"L'opéra de quat' sous"

Tableau n° 28

Annie Cordy
Georges Guétary
Luis Mariano
Tino Rossi

L'opérette a longtemps été reine en France. Elle y a eu ses princes : Georges Guétary, Luis Mariano et Tino Rossi connurent chacun un immense succès avant et après guerre.

Si leur répertoire, leur voix et leur façon de jouer nous paraissent aujourd'hui désuets, c'est qu'ils ont lancé des modes qui se sont… démodées ! On leur confiait la plupart du temps des rôles de grandes vedettes en mal d'amour, mais qui finissaient tout de même par le trouver. S'ils ne furent pas toujours de grands acteurs tragiques, ils n'en parurent pas moins charmants et séduisants.

A ces trois princes, il fallait donner sinon une princesse, du moins une partenaire virtuelle. J'ai choisi Annie Cordy, qui les connaissait bien tous les trois. Celle-ci, qui ne fut pas simplement une chanteuse populaire, sut davantage recevoir du cinéma tout ce que son talent de comédienne dramatique lui aura permis d'espérer.

Derrière ces quatre noms se cache à peine un cinquième, celui de Francis Lopez, compositeur d'opérettes, dont il chantèrent les arias aux quatre coins du monde…

Donatienne, septembre 2014
… la bonne du curé
Annie CordyAnnie Cordy

Léonie-Julienne Cooreman voit le jour le 16 juin 1928, à Laeken, non loin du château des rois de Belgique proche de Bruxelles. Jean, artisan menuisier, et Maria, épicière, ont déjà une fille de 6 ans, Jeannette, et un fils de 3 ans, Louis. "Nini la chance" naît “coiffée ” (un morceau de placenta sur le crâne), signe de bonne fortune.

Toute petite autour du poste de TSF familial, elle reprend le «Sombrero et mantilles» de Rina Ketty ainsi que les chansons de Tino Rossi et de Charles Trenet. L'école chez les sœurs Ursulines, n'est pas sa tasse de thé ! Elève dissipée, Léonie grandit dans l'insouciance et la bonne humeur. Mais, comme elle est maigrichonne, elle fait de la danse. A 9 ans, lors du gala de fin de saison, on lui demande également de chanter, ce qu'elle fait sous le nom de Nini Cordy, connaissant ainsi son premier succès !

L'ombre de la guerre étend son manteau sur la Belgique. A onze ans, la petite fille qu'elle est ne mesure pas vraiment la gravité des événements. Elle la réalisera davantage lors du départ de son père au front, puis lors de l'exode familial qui s'ensuivra.

En 1945, le bonheur revient doucement et la jeune fille de 17 ans qu'elle est devenue s'offre le plaisir de participer à tous les radio-crochets qui se présentent. Sa jolie voix claire, sa simplicité, sa gaîté font qu'elle gagne souvent, interprétant fréquemment sa chanson fétiche, «Zazou». Dans la foulée, elle a l'occasion de se produire dans des établissements comme "L'ancienne Belgique", "La Brasserie Métropole" et surtout "Le Bœuf sur le Toit", un cabaret illustre de Bruxelles, où elle mène la revue sans complexe. Elle commence à avoir une gentille renommée et le grand Maurice Chevalier vient même l'encourager et l'applaudir : elle sera son "petit soldat".

Après une tournée en Allemagne avec l'opérette «Nono Nanette», Annie Cordy est sollicitée pour mener la revue au célèbre Lido parisien. Une telle proposition ne se refuse pas, même si c'est un énorme chagrin de quitter sa Belgique natale. A Paris, on l'oblige à changer son nom en celui plus sérieux d'Annie Cordy. Le "brave petit soldat" n'en assure pas moins sa mission. Dans les coulisses, elle fait la rencontre de François-Henri Bruneau (qu'elle appellera Bruno), de 17 ans son aîné et qui, après être devenu son époux le 3 février 1958, assurera efficacement la gestion de sa carrière et restera l'homme de sa vie.

Après le Lido, école suprême, Annie Cordy enchaîne son spectacle dans les grands music halls parisiens, passant en premières partie des récitals de Tino Rossi, Eddie ConstantineEddie Constantine, Luis Mariano, en reprenant des chansons du répertoire populaire pour le plus grand plaisir des spectateurs.

