Le petit monde de Marcel Pagnol (III)

Tableau n° 30

Robert Bassac
Gabriel Gabrio
Georges Grey
Charles Moulin

Tout au lond de sa carrière, Marcel Pagnol nous a raconté de belles histoires pleines de chaleur humaine et enrichies de personnages aux noms pittoresques et aux trajets extraordinaires.

Si Robert Bassac (l'étudiant rougissant aux pieds de Fanny dans «César») fut un membre à part entière de la fameuse “bande à Pagnol«, Gabriel Gabrio (le Panturle amoureux d'Arsule dans «Regain»), Georges Grey (le fiancé disparu de «La fille du puisatier») et Charles Moulin (le séducteur de «La femme du boulanger») n'auront été qu'une seule fois les porteurs de costumes du maître d'Aubagne.

Il n'en méritent pas moins de compléter ce troisième volet du petit monde de Marcel Pagnol…

Donatienne, juillet 2015
… un Jean Valjean de la première heure
Gabriel GabrioGabriel Gabrio (1926)

Gabriel Gabrio, de son vrai nom Edouard Gabriel Lelièvre,  est né à Reims le 13 janvier 1887. Issu d'une famille nombreuse, il est le dernier de 16 enfants. Son père exerce le métier disparu de remueur de bouteilles dans les caves  Pommery.

Tout gosse, Gabriel monte un petit spectacle de marionnettes dans le grenier de la maison paternelle. Il fabrique lui-même ses personnages avec des manches à balai, entraînant ses copains à “piquer” ceux de leur maman , "… ce qui leur vaut des torgnolles et des râclées homériques  !". Il fait payer l'entrée de deux boutons de culotte ! Furieux, les parents  se plaignent et le guignol est confisqué sur une décision paternelle autoritaire mais prudente. Craignant d'autres fantaisies de son petit dernier, papa Lelièvre  le place en apprentissage chez un peintre sur vitraux. Cela ne déplaît pas à l'enfant et son patron se montre content de lui. Mais l'envie de faire du théâtre est déjà là…

Gabriel fait ses débuts, avec le siècle nouveau, au casino de Reims. Pour sa première apparition, il fait rire par sa gaucherie et son incompétence  absolue en matière artistique. Il ne se décourage pas, apprend et décroche un contrat pour partir en tournée. Il y joue les utilités, les seconds couteaux, chantant parfois dans des opérettes, acquérant ainsi expérience, maturité et talent.

En 1906, il se produit  à Paris, dans une revue, au Marigny avant de rejoindre le théâtre du Château-d'Eau, où il campe  Cri-Cri dans «La porteuse de pain».

Sur le conseil d'un ami, il frappe à la porte d'un studio de cinéma. Un metteur en scène lui déclare tout de go qu'il n'a rien à attendre de ce 7ème art, tout neuf et encore muet. Dépité, le voilà de retour à Reims comme pensionnaire au Kursaal pour 5 années, avant que la Grande Guerre ne vienne mettre un frein à ses ambitions artistiques.

Les hostilités terminées, le voici de retour dans la capitale où il reprend sa place au théâtre, décrochant des rôles qui lui permettent d'être connu, et même reconnu, dans des pièces comme «La mégère apprivoisée», «Le héros et le soldat», etc. Henry Bernstein le distribue dans sa «Judith» (1922) et Firmin Gémier l'engage à l'Odéon pour «Ysabeau» de Paul Fort (1924). C'est fait : il est comédien !

Un Victor Mac Laglen français…

Gabriel GabrioGabriel Gabrio, César Borgia

Henry Fescourt vient un jour lui proposer un rôle au cinéma  dans «Un fils d'Amérique». Très méfiant après sa mésaventure, il doute du succès,  mais il se trompe et il est repris par le même réalisateur qui en fera un des plus  grands Jean Valjean de notre cinéma. L'oeuvre, distribuée en 4 parties, connaîtra un succès international.

Gabrio est à présent une vedette très demandée. Dans «Le juif errant», réalisé par Luitz-Morat (1926), il campe un saisissant vieux soldat, Dagobert ; crédité au générique sous le patronyme de Paul Gabrio, il finit par imposer son deuxième prénom d'état-civil.

