Quatre actrices américaines extravagantes

Tableau n° 29

Elsa Lanchester
Marjorie Main
Edna May Oliver
Thelma Ritter

A l’égal des fameuses "excentriques" que furent en France Pauline Carton, Marguerite Moreno ou Jeanne Fusier-Gir, le cinéma américain fit lui aussi appel aux vedettes du théâtre pour animer de couleurs originales les personnages secondaires des classiques hollywoodiens.

Redoutables voleuses de scène, Elsa Lanchester, Marjorie Main, Edna May Oliver et Thelma Ritter furent toutes nommées à l’oscar du meilleur second rôle féminin…sans jamais l’obtenir, ce qui ne diminue en rien leur mérite !

Jean-Paul Briant, mai 2015
… La pipelette de Brooklyn
Thelma RitterThelma Ritter

Son rôle le plus célèbre aujourd’hui est certainement celui de Stella, l’intarissable pipelette, infirmière de James Stewart dans «Fenêtre sur cour». Lorsqu’Alfred Hitchcock l’engage en 1954, cela fait bien trente ans que Thelma Ritter peaufine cet emploi dans la vie et sur scène.

New-yorkaise type, elle naît à Brooklyn le 14 février 1905 : dans sa famille, la comédie est une seconde nature. Dès l’école primaire, elle régale ses camarades en déclamant des monologues. A onze ans, au sein d’une troupe d’amateurs, elle joue le facétieux Puck dans «Le songe d’une nuit d’été». Elle étudie le théâtre à l’American Academy of Dramatic Arts et débute officiellement à Broadway en 1926. Au cours d’une tournée, elle sympathise avec un camarade, Joe Moran, qu’elle épouse en 1927.

La crise de 1929 pousse son mari à changer de métier : Thelma interrompt sa carrière pour élever leurs deux enfants, Monica et Joseph Anthony. Au fond d’elle-même, elle n’a pas renoncé à l’envie de jouer. C’est la radio qui lui permet de renouer avec le métier : tout au long des années 40, elle enregistre des sketches avec Fred Allen et participe à des feuilletons populaires comme «Big Town» ou «The Aldrich Family». Son amie Phyllis Seaton suggère son nom à son cinéaste de mari pour un petit rôle dans «Miracle sur la 34è rue» (1947) ; bluffé par son naturel, le producteur Darryl Zanuck demande à George Seaton que son personnage soit développé…

Thelma au cinéma…

Thelma RitterThelma Ritter

C’est ainsi que Thelma débute à 42 ans sa belle carrière cinématographique. Joseph Mankiewicz la repère à son tour et lui propose un galop d’essai dans «A Letter to Three Wives/Chaînes conjugales» (1948) : attifée en improbable soubrette, elle fait capoter le dîner mondain offert par Ann Sothern à sa patronne, la redoutable Florence Bates. Le réalisateur, reconnaissant, lui offre le rôle de l’habilleuse de Margo Channing dans «Eve» (1950) : Birdie, sa clope au bec, son franc-parler et son bon sens valent à Thelma une nomination à l’oscar du meilleur second rôle féminin, récompense qu’elle n’obtiendra pas.

Ce n’était qu’un début : elle sera nommée six fois sans jamais obtenir le trophée ! En 1951, «The Mating Season/La mère du marié» (1950) ne lui porte pas chance, non plus qu’en 52 «With a Song in my Heart». En 1954, l’injustice est criante : c’est Donna Reed qui gagne pour «Tant qu’il y aura des hommes» alors que Thelma incarne le personnage inoubliable de Moe dans le chef d’œuvre de Samuel Fuller, «Le port de la drogue» (1953). Rebelote en 1959 pour «Confidences sous l’oreiller» et en 1962 pour «Le prisonnier d’Alcatraz» ! En 1954, elle n’est même pas nommée pour «Fenêtre sur cour»  ! C’est au théâtre qu’elle obtiendra sa seule récompense, le Tony Award de la meilleure comédienne pour «New Girl in Town» en 1958.

