"L'opéra de quat' sous"

Tableau n° 28

Annie Cordy
Georges Guétary
Luis Mariano
Tino Rossi

L'opérette a longtemps été reine en France. Elle y a eu ses princes : Georges Guétary, Luis Mariano et Tino Rossi connurent chacun un immense succès avant et après guerre.

Si leur répertoire, leur voix et leur façon de jouer nous paraissent aujourd'hui désuets, c'est qu'ils ont lancé des modes qui se sont… démodées ! On leur confiait la plupart du temps des rôles de grandes vedettes en mal d'amour, mais qui finissaient tout de même par le trouver. S'ils ne furent pas toujours de grands acteurs tragiques, ils n'en parurent pas moins charmants et séduisants.

A ces trois princes, il fallait donner sinon une princesse, du moins une partenaire virtuelle. J'ai choisi Annie Cordy, qui les connaissait bien tous les trois. Celle-ci, qui ne fut pas simplement une chanteuse populaire, sut davantage recevoir du cinéma tout ce que son talent de comédienne dramatique lui aura permis d'espérer.

Derrière ces quatre noms se cache à peine un cinquième, celui de Francis Lopez, compositeur d'opérettes, dont il chantèrent les arias aux quatre coins du monde…

Donatienne, septembre 2014
… le prince de l'opérette
Luis MarianoLuis Mariano

Luis Mariano Eusebio Gonzales y Garcia vient au monde le 13 août 1914, à Irun (pays basque espagnol). Superstitieuse, sa maman Gregoria demande à son époux Mariano, garagiste chez Citroën, de déclarer la naissance de son fils en date du 12. Cadet d'un an de Maria-Luisa, le bambin est bientôt appelé Marianin.

L'enfant grandit dans un climat serein. S'ils ne sont pas riches, les parents peuvent donner une bonne éducation à leur progéniture qui ne manque de rien. A l'école des Pères, le garçonnet se fait remarquer pour ses dons en dessin. Enfant de choeur, il participe à la chorale paroissiale. Devenu adolescent, il entonne des chants basques avec ses petits copains et s'adonne aux joies du sport : course à pied, saut, pelote basque, randonnées en montagne, natation, etc. Ses talents graphiques confirmés, on inscrit Marianin à l'école Saint-Jean Baptiste de la Salle (San Sebastian) avec l'ambition d'en faire un architecte-décorateur.

Amoureux éconduit d'une jeune Maria Pilar, il s'inscrit par consolation à la chorale Irun Go Atsegina avec son cousin Eduardo. Nous sommes en1937, la guerre civile fait rage et la famille perd tous ses biens sous un bombardement. Des amis généreux les accueillent à Hendaye. Pour vivre, Gregoria fait des ménages et Mariano trouve un emploi de veilleur de nuit. Luis est alors membre d'une chorale basque de Sare au sein de laquelle il se produit à Paris, Bruxelles, Londres. Gregoria, qui ne veut pas que son fils fasse son service militaire en Espagne, fait falsifier son acte de naissance, le rajeunissant de 6 ans !

Dans la région où demeurent les Gonzales (y Garcia) se déroule le tournage du film «Ramuntcho» (1937) d'après le roman de Pierre Loti. L'on demande à la chorale de faire une figuration chantante : c'est le déclic pour le jeune homme qui décide qu'il sortira un jour de l'anonymat. En 1938, on le retrouve à l'Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux . Pour arrondir les fins de mois et payer ses cours de dessin, il chante tous les soirs au Caveau sous la direction du chef d'orchestre Fred Adison, puis sous celle de Raphael Canario.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, réquisitionné dans les vignes, Luis s'affaire en s'encourageant de sa plus belle voix; bien vite, tout le monde reprend ses refrains. Le viticulteur, surpris par son bel organe, le présente au directeur du conservatoire de Bordeaux .Séduisant le jury avec un aria de «Paillasse», le jeune ténor est reçu au concours d'entrée. Finis le dessin et la peinture qui resteront tout de même ses violons d’Ingres. Quelques années plus tard, ayant appréhendé les grands airs de «Carmen», «La Tosca» ou «La bohème», il trépigne d''impatience. Sur les conseils de Jeanne Lagiscarde, responsable d'une maison de disques bordelaise, il monte à Paris où il devient l'élève de Miguel Fontecha, ténor basque qui, connaisseur généreux, lui déclare : "Tu me paieras quand tu seras célèbre !". Le 24 décembre 1943, il se produit au Palais de Chaillot dans «Don Pasquale» où il séduit la presse et le public. Mais jamais la Salle Garnier ne lui ouvrira ses portes.

