Quatre actrices américaines extravagantes

Tableau n° 29

Elsa Lanchester
Marjorie Main
Edna May Oliver
Thelma Ritter

A l’égal des fameuses "excentriques" que furent en France Pauline Carton, Marguerite Moreno ou Jeanne Fusier-Gir, le cinéma américain fit lui aussi appel aux vedettes du théâtre pour animer de couleurs originales les personnages secondaires des classiques hollywoodiens.

Redoutables voleuses de scène, Elsa Lanchester, Marjorie Main, Edna May Oliver et Thelma Ritter furent toutes nommées à l’oscar du meilleur second rôle féminin…sans jamais l’obtenir, ce qui ne diminue en rien leur mérite !

Jean-Paul Briant, mai 2015
… la fiancée du monstre
Elsa LanchesterElsa Lanchester

Trois minutes de présence à l'écran lui ont suffi pour gagner sa place dans l'histoire du cinéma : à la fin de «La fiancée de Frankenstein» (1935) de James Whale, coiffée d'une haute perruque zébrée d'éclairs, elle s'avance en titubant vers son promis et pousse à sa vue un cri d'horreur ! Au générique, son nom n'est cité que pour son incarnation de la douce Mary Shelley dans le prologue du film. Pourtant, même si cette image mythique est encore dans toutes les mémoires, la longue carrière cinématographique d'Elsa Lanchester sera surtout marquée du sceau de la fantaisie et de l'auto-dérision.

Elizabeth Sullivan Lanchester voit le jour à Lewisham, près de Londres, le 28 octobre 1902, au sein d'une famille anticonformiste et aimante : "Mes parents étaient pacifistes, végétariens, socialistes et athées". A l'époque victorienne, on ne transige pas avec la morale : le grand-père maternel ira jusqu'à faire interner sa fille en 1895 parce qu'elle vit en concubinage ! La petite Elsa rêve d'être danseuse : pendant deux ans, elle suit les cours d'Isadora Duncan à Paris. La guerre la ramène à Londres où elle enseignera la danse puis le théâtre. A seize ans, elle chante sur la scène d'un music-hall, puis invente un concept proche du café-théâtre, «The Cave of Harmony», une boîte de nuit où elle propose un tour de chant ainsi que de courtes pièces de Tchekhov ou Pirandello. On raconte qu'une chanson un peu leste choqua une éminence de la famille royale : peut-être s'agissait-il de «Don't Tell My Mother I'm Living in Sin» ! En 1927, «Mister Prohack», une pièce d'Arnold Bennett, lui donne comme partenaire Charles Laughton, une rencontre décisive puisqu'il sera l'homme de sa vie. Ce n'est qu'après leur mariage, en 1929, qu'Elsa découvre l'homosexualité de son époux. Malgré tout, ce couple atypique restera uni pendant plus de trente ans, à la ville comme sur la scène. C'est ainsi qu'en 1936, au London Palladium, Elsa joue Peter Pan et Charles le Capitaine Crochet. En 1950, ils obtiendront tous deux la nationalité américaine.

Elsa au cinéma…

Elsa LanchesterElsa Lanchester

En 1928, Elsa débute à l'écran dans trois courts métrages fantaisistes écrits pour elle par son ami H.G. Wells. Laughton y fait quelques apparitions en forme de clin d'œil mais, par la suite, c'est Elsa qui s'épanouira à l'ombre de son génial mari dans une dizaine de films dont le plus connu est «La vie privée de Henri VIII»> (1933) : comme elle joue Anne de Clèves, la quatrième épouse du roi, elle échappe au sort funeste réservé à Merle OberonMerle Oberon ou Binnie Barnes et paraît dans les scènes les plus cocasses de la fresque d'Alexander Korda lorsque la nuit de noces du couple royal se transforme en partie de cartes acharnée. Epouse attentionnée du peintre dans «Rembrandt» (1936) ou missionnaire rigide chargée de réformer «L'excentrique Ginger Ted» (1938), Elsa retrouve Charles dans «Tales of Manhattan» (1942) de Julien Duvivier où ils interprètent Elsa et CharlesSmith !