Connue pour son talent de “voleuse de scènes”, elle dame le pion aux vedettes qui l’entourent, comme dans «La mère du marié» (1950) où Gene Tierney et Miriam Hopkins n’ont qu’à bien se tenir : en vendeuse de hot-dogs contrainte de jouer les domestiques devant la belle-famille de son fils, c’est elle qui emporte le morceau. De même, si l’on supporte encore les roucoulades de Doris Day et Rock Hudson dans «Confidences pour l’oreiller», c’est d’abord grâce à ses interventions cocasses. Porte-bonheur des comédiens les plus prestigieux, elle joue la secrétaire fleur bleue de Fred Astaire dans «Papa longues jambes» (1955), épouse Edward G. Robinson dans «Un trou dans la tête» (1959) de Frank Capra avant d’incarner la mère mal-aimante de Burt Lancaster dans «Le prisonnier d’Alcatraz», alors qu’elle n’avait que huit ans de plus que lui !

Ses partenaires admiraient sa simplicité et son naturel : "Lorsqu’elle arrivait sur le plateau, on avait l’impression qu’elle sortait tout juste de sa cuisine. Quand elle quittait les studios, on ne savait plus si elle était actrice ou femme de ménage !" Une fois n’est pas coutume, elle apparaît en vedette dans «The Model and the Marriage Broker» (1951) où George Cukor met en valeur son accent de Brooklyn : marieuse professionnelle à la langue bien pendue, elle se dépense sans compter pour faire vivre l’Agence Cupidon. Ce sera l’exception dans une carrière où les seconds rôles seront la règle.

Sa plus belle scène demeure sans doute celle de sa mort dans «Le port de la drogue» (1953) : vieille indic fatiguée de vivre, elle adresse au tueur venu pour elle un monologue d’autant plus bouleversant qu’elle sait qu’elle va mourir et qu’elle n’aura pas les funérailles prestigieuses dont elle rêvait. Premier rôle de «The Catered Affair» (1955) de Paddy Chayefsky à la télévision, elle joue la commère sentimentale de «The Baby-Sitter» (1956) pour la série «Alfred Hitchcock présente» : témoin d’un crime dont elle ne peut soupçonner le coupable puisqu’elle en est secrètement amoureuse, elle connaît une fin tragique avec la bénédiction de Sir Alfred. Co-vedette du «Titanic» de Jean Negulesco (1953) – elle échappe au naufrage ! – elle figure en quatrième position sur l’affiche des «Misfits» (1961), juste après Clark Gable, Marilyn Monroe et Montgomery Clift, ce n’est pas rien : John Huston et Arthur Miller lui donnent le rôle de la logeuse amicale de Marilyn.

Pourtant, les années 60 lui seront moins favorables et sa carrière semble marquer le pas : «Trois filles à marier» (1963), «Pousse-toi, chérie !» (1964) ou «Boeing Boeing» (1965), autant de comédies américaines qui n’ont pas marqué les esprits… Trop de rôles à la brièveté frustrante la ramènent au théâtre, où elle paraît avec sa fille, Monica Moran, dans «Bye Bye Birdie» en 1966. C’est George Seaton, son premier metteur en scène qui sera également le dernier avec «L’intrus magnifique» en 1968.

Thelma Ritter meurt en effet peu après, d’une crise cardiaque, à quelques jours de son 64è anniversaire, le 5 février 1969. Vingt ans plus tard, elle reparaît en héroïne d’une BD de Ted Benoît, mettant en scène une femme de ménage à la langue bien pendue, «Les mémoires de Thelma Ritter». Joseph L. Mankiewicz, qui écrivit pour elle deux beaux rôles, la considérait comme l’une des meilleures comédiennes qu’il ait dirigées : "Thelma était une femme authentique, une personne merveilleuse et une actrice d’une grande finesse".

Sources…

Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant, mai 2015
Ed.7.2.1 : 28-5-2015