Quatre petits vieux malicieux

Tableau n° 27

Georges Chamarat
René Génin
Pierre Palau
Jean Sinoël

L'âge est une mauvaise excuse !

Lorsqu’ils débutèrent à l’écran, ils ne pouvaient plus prétendre depuis belle lurette aux rôles de jeunes premiers : Georges Chamarat avait 37 ans, René Génin 41, Pierre Palau 46 et – qui dit mieux ? – Jean Sinoël tout bonnement 63 ans !

Le cinéma des années 30 ne pouvait se passer de ces redoutables voleurs de scène dont le talent s’était poli pendant vingt ans ou plus sur les planches.

Aussi les distribua-t-on généreusement (une bonne centaine de films à l’actif pour chacun d’entre eux) dans des rôles d’appoint qu’avec malice et talent ils surent rendre inoubliables.

Jean-Paul Briant
… le vieux lutin du cinéma français
Jean SinoëlJean Sinoël

Né à Sainte-Terre, en Gironde, le 13 août 1868, Jean Léonis Biès était fils de tonnelier. Il se lance très jeune dans la vie active, pratiquant les métiers les plus inattendus – garçon de courses, peintre en bâtiment et même portefaix, ce qui ne peut que nous surprendre, étant donné son gabarit ! Monté à Paris, il dirige un journal littéraire avant de débuter dans le spectacle. Pour ses débuts au café concert, en 1893, il inverse les lettres de son second prénom et adopte le pseudonyme de Sinoël. Son répertoire ? Les succès d’Ouvrard, célèbre comique troupier du moment. Au tournant du siècle, il apprend son métier de chanteur et de comédien en parcourant la France, de théâtre en casino. Sa petite taille (1, 53m), sa voix haut perchée et son débit saccadé le prédisposent aux emplois comiques. Le 26 mars 1905, signe infaillible de célébrité, la revue "Paris qui chante" lui consacre sa couverture : on y découvre en sept exemplaires un Sinoël jeune et goguenard. Dans les années 1910, il enregistre sur 78 tours des monologues et couplets que l’on rêverait d’écouter tant les titres amusent : «J’ai des Apaches dans la maison», «Si qu’on saurait» ou «Je suis un petit cochon»… Pendant une trentaine d’années, il déploiera son talent sur toutes les scènes parisiennes, partageant l’affiche des Folies Bergères ou du Moulin Rouge avec MistinguettMistinguett ou DranemDranem, avant de se spécialiser dans le vaudeville. Ses partenaires au théâtre seront, entre autres, Max DearlyMax Dearly, RaimuRaimu, Harry BaurHarry Baur. On le dit irrésistible dans les personnages les plus improbables, comme celui de Mohamed Ben Ali dans «Couss Cous» de Georges Van Parys en 1931.

Jean Sinoël à l'écran…

Jean SinoëlJean Sinoël

Homme de spectacle accompli, Sinoël ne découvre le cinéma qu’en 1931 : il a 63 ans ! Rattrapant son retard, il tourne en moyenne 15 films par an de 1933 à 1937. Lorsqu’il disparaît en 1949, il aura sautillé allègrement dans 140 films de long ou court métrages. Le petit vieux, le vieux forain, le vieux client… la liste de ses personnages est déjà révélatrice : Sinoël sera le vieillard de référence de toute une époque de notre cinéma. Certes, beaucoup de rôles sont épisodiques, et la grande majorité des films ne risque pas de passer à la postérité. «Faut réparer Sophie» (1933), «Le chômeur des Champs Elysée» (1937) ou «Ma tante dictateur» (1939) permettent à Sinoël de surgir plaisamment en agité du bocal ou en vieux lutin au détour d’une bobine trop souvent signée René Pujol ou Willy Rozier. Lorsqu’il est tête d’affiche, c’est de courts métrages (logique puisqu’il fut réformé en 14 du fait de sa petite taille !) : il joue un clochard nommé «Zizi» (1935) pour l’obscur Charles-Félix Tavano et, dix ans plus tard, le voilà en Hercule dans «A la fête» et «Hercule au baptême» (1946). Heureusement, René Clair, Marcel Carné, Pierre Chenal ou Jean Grémillon se sont amusés à le distribuer dans leurs films. Dans «Le dernier milliardaire» (1934), il est premier ministre du royaume de Casinario ce qui lui vaut la même année une étonnante promotion puisque le voilà empereur dans «Turandot, Princesse de Chine» ! Jacques Prévert écrit pour lui quelques belles scènes : ainsi, dans «Drôle de drame» (1937), il est un gardien de prison aux idées larges qui, pour trois shillings, permet à Jean‑Pierre AumontJean-Pierre Aumont d’embrasser son amoureuse (Nadine Vogel). Au début de «Remorques» (1940), il s’exclame, philosophe : "Il ne peut pas faire vilain tous les jours, ce serait trop beau !" En 1946, on le retrouve en tête de distribution de «Voyage surprise», réalisé par Pierre Prévert : il y campe avec malice le grand-père Piuff, menant son autobus sur les routes de Strombolie, au secours d’une grande duchesse incarnée par le petit PiéralPiéral