"De grands rôles dans des films médiocres et de petits rôles dans de grands film" : c'est en ces termes trop sévères que l'actrice juge sa carrière. De fait, les participations abondent, comme en 1935 dans «David Copperfield» de George Cukor ou «Fantôme à vendre» de René Clair. Elle croque de singulières silhouettes dans les films d'aventures comme «Le chevalier de la vengeance» (1941) de John Cromwell et les films noirs comme «Mystery Street» (1950) de John Sturges ou «The Spiral Staircase/Deux mains, la nuit» (1944) de Robert Siodmak : cuisinière un peu trop portée sur le cognac, elle titube et s'endort pendant que le tueur menace la pauvre Dorothy McGuire. Exception dans sa carrière, elle tient le premier rôle de «Passport to Destiny» (1943), une curieuse comédie anti-nazie ; femme de ménage héroïque, elle traverse l'Europe en guerre pour assassiner Hitler, avec en guise de porte-bonheur l'œil de verre de feu son époux (dans la salle à manger, le portrait du défunt au casque colonial est celui de Laughton !). Avec le temps, la silhouette  s'épaissit et le goût de la caricature l'emporte, par exemple lorsqu'elle joue les artistes loufoques dans «La grande horloge» (1948) et «Come to the Stable/Les sœurs casse-cou» (1949) – rôle qui lui valut une première nomination à l'oscar. Partenaire de Cary GrantCary Grant dans «Honni soit qui mal y pense» (1947) et de Danny Kaye dans «The inspector General/Vive Monsieur le Maire» (1949), deux bonnes comédies de Henry Koster, elle s'amuse en marâtre d'une Cendrillon moderne (Leslie Caron) dans «La pantoufle de verre» (1954). Elle aurait peut-être pu éviter de jouer la femme à barbe dans «3 Ring Circus/Le clown est roi» (1954) ou de croiser Elvis Presley dans «Trois gars, deux filles…et un trésor» (1967). Heureusement, «Témoin à charge» (1957) de Billy Wilder lui vaut le Golden Globe du meilleur second rôle féminin grâce au savoureux duo d'amour vache entre l'infirmière intraitable et l'avocat retors joué par Laughton. N'oublions pas Tante Queenie, la sympathique sorcière gaffeuse de «Bell, Book and Candle/L'adorable voisine» (1958) de Richard Quine. C'est aussi l'époque où elle renoue avec la chanson puisqu'elle enregistre de savoureux disques à l'accent cockney garanti et se produit à Los Angeles dans une revue fantaisiste qui emporte tous les suffrages.

Le 15 décembre 1962, Charles Laughton meurt. Tout entière dévouée à l'œuvre de son époux, elle participera volontiers aux hommages qui lui seront rendus et se réjouira de la réhabilitation de «La nuit du chasseur» (1955), chef d'œuvre incompris à sa sortie. Accomplissant un bon demi-siècle de présence à l'écran, Elsa continue de tourner, en particulier pour Walt Disney : gouvernante peu amène, elle quitte les deux gamins dont elle a la charge, laissant la place à Julie AndrewsJulie Andrews alias «Mary Poppins» (1964) ; nettement plus sympathique dans «Le fantôme de Barbe-Noire» (1968), elle se livre avec Peter UstinovPeter Ustinov à un concours de cabotinage réjouissant. Mère tyrannique de «Willard» (1971), elle s'amuse, dans «Cadavre au dessert» (1976), à parodier Miss Marple… et à martyriser Estelle WinwoodEstelle Winwood qu'elle n'appréciait guère. Si son dernier film n'a pas laissé beaucoup de traces, il porte un titre qui convient bien à son esprit caustique : «Die laughing» (1980). Décédée à Woodland Hills (Californie) le 26 décembre 1986, elle avait consacré ses dernières années à la rédaction de son autobiographie «Elsa Lanchester Herself» parue en 1984. Présente à la télévision dans des séries comme «I love Lucy», elle adorait les talk-shows où elle pouvait débiter des horreurs sur Isadora Duncan ou parodier le cri d'effroi de «La fiancée…» inspiré, disait-elle, par les cygnes en colère de Regent's Park. Aujourd'hui, Elsa continue de hanter l'imaginaire des cinéastes comme l'a encore prouvé récemment Tim Burton dans «Frankenweenie» (2012) où c'est une charmante petite chienne qui arbore son étonnante coiffure !

Sources…

Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant, avril 2015
Ed.7.2.1 : 8-4-2015