Mamie gâteau ou Tatie Danielle ?

Tableau n° 31

Germaine Delbat
Hélène Dieudonné
Gabrielle Fontan
Andrée Tainsy

Elles ont incarné toutes les quatre des bonnes, des concierges, des vieilles dames, des infirmières, des gouvernantes, des cuisinières, et même des bonnes sœurs.

Petites mamies douces ou à fort tempérament, malicieuses ou indulgentes, mamies gâteaux ou Taties Danielle, elles ont indéniablement marqué nos esprits.

La douce Germaine Delbat, révélée par la pièce et le film «Oscar», la versatile Hélène Dieudonné, mamie d'«Une ravissante idiote», l'acariâtre Gabrielle Fontan, Marie Tatin dans l'entourage du commisssaire Maigret et la discrète Andrée Tainsy que Bertrand Tavernier utilisa si souvent à bon escient, nous auront tout à tour rappelé nos propres grands-mères…

Donatienne, janvier 2016
… discrète, mais remarquée
Andrée TainsyAndrée Tainsy (1948)

Née le 26 avril 1911, à Etterbeek, une commune limitrophe de Bruxelles (Belgique), Andrée Micheline Ghislaine Tainsy est la fille cadette des trois enfants d'un papa représentant en instruments de musique pour la Belgique et la France et d'une maman qui se consacrait à son foyer.

S'exprimant d'une voix douce, elle était discrète jusqu'à l'effacement, bien qu'elle ait promené sa menue silhouette et son immense talent dans près de cent pièces de théâtre et dans autant de dramatiques ou de séries télévisées («Les enquêtes de l'inspecteur Leclerc», «La caméra explore le temps : l'affaire Calas» en 1963, etc)".

A la fin de ses études secondaires, elle se rendit à Genève pour suivre les cours lui permettant de devenir assistante sociale. Hélas, les diplômes suisses n'ayant de valeur ni en Belgique ni en France, elle revint à Bruxelles où elle décida de s'inscrire au Conservatoire Royal d'art dramatique dans la classe de Madeleine Renaud-Thévenet. Elle en sortit nantie d'un deuxième prix avec distinction.

En 1940, descendue à Marseille, elle se résolut, après trois mois difficiles, de s'embarquer pour l'Argentine. A Mendoza, elle donna des leçons de diction française, puis gagna Buenos-Aires où elle devint la secrétaire de rédaction d'une revue bimensuelle consacrée à la défense de la cause alliée des Belges et des Français repliés à Londres. Là, elle retrouva plusieurs comédiens français en exil dont Rachel Behrend et Madeleine OzerayMadeleine Ozeray. Bien qu'elle disposa de très peu de temps, elle se produisit à leurs côtés dans une quinzaine de pièces. En juin 1944, la "Franco-Chile Films" lui offrit un rôle important dans «Le moulin des Andes», film inconnu pour la plupart, méconnu par d'autres et qui fut longtemps considéré comme perdu avant que la télévision française ne l'exhume en 1966, à l'étonnement général.

Andrée fait son cinéma…

Andrée TainsyAndrée Tainsy (1973)

Si elle ne décrocha pas de grands rôles au cinéma, Andrée Tainsy nous gratifia de quelques compositions qui ne passèrent pas inaperçues. Julien Duvivier nous la présenta en fille de cuisine dans «Au royaume des cieux» (1949) tandis qu'André Hunebelle en fit une balayeuse de cabaret, la clope au coin des lèvres, lors de sa «Mission à Tanger» (1949), puis une femme de chambre nettement plus avenante dans «Ma femme est formidable» (1951). Robert Darène, fraîchement réalisateur, en fit l'habilleuse dévouée d'une célèbre ballerine (Renée Saint-CyrRenée Saint-Cyr) victime de peines d'amour infligées par «Le chevalier de la nuit» (1953), tandis que Jean Delannoy l'affecta en patronne de bar pour son «Maigret et l'affaire Saint-Fiacre» (1959). La paysanne du «Journal d'une femme de chambre» (1963) ou l'habilleuse du premier «Fantômas» (1964) ne l'écarteront pas des rôles émouvants, voire pathétiques, ne serait-ce que celui obtenu dans «Z» de Costa-Gavras (1969), lequel en fit la mère de ce pauvre Georges Géret tabassé par d'ultras nationalistes grecs.

A l'aube de la décade nouvelle, Jacques Demy en fit une mère dans «Peau d'âne» (1970) et Nina Companeez n'hésita pas à l'inclure au générique de son premier long métrage, «Faustine et le bel été» (1971). Si ses meilleurs souvenirs allèrent vers les trois excellents films gentiment proposés par Bertrand Tavernier, ce fut certainement parce qu'elle put y révéler l'essentiel de sa sensibilité, notamment lorsqu'elle apparaît en douce mémé protectrice du fils de «L'horloger de Saint-Paul» (1973). On la retrouvera en gouvernantes dans «Gloria» (1977), le dernier film de Claude Autant-Lara, et dans «Poulet au vinaigre» (1984) de Claude Chabrol.

L'actrice aborda le siècle nouveau avec «Sous le sable» (2000), en génitrice agressive de la pauvre Charlotte Rampling, puis avec «Après vous» (2003) en grand-mère borgne rassurée de savoir que son petit-fils a enfin plaqué sa “pimbêche”. Toujours grand-mère lors de son ultime apparition dans «Rois et reine» (2004), elle sera réconfortante pour un Mathieu Amalric interné par “erreur” dans un hôpital psychiatrique.

André Tainsy, qui avait pris la nationalité française en 1964, aimait le cinéma, tout en affirmant fréquemment son plus grand attachement aux planches et son amour des textes difficiles. En 1982, Jean-Pierre Vincent, en manque d'interprète du troisième âge, la fit entrer comme pensionnaire à la Comédie-Française pour y tenir le rôle de la vieille bonne dans «Les corbeaux» d'Henry Becque. Ce fut sa seule participation à la Maison de Molière qu'elle quitta dès l'expiration réglementaire d'une année.

Depuis près de cinquante ans, Andrée Tainsy habitait le même appartement parisien derrière la Sorbonne, "… Cinquième étage, sans ascenseur !". Dans l'exercice de son métier comme dans la vie, elle cultivait une discrétion peu commune. Sincère, pudique, affable, elle incarnait mieux que personne l'antivedettariat. Elle fut aussi une femme de parole et fidèle en amitié.

Elle s'apprêtait à remonter sur les planches au Théâtre Gérard Philippe dans une pièce adaptée d'une oeuvre de Mark Twain, «Le journal d'Eve», lorsqu'une fracture lui imposa de demander le report des représentations. Quelques heures avant sa disparition, survenue le 19-12-2004 à Paris, elle s'était rendue, simple spectatrice, à la Manufacture des Abbesses où se donnait un spectacle tiré des textes de Pierre Desproges, «Les animaux ne savent pas qu'ils vont mourir». Les comédiennes pas davantage…

Sources…

Propos recueillis auprès d'Andrée Tainsy, en 1998 à Saint-Tropez et à Paris, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Yvan Foucart (mai 2014)
Ed.7.2.1 : 29-1-2016