Quatre actrices américaines extravagantes

Tableau n° 29

Elsa Lanchester
Marjorie Main
Edna May Oliver
Thelma Ritter

A l’égal des fameuses "excentriques" que furent en France Pauline Carton, Marguerite Moreno ou Jeanne Fusier-Gir, le cinéma américain fit lui aussi appel aux vedettes du théâtre pour animer de couleurs originales les personnages secondaires des classiques hollywoodiens.

Redoutables voleuses de scène, Elsa Lanchester, Marjorie Main, Edna May Oliver et Thelma Ritter furent toutes nommées à l’oscar du meilleur second rôle féminin…sans jamais l’obtenir, ce qui ne diminue en rien leur mérite !

Jean-Paul Briant, mai 2015
… une jument de grande classe
Edna May OliverEdna May Oliver

Dans «Cimarron» (1930), où elle composait une grande bringue bêcheuse, elle se gargarisait de ses ancêtres signataires de la Déclaration d’Indépendance. Dans la réalité, Edna May Oliver - née Edna May Cox-Nutter à Malden (Massachusetts) le 9 novembre 1883 - descendait du sixième président des Etats-Unis, John Quincy Adams. Son père la pousse à devenir chanteuse mais lorsqu’il meurt prématurément, elle n’a que quatorze ans et doit abandonner ses études pour travailler chez une modiste. L’envie de se produire sur scène demeure malgré tout et, deux ans plus tard, encouragée par son oncle, elle fait ses débuts à Boston. Lorsque les contrats ne se bousculent pas, elle est pianiste dans un orchestre féminin. En 1916, elle émigre vers Broadway où elle se fait remarquer, dès l’année suivante, dans «Oh, Boy !» de Jerome Kern, en créant un savoureux personnage de vieille fille coincée : son emploi est trouvé. Dès lors, les critiques soulignent, à chaque apparition, son talent pour la caricature. L’une de ses prestations scéniques les plus remarquées sera le rôle de Parthenia, l’épouse du capitaine dans «Show Boat», créé en 1927 puis repris à Broadway en 1932 ; pourtant, elle ne participera pas à la version filmée par James Whale, préférant le rôle de la nourrice dans «Roméo et Juliette» (1936) de George Cukor. Adepte de l’auto-dérision, elle ne se faisait guère d’illusion sur son physique puisqu’elle reconnaissait elle-même : "Avec un visage chevalin, que pouvais-je jouer d’autre que la comédie ?" Forte de ce principe, elle supportera placidement, dans «La grande farandole» (1939), l’humour de Walter Brennan qui donne son prénom à sa jument…

Edna May au cinéma…

Edna May OliverEdna May Oliver

Au cinéma, où elle ne débute qu’à 40 ans, elle aura souvent le coup de canne autoritaire, la mine dédaigneuse, la voix perchant dans les aigus, ce qui sied parfaitement aux célibataires endurcies ou aux dames snob qu’elle aime incarner. Chef du personnel d’un grand magasin, elle se donne de grands airs que la pulpeuse Clara Bow s’amuse à parodier dans «The Saturday Night Kid» (1929). «Let’s Get Married» (1926) lui vaut l’éloge de la critique qui regrette la brièveté de son rôle. En 1932, associée à James Gleason (l’inspecteur Oscar Piper), elle joue Hildegarde Withers, institutrice célibataire et détective amateur, menant l’enquête dans «Penguin Pool Murder». Le succès aidant, la RKO reconduit le duo dans «Murder on the Blackboard» (1934) et «Murder on Honeymoon» (1935). Après le départ d’Edna pour la MGM, les aventures d’Hildegarde Withers continueront mais ni Helen Broderick ni ZaSu Pitts ne parviendront à faire oublier la créatrice du rôle. Curieusement, le premier film s’achevait par le mariage du policier et de l’institutrice mais dans les films suivants, comme si de rien n’était, ils sont toujours célibataires : il était dit que les producteurs ne pouvaient envisager Miss Oliver mariée – elle fut pourtant, de 1928 à 1931, l’épouse d’un agent de change, David Pratt, mariage qui n’aurait effectivement duré que deux mois…

Experte dans le maniement des dialogues persifleurs, elle décoche avec talent les répliques cinglantes ou pince sans rire ; ainsi, dans «Rosalie» (1937), mariée à Frank Morgan, roi d’opérette qui lui reproche de n’avoir pas ri depuis vingt ans, elle rétorque, impériale : "Nous sommes mariés depuis vingt ans !". George Cukor, qui apprécie son humour, ne voit qu’elle pour incarner la tante extravagante de Katharine Hepburn dans «Les quatre filles du docteur March» (1933) ou Betsey Trotwood, la protectrice de Freddie Bartholomew alias «David Copperfield» (1934) : il faut la voir chassant à coups de canne les ânes téméraires qui envahissent sa pelouse ! Vedette de «Fanny Foley Herself» (1931), où elle doit choisir entre ses filles et la scène, elle retrouve régulièrement l’univers de la comédie musicale, comme dans «La grande farandole» (1939) en impresario de Vernon et Irene Castle (Fred Astaire et Ginger Rogers) ou «Second Fiddle» (1939) où elle danse avec Tyrone Power. «My Dear Miss Aldrich» (1938) lui donne le rôle sympathique de la tante de Maureen O’Sullivan, mais elle assume tout autant celui de la propriétaire acariâtre d’un «Hôtel à vendre/Little Miss Broadway» (1938) où elle terrorise son avorton de frère (Donald Meek) avant de succomber aux mélodies sirupeuses de Shirley Temple : personne n’est parfait !

Curieusement, ce n’est pas la comédie qui lui rapporta sa seule nomination aux oscars mais un western de John Ford, «Sur la piste des Mohawks» (1939) : courageuse pionnière n’hésitant pas à manier le fusil, elle y connaît une fin tragique. Dans «Nurse Edith Cavell» (1939), elle campe une comtesse belge résistant à l’occupation allemande. L’humour n’est jamais loin, toutefois, même dans un contexte dramatique, comme on le voit dans «A Tale of Two Cities» (1935) où elle compose une servante collet monté qui apprécie modérément les privautés de Ronald Colman (ce qui ne l’empêche pas ensuite de commettre un meurtre pour sauver sa jeune maîtresse !). «It’s Great to be Alive» (1933) nous la montre en émule de Frankenstein puisque, dans un monde où les hommes meurent victimes de la “masculitis” (!), elle fabrique un mâle synthétique… Pour son avant-dernier rôle, dans «Orgueil et préjugés» (1940), elle incarne, avec toute la morgue nécessaire, Lady Catherine de Bourgh, parangon du bon goût dans le petit monde décrit par Jane Austen. Le public américain, qui appréciait son don pour la caricature, guettait ses apparitions cocasses : Reine Rouge d’«Alice au Pays des Merveilles» (1933), elle tourne et vire comme une toupie habillée en bibendum ; «Paradise for Three» (1938) la montre passablement amochée, bras en écharpe et pansement sur les joues, ce qui ne l’empêche pas de garder son esprit acéré… Les studios Disney la croquent dans «Mickey’s Polo Team» (1936) et «Mother Goose goes Hollywood» (1938). On imagine avec quel talent elle aurait servi le théâtre d’Oscar Wilde mais le sort en décida autrement : alors qu’elle redoutait de finir sa vie dans un hospice pour vieillards, une hospitalisation apparemment banale pour une infection intestinale entraîna son décès subit le 9 novembre 1942, jour de son 59e anniversaire.

Sources…

Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant, mai 2015
Ed.7.2.1 : 27-5-2015