"L'opéra de quat' sous"

Tableau n° 28

Annie Cordy
Georges Guétary
Luis Mariano
Tino Rossi

L'opérette a longtemps été reine en France. Elle y a eu ses princes : Georges Guétary, Luis Mariano et Tino Rossi connurent chacun un immense succès avant et après guerre.

Si leur répertoire, leur voix et leur façon de jouer nous paraissent aujourd'hui désuets, c'est qu'ils ont lancé des modes qui se sont… démodées ! On leur confiait la plupart du temps des rôles de grandes vedettes en mal d'amour, mais qui finissaient tout de même par le trouver. S'ils ne furent pas toujours de grands acteurs tragiques, ils n'en parurent pas moins charmants et séduisants.

A ces trois princes, il fallait donner sinon une princesse, du moins une partenaire virtuelle. J'ai choisi Annie Cordy, qui les connaissait bien tous les trois. Celle-ci, qui ne fut pas simplement une chanteuse populaire, sut davantage recevoir du cinéma tout ce que son talent de comédienne dramatique lui aura permis d'espérer.

Derrière ces quatre noms se cache à peine un cinquième, celui de Francis Lopez, compositeur d'opérettes, dont il chantèrent les arias aux quatre coins du monde…

Donatienne, septembre 2014
… Tintin d'Ajaccio
Tino RossiTino Rossi

Constantin Rossi naît à Ajaccio, le 29 avril 1907. Son père Laurent est tailleur tandis que sa mère Eugénie s'occupe de la maisonnée : Joseph, l'aîné, Constantin que l'on surnomme “Tintin”, Antoine et Dominique, suivis d'Isabelle, Nina, Rose et Laurence. Le garçonnet sera bercé par le bel canto qu'aimait tant son père; s'il ne chante pas encore des airs d'opéra, il fredonne déjà des berceuses pour endormir ses petites sœurs.

L'école n'enchante guère Constantin. Adolescent, il s'accompagne à la guitare. Il a un beau timbre de voix, émouvant et tendre comme il sied à l’époque. Il se produit aux moindres occasions : anniversaires, baptêmes, messes et, le jour de sa première communion, l'évêque de la ville le surnomme “Tino”. Son premier répertoire, varié, s'étend des refrains célèbres de Vincent Scotto jusqu'aux plus fameux airs d"opéra.

Ses études primaires terminées, Tino est employé aux écritures au bureau des hypothèques de la ville. Pour se consoler de la monotonie de son emploi, il chante en soirée. A 20 ans à peine, il tombe amoureux d'une jolie violoniste, Annie. Les deux jeunes gens s'installent sur le continent. La vie du couple n'est pas toujours facile : Annie est en continuel déplacement et Tino effectue son service militaire chez les chasseurs alpins de Haute Savoie. La naissance de la petite Pierrette (1927) n'empêchera pas la séparation des saltimbanques.

De retour en Corse, Tino devient chanteur au Casino d’Ajaccio dont il rencontre la secrétaire, Faustine Fratani, laquelle deviendra sa deuxième épouse. Avec l’espoir de travailler au Casino d’Aix en Provence, le couple reprend le bateau. Mais les moments seront plus difficiles que ce nouveau couple ne peut l'accepter et Tino se retrouve à nouveau seul.

Un organisateur de tournées, “Petit Louis”, pressentant très vite qu’il se trouve devant un futur grand chanteur de charme, l’entraîne dans ses tournées et le fait participer à la Pastorale des Petits Bergers, lui élargissant son répertoire. Un jour, à Marseille, Tino enregistre un disque pour offrir à sa maman. Le hasard veut que dans la boutique se trouve un certain Monsieur Joseph des enregistrements Parlophone. Immédiatement séduit par sa voix, celui-ci le décide à monter à Paris. Le chanteur entraînera dans son sillage “Petit Louis” qui restera son impresario jusqu'à la fin de sa carrière.

En 1932, Tino Rossi publie son premier microsillon professionnel, un 78 tours reprenant deux chansons corses que tous ses compatriotes acquièrent. Le succès est suffisamment énorme pour intéresser la Columbia. L'artiste devient ainsi un poulain de la célèbre maison et prend conscience de l’attrait que sa voix exerce sur le public féminin. Car, en plus de sa belle voix suave, il bénéficie d'un physique avantageux, correspondant exactement aux critères de séduction des années trente.

