l’impossible nul n’est tenu : sergent dans la sinistre prison de «La danse de mort» (1946), il ne parviendra pas à dérider Erich von StroheimErich von Stroheim ! Toutefois, l’humour l’emporte lorsqu’il s’amuse dans «Mitsou» (1956) à figurer un Napoléon ou un Clémenceau de music-hall.

A la télévision, on le découvre en capucin auprès de Daniel Sorano alias «Cyrano de Bergerac» (1960) ou en vieux moujik dans «La fille du capitaine» (1962). Au début du fameux «Belphégor» (1965) de Claude Barma, il présente au jeune Yves Rénier une collection insolite de boites de conserve où il range soigneusement les coupures de presse les plus étranges. Après avoir figuré en duc de Saint-Simon dans «Les amours célèbres» (1961), il clôt en beauté sa carrière cinématographique grâce à Philippe de Broca : certes, «Le farceur» (1960) désigne le jeune Jean-Pierre CasselJean‑Pierre Cassel mais il a de qui tenir car son oncle Théodose est un vieil original qui peut tout aussi bien mimer la mort de Louis XIV ou de Socrate que danser la gigue avec ses neveux ; plus surprenant encore, dans «Le roi de cœur» (1966), Palau s’échappe d’un asile d’aliénés costumé en bambin des années folles, à 80 ans bien sonnés ! Ce sera son dernier film, sorti peu avant sa mort survenue le 3 décembre 1966 à Meudon.

Sources…

Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant, mai 2014
Ed.7.2.1 : 31-8-2015