"L'opéra de quat' sous"

Tableau n° 28

Annie Cordy
Georges Guétary
Luis Mariano
Tino Rossi

L'opérette a longtemps été reine en France. Elle y a eu ses princes : Georges Guétary, Luis Mariano et Tino Rossi connurent chacun un immense succès avant et après guerre.

Si leur répertoire, leur voix et leur façon de jouer nous paraissent aujourd'hui désuets, c'est qu'ils ont lancé des modes qui se sont… démodées ! On leur confiait la plupart du temps des rôles de grandes vedettes en mal d'amour, mais qui finissaient tout de même par le trouver. S'ils ne furent pas toujours de grands acteurs tragiques, ils n'en parurent pas moins charmants et séduisants.

A ces trois princes, il fallait donner sinon une princesse, du moins une partenaire virtuelle. J'ai choisi Annie Cordy, qui les connaissait bien tous les trois. Celle-ci, qui ne fut pas simplement une chanteuse populaire, sut davantage recevoir du cinéma tout ce que son talent de comédienne dramatique lui aura permis d'espérer.

Derrière ces quatre noms se cache à peine un cinquième, celui de Francis Lopez, compositeur d'opérettes, dont il chantèrent les arias aux quatre coins du monde…

Donatienne, septembre 2014
… un Héllène au Champ de Mars
Georges GuétaryGeorges Guétary

Le petit Lambros Worloou voit le jour le 3 février 1915, à Alexandrie, Egypte, où il passera son enfance. D'origine grecque, il était le 7ème d’une fratrie de dix enfants, dont cinq garçons, les derniers étant plus jeunes que leurs neveux !. De son père Georges, ouvrier dans une plantation de coton, il gardera l’amour de la musique; de sa maman Sophie celui de la famille et de son frère aîné Cristos, le goût du sport. En même temps qu’il entre au collège, il rejoint la chorale paroissiale orthodoxe. Son oncle maternel, Tasso Janopoulo, pianiste accompagnateur du violoniste Jacques Thibaud, s'intéresse à lui et l'accueille, en France où l'adolescent apprend le français en lisant les journaux, et s'attache à gommer son accent en suivant les cours de l’Alliance Française. A 17 ans, il a déjà tout d’un séducteur, il joue merveilleusement de la guitare et sait chanter des sérénades, atouts dont il ne tarde pas à se servir pour approcher ses jolies condisciples.

Le jour de Noël 1935, son oncle le fait chanter devant Ninon Vallin qui déclare tout de go : "Ce garçon a une voix extraordinaire !". Pendant des années, le jeune homme travaille sa voix et s’inscrit parallèlement à l’école musicale Cortot-Thibaud, puis au Cours René Simon. Lorsqu'un chanteur de l’orchestre Jo Bouillon tombe malade, on lui propose de le remplacer, un soir MistinguettMistinguett et Henri Varna sont dans la salle. Convoqué au Casino de Paris par ce dernier, il accepte d’être un des quatre cavaliers de la Miss. C’est sous le nom de scène Georges Lambros que le public apprend à le connaître.

Pris dans une rafle lors de la Seconde Guerre Mondiale, il est soustrait de justesse au peloton d’exécution grâce à sa nationalité grecque (il ne se fera naturaliser qu'en 1950). Libéré, il retrouve à Toulouse l’accordéoniste Fredo Gardoni qui lui souffle de choisir un autre nom de scène : il se souvient du petit village de Guéthary découvert au Pays Basque lors d'un périple avec son oncle. Commence alors pour le duo une vie de baladins qui se produisirent dans tout le sud de la France. De retour à Paris, il enregistre son premier microsillon et partage sa première opérette, «Toi c’est moi», avec Pierre DorisPierre Doris à l’Apollo. Sous contrat chez Pathé, il chante et enregistre «La valse des regrets» sur une musique de Brahms.

En 1942, Georges Guétary rencontre le compositeur Francis Lopez. Leur première collaboration débouche sur un immense succès, «Robin des Bois» (1943); d'autres suivront : «Pour Don Carlos» (1950), «La route fleurie» (1952)… jusqu'à «L'amour à Tahiti» (1983). L’Alhambra, le Châtelet et Mogador résonnent encore des airs de ces opérettes légères, ou d'autres encore comme «Monsieur Carnaval» de Jacques Plante et Charles Aznavour (1965). Parcourant l'Europe puis le Monde, il répondra à l'invitation de Clairette OderaClairette Odera qu'il rejoindra au Canada. Il est alors une immense vedette, draînant derrière lui une foule d'admiratrices inconditionnelles, prêtes à tout pour l'approcher. Avec le recul, il réalisera être devenu "…une mécanique chantante". Heureusement, sa famille et plus particulièrement son oncle Tasso sauront le rappeler à une saine humilité.

