Mamie gâteau ou Tatie Danielle ?

Tableau n° 31

Germaine Delbat
Hélène Dieudonné
Gabrielle Fontan
Andrée Tainsy

Elles ont incarné toutes les quatre des bonnes, des concierges, des vieilles dames, des infirmières, des gouvernantes, des cuisinières, et même des bonnes sœurs.

Petites mamies douces ou à fort tempérament, malicieuses ou indulgentes, mamies gâteaux ou Taties Danielle, elles ont indéniablement marqué nos esprits.

La douce Germaine Delbat, révélée par la pièce et le film «Oscar», la versatile Hélène Dieudonné, mamie d'«Une ravissante idiote», l'acariâtre Gabrielle Fontan, Marie Tatin dans l'entourage du commisssaire Maigret et la discrète Andrée Tainsy que Bertrand Tavernier utilisa si souvent à bon escient, nous auront tout à tour rappelé nos propres grands-mères…

Donatienne, janvier 2016
… une grand-mère impossible !
Gabrielle FontanGabrielle Fontan

Née Gabrielle Marie Joséphine Pène-Castel à Bordeaux le 16 avril 1873, Gabrielle Fontan fut d’abord une comédienne de théâtre. A la fin du XIXè siècle, elle ne ressemblait en rien à l’image que le cinéma nous proposera puisqu’elle fut une jeune première remarquée. Elle sera toujours fidèle à la scène et gardera une reconnaissance éternelle à son ami Charles Dullin qui la prend sous son aile pendant dix ans.

Au Théâtre de l’Atelier, sous la direction du maître, elle paraît avec succès dans «La comédie du bonheur» (1926) ou «Le camelot» (1936)  ; après la mort de Dullin, c’est encore sur les planches de l’Atelier qu’André Barsacq la met en scène dans «Colombe» de Jean Anouilh en 1951 ou «L’œuf» de Félicien Marceau en 1956.

A partir des années 20, elle ouvre chez elle, dans son appartement du XXème, un cours de diction et de théâtre qui attirera de jeunes gens appelés à la célébrité comme Jany Holt – adolescente roumaine débarquant à Paris en 1926 – ou, plus tard, un apprenti coiffeur nommé Serge Reggiani, mais aussi Jacques Dufilho, Rosy Varte et d’autres encore. Lorsque l’apprenti comédien est à court d’argent, Gabrielle lui fait bénéficier gratuitement de son enseignement.

A 54 ans, alors que le cinéma ne s’était jamais intéressé à elle, c’est une nouvelle carrière qui commence lorsque son ami Dullin, vedette de «Maldone» (1928), parraine ses débuts tardifs à l’écran…

Gabrielle fait son cinéma…

Gabrielle FontanGabrielle Fontan

Les yeux profondément enfoncés dans un visage émacié, petite, courbée, il semble qu’elle se tasse un peu plus à chacune de ses apparitions, et Dieu sait si elles furent nombreuses puisque sa filmographie compte environ 130 films !

On l’aperçoit trente secondes, le temps d’expirer, dans «Jéricho» (1945), à peine davantage face à Cécile Aubry dans «Manon» (1948) ou en paysanne campant dans l’église abandonnée au début de «Monsieur Vincent» (1947). Comme un petit plaisir ne se refuse pas, pourquoi ne pas paraître, même pour une seule réplique, auprès du grand Saturnin Fabre dans «Vous n’avez rien à déclarer ?» (1935). Dans «Pot-Bouille» (1957), pauvre vieille houspillée par un concierge prétentieux (Alexandre Rignault), elle a droit à deux phrases. De même, elle n’eut pas grand peine à apprendre son texte dans «Les grandes manœuvres» (1955) de René Clair : "Qui ? Qui ?" répond à Jean Desailly la bonne sourdingue qui a bien du mérite à servir deux punaises campées par Lise Delamare et Jacqueline Maillan.

Est-ce elle qui joue la mère de Radek (Franchot Tone), «L’homme de la Tour Eiffel» (1948) ? On croit la reconnaître, mais le générique du film l’ignore. Même fugitivement, on la retrouve à l’affiche de nombre de classiques comme «Entrée des artistes» (1938), «Le jour se lève» (1939,  elle perd ses petites cuillers dans l’escalier envahi par la police) ou «Les portes de la nuit» (1946, elle y joue “la vieille”, ce qui n’étonnera personne : elle était déjà à sa place au milieu des vieux comédiens de «La fin du jour» (1939). Elle sait heureusement l’art de s’imposer en une seule scène, voyante effrayée par ce qu’elle lit dans «La main du diable» (1942) ou marchande de bonbons se lamentant sur le temps qui passe dans «Juliette ou la clef des songes» (1950). Jean Grémillon, Julien Duvivier ou Marcel Carné n’oublieront pas de faire régulièrement appel à ses bons services.

