Quatre actrices américaines extravagantes

Tableau n° 29

Elsa Lanchester
Marjorie Main
Edna May Oliver
Thelma Ritter

A l’égal des fameuses "excentriques" que furent en France Pauline Carton, Marguerite Moreno ou Jeanne Fusier-Gir, le cinéma américain fit lui aussi appel aux vedettes du théâtre pour animer de couleurs originales les personnages secondaires des classiques hollywoodiens.

Redoutables voleuses de scène, Elsa Lanchester, Marjorie Main, Edna May Oliver et Thelma Ritter furent toutes nommées à l’oscar du meilleur second rôle féminin…sans jamais l’obtenir, ce qui ne diminue en rien leur mérite !

Jean-Paul Briant, mai 2015
… la matrone d'Hollywood
Marjorie MainMarjorie Main

Pour le public américain, elle reste la populaire Ma Kettle, co-vedette avec Percy Kilbride d’une série à succès peu diffusée chez nous. Parfaite incarnation de la matrone qui ne s’en laisse pas compter, Mary Tomlison est née le 24 février 1890 à Acton, dans l’Indiana. Son père est pasteur et lui inculque des principes rigides auxquels elle sera partiellement fidèle toute sa vie : ainsi l’alcool et le tabac ne seront jamais les bienvenus dans sa demeure hollywoodienne ! Dès son plus jeune âge, Mary voulut devenir comédienne, ce que le révérend Tomlinson voyait d’un œil circonspect. La passion finit par l’emporter : Mary obtint l’autorisation paternelle à condition d’user d’un pseudonyme… Devenue Marjorie Main, elle débute en 1916 à Broadway où elle connaîtra de beaux succès, dont «Scarlet Sister Mary» avec Ethel Barrymore, «Music in the Air» de Kern et Hammerstein et, bien sûr, «Dead End» dont nous reparlerons. En 1921, Marjorie épouse Stanley LeFevre Krebs, un pasteur chenu devenu conférencier, spécialisé dans l’art de débusquer les escrocs en divination. Le Docteur Krebs suit Marjorie dans ses tournées et en profite pour délivrer la bonne parole ; Marjorie l’assiste quelque temps avant de se lasser du mariage, comme elle l’avouera dans l’une de ses dernières interviews ; aussi, bien avant la mort de son mari survenue en 1935, les deux époux vivaient séparés.

Marjorie au cinéma…

A quarante ans, Marjorie Main débute à l’écran : «A House Divided» (1931) est la reprise à l’écran d’un de ses succès au théâtre. Ce sera aussi le cas pour «Femmes» (1939) de George Cukor, et surtout «Dead End/Rue sans issue» de William Wyler (1937) : mère du gangster joué par Humphrey Bogart, elle le gifle et l’insulte dans une scène mémorable qui l’impose définitivement comme second rôle de choc. La même année, le cheveu sale, l’air las, elle paraît en mère déprimée de Barbara Stanwyck dans «Stella Dallas» (1937) de King Vidor. Elle surprend dans «The Shepherd of the Hills» (1941) en douce grand-mère aveugle et aimante car, d’ordinaire, on la voit plutôt en maîtresse femme : comme elle n’a pas la langue dans sa poche, elle hurle volontiers pour se faire écouter de ses partenaires masculins qui ne font pas toujours le poids. C’est sans doute pour cette raison que Ernst Lubitsch lui donne comme mari l’imposant Eugene Pallette dans «Le ciel peut attendre» (1943) : parents improbables de l’adorable Gene Tierney, ils s’affrontent, par majordome interposé, dans un petit-déjeuner dominical particulièrement orageux. Cuisinière hors pair et pleine de bon sens dans «Le chant du Missouri» (1944), c’est à elle que se confient volontiers les filles de la maison, Judy Garland et Margaret O’Brien. Satisfait de ses services, Vincente Minnelli la recrute de nouveau pour la touche comique de son mélodrame «Lame de fond» (1946) puis en voisine encombrante de Lucille Ball dans «La roulotte du plaisir» (1953). Elle retrouve les fourneaux et Judy Garland dans «Les demoiselles Harvey» (1946) de George Sidney qui reconnaîtra en elle

Marjorie MainMarjorie Main
"… une grande dame et une grande actrice".