«Le capitaine Rascasse» (1926) lui fait enfiler le costume d'un aventureux marin marseillais, et c'est en dompteur qu'il partage les faveurs d'«Une belle garce» (1930) – en l'occurnence Gina Manès – avec son propre père joué par Paul Quévédo.

Homme de théâtre, il voit arriver sans crainte le son à l'écran. Dans «Au nom de la loi» (Maurice Tourneur, 1931), il incarne Amédée, un truand frustre et aux abois, face à un Charles Vanel à l'aube d'une longue carrière. Prolifique, il enchaîne les rôles en ce début des années trente, apparaissant dans les versions françaises de plusieurs co-productions franco-allemandes («Cœurs joyeux» en 1931, «Le diable en bouteille» en 1935, …) et tient face aux «Deux orphelines» (Maurice Tourneur, 1932) le rôle antipathique et violent d'un individu qui abuse de la fragilité d'une jeune aveugle  (1933). La même année, «Les croix de bois», d'après le roman de Roland Dorgelès, le replonge dans l'enfer de naguère.

En 1935, distribué par Abel Gance dans «Lucrèce Borgia», Gabrio donne une magistrale incarnation de César Borgia, un monstre de cruauté et de machinations dont la malheureuse victime sera sa sœur. La critique saluera sa prestation tandis qu'il éprouvera pour son personnage un syndrome de Stockholm avant l'heure…

Comédien sobre et discret Gabriel Gabrio dégageait néanmoins  une personnalité écrasante. Son talent lui permettait de figurer un truand de la pire espèce, compagnon de «Pépé le Moko» (1937) dans les ruelles étroites et pentues d'Alger la Blanche, aussi bien qu'un grand costaud au cœur tendre, comme le Panturle de «Regain» imaginé par Marcel Pagnol, émouvant, bourru  et amoureux d'Arsule (Orane Desmazis). Le rôle avait été écrit pour Raimu, mais celui-ci ne put se libérer d'engagements antérieurs. Avec Marguerite Moreno en Mamèche, et Robert Le Vigan en gendarme truculent,  Gabrio formait un trio de Parisiens perdus au sein de la bande de fadas réunie autour de Fernandel. Cette intrusion dans l'univers fermé du maître d'Aubagne n'aura toutefois pas de suite sans que nous en sachions la raison : le courant passa-t-il bien entre les deux hommes ?

En 1942, dans «Les visiteurs du soir» de Marcel Carné (1942), Gabrio fait office de bourreau. En 1943, sans doute déjà atteint par la maladie qui devait l'emporter, il apparaît très amaigri dans «Le val d'enfer», un drame familial où patron d'une carrière dans un petit village, il personnifie le fils d'un extraordinaire Edouard Delmont et de la talentueuse Gabrielle Fontan. Amoureux de la perfide Ginette Leclerc, il aura bien du mal à retrouver une complicité paternelle avec son propre enfant (André Reybaz).

Gabriel Gabrio s'est éteint en 1946, la même année que Raimu. Affaibli, il s'était retiré dans sa villa "Jean Valjean", à Berchères-sur-Vesgre, un petit village de l'Eure-et-Loir  qui a voulu conserver sa mémoire en donnant son nom à une rue. Il avait 59 ans.

Sources…

Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Donatienne, juillet 2015
César Borgia…

César Borgia ? Un monstre c’est entendu…

Tout le monde sait que Machiavel, qui fut son mauvais génie a écrit ce qu’il fut : la bête fauve parfaite sans une seule tache d’humanité…

C’est possible après tout… Ai-je une faiblesse pour ce personnage que je viens d’incarner à l’écran ? Je crois que ce fut avant tout un patriote… Je n’ai nullement l’intention de l’excuser mais cette brute avait un but pour guide : la grandeur de son pays, l’Italie…

Une certaine grandeur de caractère malgré tout…

…vu par Gabriel Gabrio

Ed.7.2.1 : 2-7-2015