Qu’elle s’appelle Fine, Rose ou Mariette, elle fut la servante fidèle du cinéma français, aux ordres de grands patrons comme Françoise Rosay dans «Un carnet de bal» (1937), Raimu qu’elle n’hésite pas à houspiller dans «Les inconnus dans la maison» (1941), quitte à se faire traiter d’"alouette sans tête", ou Jean Gabin dans «Voici le temps des assassins» (1956). Le rôle de Madame Jules est d’ailleurs l’un de ses meilleurs : elle s’occupe de tout, sans oublier la réplique aigre-douce et la leçon de morale à l’adresse de ce restaurateur qu’elle a élevé et qui se laisse tenter par le démon de midi. Elle sera excellente dans «Douce» (1943), le chef d’œuvre de Claude Autant-Lara qui l’engage à nouveau au service d’Odette Joyeux dans «Sylvie et le fantôme» (1945). Elle semble tellement faite pour cet emploi que ses enfants de cinéma la déguisent volontiers en bonne à tout faire : c’est le cas de Jean-Jacques Delbo, faux danseur argentin dans «Les caves du Majestic» (1944) ou de Madeleine Sologne, belle aventurière chez Cayatte pour «Le dessous des cartes» (1947).

Grand-mère embarquée dans la carriole des Dufour pour «Une partie de campagne» (1936) avec Jean Renoir, elle rêve encore au «Temps des cerises» (1937) mais la chance tourne dans «Le val d’enfer» (1943) où c’est en charrette que sa garce de bru (Ginette Leclerc) la fait conduire à l’hospice. Elle forme un couple détonant, dans «Le veau gras» (1939), avec le tonitruant André Lefaur –  qui la soupçonne d’infidélité ! – ou, dans «Boule de suif» (1945), avec le malicieux Sinoël qu’elle présente comme "… une brute !" Pourtant, loin des effets comiques, elle se convertit fréquemment en vieille femme haineuse, comme dans «Premier mai» (1957) ou, pire, dans «Deux sous de violettes» (1951) où Anouilh en fait la concierge qui dénonce ses locataires à l’employé du gaz (joué par son ancien élève, Jacques Dufilho). On ne voit pas qui d’autre qu’elle pouvait jouer la détestable usurière assassinée par Raskolnikov (Robert Hossein) pour le remake contemporain de «Crime et châtiment» (1956). Dans «Quai de Grenelle» (1950), l’inspecteur Robert Dalban la traite de "…vieille cinglée", mais c’est bien son témoignage qui entraîne Henri Vidal sur le chemin du crime.

L’habit de religieuse ne la rend pas moins mauvaise dans «La jeune folle» (1952) où elle s’acharne en ricanant sur la pauvre Danièle Delorme. Au temps de «Ces dames aux chapeaux verts» (qu’elle interpréta deux fois, en 1929 et 1937), elle cultivait élégance et pruderie : elle change résolument de look dans «Porte des Lilas» (1957) où sa fripière, mère de Juju le bon à rien (Pierre Brasseur), ressemble vraiment à une clocharde. Sur sa lancée, voilà qu’elle boit son litron au goulot dans «Un certain Monsieur Jo» (1957). Alors qu’elle mettait Fernand Ledoux à la retraite, au nom du jeunisme, dans «Papa, Maman, ma femme et moi» (1955), on l’aperçoit, âgée de 85 ans, dans «Les misérables» (1957) et «En cas de malheur» (1958) face à Jean Gabin, décidément l’un de ses partenaires favoris : la preuve, elle tient encore, l’année de sa disparition, la boutique de Marie Tatin, l’épicière de «Maigret et l’affaire Saint-Fiacre» (1959).

Vaincue par un cancer, Gabrielle Fontan s’éteint le 8 septembre 1959, à Juvisy-sur-Orge, après soixante-dix ans de carrière ininterrompue.

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant (janvier 2016)
Ed.7.2.1 : 25-1-2016