La cote de sympathie de Marjorie Main auprès des stars d’Hollywood fut toujours élevée ; aussi on ne s’étonne pas de la retrouver auprès de partenaires de choix : Clark Gable dans «Honky Tonk/Franc-Jeu» (1941), Joan Crawford dans «Il était une fois» (1941), James Cagney dans «Johnny le vagabond» (1943), Katharine Hepburn dans «Lame de fond» (1945) sans oublier Judy Garland dans «Summer Stock/La jolie fermière» (1950). Même lorsqu’elle joue une dame de la haute comme dans «La belle de New York» (1952), elle ne peut s'empêcher de faire la morale à son neveu (Fred Astaire) car elle dirige d’une main de fer les Filles de la Justice ! Il est vrai qu’elle matait de belles délinquantes dans «Prison Farm» (1938) et «Women With No Names» (1940). Sa forte personnalité donna l’idée aux producteurs de l’associer à plusieurs reprises à Wallace Beery et le tandem explosif parut successivement dans cinq films dont «Wyoming» (1940) et «L’ange et le bandit» (1946) ; dans «Jackass Mail» (1942), Marjorie minaude face au truculent Beery avant de chanter sans complexe sur la scène d’un saloon, avec une voix de casserole bien entendu…

En 1947, le rôle de Ma Kettle dans «L’œuf et moi» (1947) va propulser Marjorie Main tout en haut de l’affiche : auprès des deux vedettes (Claudette Colbert et Fred MacMurray), elle forme avec son compère Percy Kilbride un couple de fermiers atypiques, lui paresseux et plein d’humour, elle tonitruante matrone portant la culotte. Marjorie sera nommée pour l’oscar du meilleur second rôle féminin. Le succès est tel que les producteurs ont l’idée de reformer le duo auprès de Donald O’Connor dans une fantaisie westernienne, «Feudin’, Fussin’ and A-Fightin’» (1948). «Ma and Pa Kettle» sont de retour en 1949 avec leurs quinze enfants braillards. Il y aura en tout neuf titres dont le succès fut la providence des studios Universal. «Ma and Pa Kettle Go to Town» (1950), «Ma and Pa Kettle Back on the Farm» (1951), «Ma and Pa Kettle at the Fair» (1952), «Ma and Pa Kettle on Vacation» (1953), «Ma and Pa Kettle at Home» (1954) : les titres parlent d’eux-mêmes. Les intrigues simplettes sont mises en boîte par Charles Lamont, Edward Sedgwick ou Charles Barton, réalisateurs peu inspirés d’une série inégale. Pourtant, grâce aux deux comédiens, un courant de sympathie perdure et Marjorie Main y prouve qu’elle n’a vraiment peur de rien, ni de porter des tenues soi-disant élégantes qui la boudinent ni de glisser dans la gadoue ni surtout de porter dans ses bras son petit homme d’époux pour passer le seuil de leur nouvelle maison. Etait-il raisonnable d’exploiter le filon jusqu’au bout, par exemple en habillant nos héros de tenues hawaïennes dans «Pa and Ma Kettle at Waikiki» (1955) ? Lorsque Percy Kilbride tomba malade, on le remplaça par Parker Fennelly et la série se fendit encore de deux titres où le scénario se contentait de reprendre les gags récurrents comme le fameux "Come and Get It !" hurlé par Ma Kettle appelant ses gosses à table.

Sur sa lancée, Marjorie Main tint tête tour à tour à Abbott et Costello dans «Deux nigauds et leur veuve» (1947), Wallace Beery dans «Big Jack» (1949) et James Whitmore dans «Mrs O’Malley and Mr Malone» (1950). Il n’est pas rare de la voir manier le Colt ou la Winchester, même lorsqu’elle joue une pacifique vieille fille dans «Tish» (1942) ! En 1956, elle retrouve William Wyler, le réalisateur de ses débuts, pour un dernier rôle haut en couleurs auprès de Gary Cooper dans «La loi du Seigneur». Nommée aux Golden Globes pour ce film, Marjorie Main quitte les studios de cinéma mais accepte encore de participer aux séries «Wagon Train» ou «Perry Mason». Elle connaîtra une dernière joie professionnelle lors de la première de «Il était une fois Hollywood» (1974) quand la salle entière lui réserva une ovation méritée. Le 10 avril 1975, elle meurt à Los Angeles d’un cancer du larynx, probablement pour avoir trop crié sur ce brave Pa Kettle !

Sources…

Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant, mai 2015
Ed.7.2.1 : 14-5-2015