Georges Guétary au cinéma…

Georges GuétaryGeorges Guétary

Prince charmant de l'opérette, Georges Guétary ne sortira guère de ce registre sur les écrans. Fort naturellement, au début de sa carrière, c'est sa voix que l'on met en avant, comme dans «La femme perdue» de Jean Choux, où on aperçoit sa discrète silhouette chantante au milieu d'une fête.

Par quatre fois, Gilles Grangier lui confie le rôle principal dans des aventures romanesques et musicales : «Le cavalier noir» (1944), «Trente et Quarante» (1945), «Jo la romance» (1946) et «Amour et Cie»; rien à garder, for le talent et le charme de leur interprète principal. Dans la même (dé)veine, Jean Boyer lui donne les traits d'un grand séducteur dans «Les aventures de Casanova» (1946).

Certaines intrigues reprennent carrément des éléments de sa vie d'artiste comme «Une fille sur la route» (1951) qui le mène sur la côte d'azur : une vedette de la chanson, pour fuir la cohorte de ses admiratrices par trop envahissantes, se cache sous une fausse identité et rencontre une jeune ingénue qui ne le reconnaît pas ! Parfois on le retrouve carrément dans une opérette filmée,comme ce fameux «Baron tzigane» (1954) qui danse sur la musique de Johan Strauss. «Plume au vent» (1952) lui donne le plaisir de s'envoler en compagnie la belle Carmen SevillaCarmen Sevilla sur les arias légères de l'opérette de Jean Nohain. Quelques co-productions franco-germaniques lui offriront encore l'occasion de faire apprécier son joli timbre de voix («Amour tango et mandoline» et «Le chemin du paradis» en 1955).

Non, de ce prince de la chanson nous n'avons pas oublié ce qui fut son morceau de roi. Au début des années cinquante, Georges Guétary se trouve aux Etats-Unis. Engagé dans une comédie musicale, «Arms and the Girls», il se produit à Philadelphie, Boston, et enfin New-York. Son immense succès lui vaut de recevoir le prix de la meilleure interprétation française sur Broadway (1950). De son côté, Gene Kelly cherche un partenaire chantant français pour son prochain film, «Un Américain à Paris» (1951), sur une musique de Georges Gershwin. Assistant à une représentation de notre vedette, le célèbre chorégraphe s'exclame : "This is my Guy !". S'étant astreint à l'obligation de se faire raboter un nez jugé trop proéminent, Georges relève le défi avec bonheur. Il gardera de merveilleux souvenirs de la direction de Vincente Minelli, de la délicieuse compagnie de sa compatriote Leslie CaronLeslie Caron, de son partenariat avec Gene Kelly, et même des sautes d'humeur d'un Oscar Levant trop souvent imbibé d'alcool. Neuf oscars récompenseront cette collaboration fructueuse, même si beaucoup de scènes de notre Frenchie d'adoption auront été coupées.

Mais, ayant du mal à accepter l'ambiance hollywoodienne, le chanteur refusera un superbe contrat de neuf ans au pays de l'Oncle Sam, préférant rentrer à Paris. Continuant à se montrer un peu partout sur la planète du chant, il participera régulièrement aux grandes émissions de variété du petit écran et se produira dans les plus grands music-halls de l'Hexagone sans jamais entamer le capital de sympathie dont son fidèle public l'aura toujours crédité. C'est avec beaucoup de mal qu'il se résoudra à quitter la scène, multipliant les galas d'adieux avec de nous faire une dernière révérence.

Georges Guétary avait épousé Janine Guyon, productrice de télévision, avec qui il eut deux enfants, François et Hélène, tous deux dans le métier, et avec qui il avait enregistré plusieurs chansons. Amoureux de la Provence, il rejoignait régulièrement les environs de Cannes dès que son emploi du temps le lui permettait, quittant sa maison de Vaucresson. En 1981, il aura eu la bonne idée de nous confier ses souvenirs sous le titre «Les hasards fabuleux», agrémentés d'une préface de son ami Frédéric Dard.

Il nous a quittés à l’âge de 82 ans, en 1997, d’une crise cardiaque, alors qu’il se trouvait à Mougins, laissant le souvenir nostalgique des joyeuses années de l’opérette française de l’après-guerre. Il repose au cimetière de Cannes avec sa maman et son cher oncle Tasso.

"Dis papa, l'as-tu vu, 'tit Jésus ?"

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Donatienne (septembre 2014)
Ed.7.2.1 : 8-10-2015