Le petit monde de Marcel Pagnol (III)

Tableau n° 30

Robert Bassac
Gabriel Gabrio
Georges Grey
Charles Moulin

Tout au lond de sa carrière, Marcel Pagnol nous a raconté de belles histoires pleines de chaleur humaine et enrichies de personnages aux noms pittoresques et aux trajets extraordinaires.

Si Robert Bassac (l'étudiant rougissant aux pieds de Fanny dans «César») fut un membre à part entière de la fameuse “bande à Pagnol«, Gabriel Gabrio (le Panturle amoureux d'Arsule dans «Regain»), Georges Grey (le fiancé disparu de «La fille du puisatier») et Charles Moulin (le séducteur de «La femme du boulanger») n'auront été qu'une seule fois les porteurs de costumes du maître d'Aubagne.

Il n'en méritent pas moins de compléter ce troisième volet du petit monde de Marcel Pagnol…

Donatienne, juillet 2015
… celui par qui le scandale arriva !
Charles MoulinCharles Moulin (1954)

Le XXème siècle est dans sa neuvième année quand Charles Marius Auguste Moulin, fils unique de Paul Auguste Moulin et de Flavie Pic, ouvre pour la première fois les yeux à Montélimar, le 11 décembre 1909. A l'école, il s'adonne à son passe-temps favori, le sport. Adepte du culturisme, il devient un bel athlète, un véritable Apollon répondant aux canons des statues grecques ! Belliqueux, il grimpe facilement sur le ring pour se livrer à des combats de boxe.

L'âge venu, il quitte les bords du Rhône pour aguerrir ses performances en natation, finissant par décrocher une première place aux championnats de France du 150 mètres 3 nages, tout en assurant des cours de natation à la piscine municipale de Limoges où il officie comme maître-nageur. Après avoir professé l'éducation physique, informé des affaires du corps, il exerce également comme kinésithérapeute.

Toujours en quête de beaux gosses, le cinéma finit par lui mettre le grappin dessus. Selon un article de presse, la “réquisition” remonterait en 1933, date à laquelle on l'aurait aperçu dans le film de Marcel L'Herbier, «L'épervier » (1933) : il faut dire qu'à cette heure, les journalistes du "Progrès de Lyon" sont bien les seuls à l'avoir reconnu, mais nous ne désespérons pas de pouvoir confirmer un jour.

Plus sûrement, en 1936, Léon Mathot le retient pour un petit rôle de «L'ange du foyer». Impressionné par sa carrure, il voit en lui l'autochtone idéal pour «Aloha, le chant des îles» (1937), une aventure exotique dans une île du Pacifique. Pataugeant dans les mêmes eaux qu'Arletty et Jean Murat, notre éphèbe y apparaît bronzé à souhait, vêtu d'un short tahitien, en bel aventurier sauvage et maître des des flots. A son propos, le cri est unanime : "C'est le Tarzan français !". Si son père, décédé en 1930, ne l'aura jamais entendu crier dans la jungle du cinéma, sa mère aura par contre la fierté d'avoir pu suivre la plus grande partie de sa carrière jusqu'à sa disparition, survenue en 1964.

En 1938. Marcel Pagnol vient de mettre la dernière main au scénario de «La femme du boulanger». Les rôles principaux sont distribués. Pour celui de Dominique, le berger qui séduit la belle Aurélie, il lui faut un homme séduisant, aux traits burinés, à l'accent chantant bon la Provence, mais suffisamment frustre comme le sont les hommes de la montagne de Lure décrits par Jean Giono. Charles Moulin répond à tous ces critères, ce qui n'enchante pas du tout le grand Jules qui veut bien être cocufié, mais pas par un homme si jeune et si beau : "Je ne veux pas tourner avec Tarzan !". Raimu avance alors le nom de Blavette. Pagnol fait le canard, tout en rassurant son jeune interprète : "Petit Moulin, le talent de Raimu et de toute mon équipe t'inquiétera. Tu quittes ta famille pour entrer dans la mienne, fais-moi confiance !" (cf. « Pagnol inconnu» de Jacques Jelot-Blanc). Finalement, les choses se feront à moitié : Charles incarnera le séducteur de la femme du boulanger (Ginette Leclerc), l'empêcheur de pétrir en rond, celui par qui le scandale arriva. Mais il n'intègrera jamais la grande famille.