La chanteuse Damia lui donne quelques conseils pour appréhender la scène. L’ABC puis le Casino de Paris consacrent ses débuts. La rencontre avec Vincent Scotto sera bénéfique pour les deux hommes. C’est par dizaine qu’ils enregistrent leurs chansons («Marinella», «Tchi Tchi», «Tant qu’il y aura des étoiles», etc) et le chanteur devient la plus grande vedette française du moment après Maurice Chevalier. Les Etats-Unis, où l'a précédé Mireille BalinMireille Balin, sa maîtresse d'un moment, l'accueillent pour quelques mois mais le mal du pays autant que les moeurs américaines auront raison de sa persévérance. Après les disques et les concerts, il se lancera dans les revues et les opérettes («Méditerranée», «Le temps des guitares», etc).

Tino Rossi au cinéma…

Tino RossiTino Rossi

La carrière cinématographique de Tino Rossi commence par quelques apparitions chantantes bien souvent anonymes («Les nuits moscovites» et «L’affaire Coquelet» en 1934, «Adémaï au moyen-âge» en 1935, etc). En mars 1936, le voici vedette à part entière, avec Yvette Lebon, dans «Marinella» sur une trame insouciante reprenant le titre de la fameuse chanson. Ses admirateurs se repaissent là où les critiques font la fine bouche. Suivront d’autres intrigues sentimentales et musicales : «Naples au baiser de feu» (1937) avec Michel SimonMichel Simon marque sa rencontre avec Mireille Balin; «Les lumières de Paris» (1938) qui lui mettent en bouche «L’ave Maria» de Gounod; «Le soleil a toujours raison» (1941), d'autant plus qu'il illumine les beaux yeux de Micheline Presle; «Fièvres» (1942) tourné en pleine guerre par Jean Delannoy et qui lui donne l’occasion d’interpréter le fameux «Ave Maria» de Schubert; etc.

En 1942, s'il pousse «Le chant de l’exilé» pour Ginette LeclercGinette Leclerc, il n'a d'yeux que pour une jeune danseuse que MistinguettMistinguett lui a présentée lors d’un spectacle à Aix-les-Bains en 1941.Elle s'appelle Liliane Vetti et deviendra son épouse (1946) et la mère de leur fils Laurent (1948). Ils tourneront ensemble à quatre nouvelles reprises : «L'île d’amour» (1943), «Le gardian» (1945), «Le chanteur inconnu» (1947) et «La belle meunière» (1948).

En 1949, dans un «Envoi de fleurs» aux couleurs dramatiques, il campe le compositeur Paul Delmet dont il entonne les plus grands succès («La petite église», «L'étoile d'amour», …). C'est «Au pays du soleil» (1951, nettement plus joyeux, qu'il nous invite à écouter son «Adieu Venise Provençale» et surtout un tango qu'il nous présente comme le plus beau du monde. Pour «Son dernier Noël» (1952), celui d’une petite fille mourante, il fait couler des larmes faciles à des spectateurs gagnés d'avance. Parmi tous ses succès d'un temps, comme ne pas évoquer «Destins» de Richard Pottier (1946) dans lequel, pour le petit Thierry Francey et sa mère Micheline Francey – à l'écran comme au civil –, il entonne le fameux «Petit papa Noël» qui se vendra à plus de 30 millions sous forme de microsillons.

Après une énième et dernière prestation de chanteur romantique dans «Tourments» (1953), la source commençant à se tarir, Tino Rossi se fait rare au cinéma et son ultime apparition, jouant en famille son propre personnage pour chanter «Mon pays», se fait en terre corse sur des sentiers fréquentés par «L'âne de Zigliara» (1970), un quadrupède qui donnera bien du fil à retordre au pauvre Jean Lefebvre.

Après avoir chanté dans le monde entier, Tino Rossi continuera à fréquenter les plateaux de télévision et les grandes salles parisiennes, parfois accompagné de son fils Laurent auquel il aura vainement tenté de mettre le pied à l'étrier. Il nous quittera le 27 septembre 1983 à Neuilly sur Seine, des suites d’un cancer du pancréas. Il repose dans le caveau familial du cimetière marin d’Ajaccio.

"Durant mes spectacles, j'ai vu des hommes et des femmes pleurer. Je n'en connais pas la raison exacte, mais j'imagine que le fait de me voir leur rappelle des souvenirs personnels"

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Donatienne (septembre 2014)
Ed.7.2.1 : 8-10-2015