En 1952, lorsque Francis Lopez cherche une interprète pour le personnage de Lorette dans «La route fleurie», avec Bourvil et Georges GuétaryGeorges Guétary, il pense tout naturellement à l'espiègle chanteuse belge. Grâce à son joyeux trio, l'opérette tiendra trois ans l'affiche parisienne, jouée à guichets fermés jusqu'à son terme. La chanteuse renouvellera l'expérience avec bonheur : «Tête de linotte» (1957), «Visa pour l'amour» (1961/1964), «Ouah ouah» (1965), «Hello Dolly»(1972), «Nini la chance» (1975), etc. Le théâtre aussi lui fait les yeux doux et le public aura la joie de l'applaudir dans «Billet doux» (1984), «La Célestine» (1994), «Lili et Lily» (2007), «Laissez moi sortir» (2009), etc.

Mais bien sûr, la chanson reste son mode d'expression favori et des music-halls comme Bobino ou L’Olympia l'accueillirent à plusieurs reprises. Nombre de ses titres dépassèrent le million de ventes sour forme de microsillons et demeurent suffisamment connus pourqu'il soit inutile de les énumérer ici.

Annie Cordy au cinéma…

Annie CordyAnnie Cordy

Il est davantage de notre propos de nous intéresser à cette facette moins bien connue des activités artistiques d'Annie Cordy. Si la dame fut souvent davantage du genre «Tata Yoyo» lors de ses prestations scéniques, ses performances cinématographiques sauront aussi mettre en évidence tout le talent dramatique dont elle était pourvue.

Pour sa première apparition à l'écran dans «Boum sur Paris» (1953), encore chanteuse, elle y va encore de son fameux «Bonbons, caramels…», sans doute pour appâter les clients de l'entr'acte. Plus grand est le plaisir d'être choisie par Sacha Guitry pour pousser une autre chansonnette dans «Si Versailles m'était conté». «Poisson d'avril» de Gilles Grangier (1954), une oeuvrette sympathique et sans prétention, lui renouvelle le plaisir de cotôyer Bourvil qui fut si souvent son heureux partenaire. Sollicitée par Robert DhéryRobert Dhéry pour «Bonjour sourire» (1955, finalement réalisé par Claude Sautet), elle eut mérité d'intégrer pleinement la troupe des Branquignols ! En 1956, elle se retrouve en Espagne pour la version cinématographique du «Chanteur de Mexico», en compagnie de Luis Mariano et Bourvil.

Malgré ses dernières compositions dans des farces un peu faciles souvent signées Raoul André («Ces messieurs de la famille» en 1968, «Ces messieurs de la gâchette» en 1969, «La dernière bourrée à Paris» en 1973), contre toute attente, René Clément la contacte, nonobstant l’avis de son entourage, pour «Le passager de la pluie» (1969), révélant au public et aux critiques une véritable comédienne dans ce rôle ingrat de mère un peu paumée mais vigilante auprès de sa fille imprudemment délaissée. Dans le même registre, on la découvre dans le drame de Claude Chabrol, «La rupture»(1970), en épouse de Jean CarmetJean Carmet. Annie Cordy devient définitivement une actrice à part entière en s'interposant dans le duel conjugal que se livrent Jean Gabin et Simone SignoretSimone Signoret. en présence, faute de mieux, de leur «Chat» (1970). Avec «Isabelle devant le désir», en mère d’Anicée AlvinaAnicée Alvina, une jeune femme au lourd passé, elle s'éloigne davantage encore des facéties de la bonne du curé.

Si «Elle court, elle court la banlieue» (1972) nous la restitue fort crédible en agent immobilier dans ce qui reste une bonne comédie satirique, «Rue Haute» d’André Ennote (1975), un film fort s'il en est, en fait une malade mentale qui rencontre un Mort Schuman inattendu. Mais quand on va voir ces deux-là, on s'attend davantage à des moments plus faciles et cet ouvrage belge, pourtant bien intentionné, ne rencontrera pas le bon public.

A de multiples occasions, le petit écran familial ouvrira les portes de nos salons à Annie Cordy pour de non moins fameuses (télé)productions : «Le bel indifférent» de Jean Cocteau (1978) qui n'est autre qu'Alain Delon, «Madame Sans Gêne» (1981) où elle tient tête à l'empereur en personne, «L'avare» de Molière où elle s'entremet au nom d'Harpagon/Henri VirlojeuxHenri Virlojeux, etc.

Aujourd'hui octogénaire, entourée de l’affection des siens et très proche de sa nièce Michelle, Annie Cordy continue de croquer la vie à pleines dents malgré la douloureuse absence de Bruno parti en 1989. Elle fredonne toujours ses refrains pétillants tout en apparaissant régulièrement à la télévision. Et lorsque l'envie lui vient de reprendre son souffle pour mieux repartir d'un pied toujours agile, elle aime se reposer dans sa maison de la banlieue de Bièvre.

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Donatienne (septembre 2014)
Ed.7.2.1 : 8-10-2015