La rédemption…

Charles MoulinCharles Moulin (1961)

Charles Moulin rejoindra néanmoins Robert Bassac au «Fort Dolores» (1938) pour échapper aux morsures de la gent féminine, mais chassez le naturel… Enfant des régions chaudes, il retrouvera plusieurs autres de ses partenaires occitans dans cette fameuse «Arlésienne» (1942) que Daudet cacha à la postérité : il y incarne Mitifio, le premier amant de cette femme invisible qui poussera Frédéri (Louis Jourdan) à son geste fatal.

Dans le midi, si l'on en croit Pierre Billon, «Le soleil a toujours raison» (1942), et Charles Moulin s'y fait une petite place à l'ombre de Tino Rossi et Micheline Presle. Elément actif du «Bataillon du ciel» d'Alexandre Esway (1947), il est parachuté en Bretagne afin de rejoindre les forces alliées attendues sur les côtes normandes. Notre héros apparaît, toujours sur fond de guerre, au générique de «Vive la liberté !» (1944), tourné alors que les combats n'ont pas encore cessé. C'est en général Mortier qu'il magnifiera son devoir militaire au service d'un «Napoléon» remaquillé par Sacha Guitry (1954).

En 1954, compagnon ombrageux de l'abbé Pierre (André Reybaz) sous le nom de Kangourou, il rejoint «Les chiffonniers d'Emmaüs» aux coeurs si généreux. A cette occasion, il rencontre le véritable abbé Pierre dont il devient proche au point de l'aider dans sa croisade pour aider les plus démunis. Dans la même veine religieuse, c'est en brigadier chargé d'interdire l'accès à la grotte de Massabielle qu'il officie sous la bénédiction de Robert Darène dans l'évocation des apparitions de Lourdes aux yeux innocents de Bernadette Soubirous (Danièle Ajoret) : pour les voir, «Il suffit d'aimer» (1960).

«Que les hommes sont bêtes  !» s'exclame Roger Richebé en 1956 : François Périer, Fernand Sardou, Pierre Mondy, et Charles Moulin – qui joue le malfrat du Justin le Lillois – s'emploient à confirmer l'adage ! Rebaptisé Le Turc, celui-ci rempile auprès d'un «Caïd» (1960) figuré à corps défendant par Fernandel dans cette oeuvrette de Bernard Borderie. Il ne s'est toujours pas racheté une conduite avant d'affronter «Un nommé La Rocca» (Jean Becker, 1961) sur fond de règlements de comptes sanglants.

La carrière de Charles Moulin progressa ainsi lentement, à coups de petits rôles décrochés çà et là, comme celui de ce général tortionnaire de «L'aveu» (Costa-Gavras, 1969) ou de ce député véreux assassiné par Maurice Ronet dès les premères minutes de «Mort d'un pourri» (1977) sous les caméras de Georges Lautner, aux antipodes de ses clins d'oeil malicieux du Monocle ou de ses délirants flingages familiaux.

Le petit écran se montrera davantage accueillant. Ainsi, dès 1954, on reconnaît aisément Charles Moulin dans une pièce de Marcel Achard, donnée “en direct”, «Colinette» où il partage le plateau avec son complice Robert Vattier(1954). Il prêta également son concours au "Théâtre de la jeunesse" de Claude Santelli pour «Lazarillo» (1960 ), se vit embarquer dans des enquêtes menées par les inspecteurs Leclerc, Bourrel ou le commissaire Maigret, sans oublier ses participations à de nombreuses séries romanesques et historiques («Rocambole», «Maurin des Maures» en 1970, «Sans famille» en 1971, «Fabien de la Drôme» en 1983, etc). Dans les années 1950 et 1960, il se produisit sur les scènes parisiennes dans des pièces comme «Jésus la Caille», «Le pain des Jules», «La tour d'ivoire» ou encore «Illégitime défense».

Généreux, compagnon d'Emmaûs, il œuvra également pour l'association "La roue qui tourne" fondée par Paul Azaïs. Décédé le 23 janvier 1992, il repose à Montélimar, le long de cette Nationale 7 qui conduit au pays du soleil.

Sources…

Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Donatienne, juillet 2015
Ed.7.2.1 : 6-7-2015