Le tournant définitif de sa carrière s’opère grâce à Saint Granier. Le poète chansonnier l’encourage à aller vers l’opérette et le recommande un peu partout. Sa notoriété s'étend peu à peu, on qualifie sa voix de chaude, puissante, heureuse, même si on regrette son manque de velours comme peut en être dotée celle de Tino Rossi. Le jour de Noël 1945, il participe à la création de «La belle de Cadix» sur une musique de Francis Lopez et dont il dessine l'affiche. Le duo se reformera à plusieurs reprises : «Andalousie» en 1947, «Le chanteur de Mexico» en 1951, «Visa pour l'amour» avec sa tendre amie Annie Cordy en 1959, etc. Il donne également des concerts dans toute la France tandis que ses disques se vendent comme des petits pains. A chacun de ses spectacles, ses fans se ruent sur lui, le touchent, lui déchirent ses vêtements avant de lui adresser des milliers de lettres enflammées …

Luis Mariano au cinéma…

Luis MarianoLuis Mariano

S’il fut un chanteur à la voix merveilleuse, Luis Mariano n’était pas un acteur dramatique. Sur la grande toile, il a continué à faire ce qu’il faisait sur scène : chanter dans des comédies légères aux fins heureuses, revêtu de costumes chamarrés aux couleurs exotiques.

Dès 1942, il apparaît furtivement dans «Le chant de l’exilé» dont la tête d’affiche n'est autre que Tino RossiTino Rossi. L’année suivante, on peut le rencontrer dans «L’escalier sans fin» de Georges Lacombe où il reprend une chanson de Loulou Gasté. La même année, «Histoire de chanter», il reprend avec succès un air de «Rigoletto» sous l'oeil impudique de la caméra de Gilles Grangier, son apparition à demi nu suscitant bien des émotions chez les groupies de la gent féminine. Un «Fandango» (1948) entamé sur un refrain de Francis Lopez le gratifie d'un tour de valse dans les bras de la belle Ludmilla Tchérina. «Je n’aime que toi» (1949) s'entête-t-il à répéter à Martine Carol qui ne voudra pas l'entendre très longtemps : leur idylle médiatisée fera le bonheur de la presse pendant quelques mois avant que leur histoire n'inspire Pierre Montazel qui la reprendra sous un titre explicite : «Pas de week-end pour notre amour» (1949).

Les opérettes chantées par Luis Mariano remportent un tel succès que les adaptations cinématographiques de quelques unes s'ensuivent : «Andalousie» en 1950, «Violettes impériales» en 1952, «La belle de Cadix» en 1953 ne pouvaient être partagées qu'avec Carmen Sevilla, avec laquelle il vivra une seconde aventure amoureuse, parlant même de mariage pour des noces qui ne seront finalement célébrées qu'à l'écran. «Le chanteur de Mexico» (1956) et «Sérénade au Texas» l’associent de manière inattendue à Bourvil qu’il aimera comme un frère. Sacha Guitry ne pouvait l’oublier à l'heure de sa grande fresque impériale «Napoléon» (1954), faisant de lui le chanteur Garat, interprète de «Plaisir d’amour».

Si tout ceci n'avait d'autre fin que de nous vendre la voix chaude et roulante du "prince de l'opérette" comme on le surnommait, il en fut enfin différemment avec «Candide» de Norbert Carbonneaux (1960) et «Les pieds dans le plâtre» du facétieux Jacques FabbriJacques Fabbri (1964). Las, ce ne furent que ses deux dernières apparition cinématographiques : le "coq à la voix d'or" avait fini de chanter à l'écran.

Les six dernières années de la vie de Luis Mariano lui seront éprouvantes. Il enchaîne les spectacles et les opérettes («Le prince de Madrid» en 1967, «La caravelle d’or» en 1969, etc). Dans sa vie privée, il adopte les enfants de son fidèle assistant et chauffeur, Patchi, qui s’occupait de sa carrière depuis 1949. Il se partage entre ses maison du Vésinet, de Sare, de Marbella et surtout d’Arcangue, dans le Pays Basque, petit village où il repose depuis ce triste 14 juillet 1970 où, à bout de forces, il s’est endormi définitivement. Sa tombe, éternellement fleurie, donne lieu régulièrement à d’émouvants pélérinages.

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Donatienne (octobre 2014)
Ed.7.2.1 : 8-10-2015