«L’homme de nulle part» (1936) de Pierre Chenal lui attribue le rôle de Paleari, directeur de la pension romaine où se réfugie Pierre BlancharPierre Blanchar ; menacé de la ruine par un aigrefin (Robert Le Vigan), il s’adonne pourtant avec gourmandise au spiritisme sous la houlette de la Caporale (Margo LionMargo Lion). Père Lorgnette dans «Hercule» (1937), Père Labiche dans «Les otages» (1939) et grand-père de «La famille Duraton» (1939), il se retrouve à la même époque auprès d’une fameuse bande d’allumés nommés Max Dearly, Saturnin FabreSaturnin Fabre ou André LefaurAndré Lefaur dans «Ils étaient neuf célibataires» (1939) : transformé par Sacha Guitry en vieux voleur marié à une jeune Chinoise, il surgit en plein milieu du spectacle et se lance dans un pas de deux désopilant qui déclenche l’enthousiasme du public. Christian-Jaque, lui aussi, apprécie sa capacité à transformer un second rôle en emploi de premier plan : dans «François 1er» (1937), Sinoël, revêtu d’un drap blanc, joue l’irrésistible fantôme Jules, à la recherche depuis 250 ans des restes de son épouse, assassinée au retour de Croisade pour lui avoir servi de la chicorée cuite ! Fanatique de belotte que rien ne peut troubler, pas même «L’assassinat du Père Noël» (1941), il incarne Follenvie, l’aubergiste asthmatique de «Boule de Suif» (1945), prompt à verser à boire aux "têtes à vin" comme celle de M. Loiseau (Jean Brochard) ; son épouse (Gabrielle Fontan) nous fait bien rire lorsqu’elle affirme redouter les colères de cette "brute" ! Mais c’est dans «Sortilèges» (1944) qu’il nous réserve sa composition la plus inattendue en paysanne centenaire et sourdingue…

A la fin de sa vie, Sinoël devient vraiment sourd mais n’en perd pas pour autant son humour : au contraire, il s’amuse à paraître muni de son cornet acoustique dans «Monsieur chasse» (1946) et «Le voleur se porte à bien» (1946). Sur l’affiche du «Couple idéal» (1945), on peut le voir en horloge ambulante coiffée d’un bonnet de nuit, prouvant ainsi qu’il ne renonça jamais à la loufoquerie. Le coiffeur de Simone Signoret dans «Impasse des deux anges» (1948) avoue toutefois avoir passé l’âge de la gaudriole. Gilles Grangier, qui fut l’un de ses derniers metteurs en scène, témoigne dans son livre de souvenirs de l’enthousiasme inaltérable du comédien. A 80 ans, Sinoël apparaît encore dans «Quai des orfèvres» (1947) où Clouzot le croque en vieux journaliste nostalgique de la grande époque, celle de Landru et de la bande à Bonnot. Lorsqu’il meurt à Paris le 30 août 1949, par un clin d’œil du destin, c’est justement au cimetière de Bagneux, non loin de Jules Bonnot, qu’il sera enterré.

Sources…

Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant (juin 2014)
Ed.7.2.1 : 1-9-2015