Ailleurs l'herbe est plus verte…

Jacques SERNAS (1925 / 2015)

… l'Apollon des steppes
Prenom_NomJacques Sernas

Jokubas Bernardas Sernas naît le 30 juillet 1925 à Kaunas (Lituanie). Son père a embrassé une carrière politique qui en fera, ministre de la justice, le signataire de la déclaration d'indépendance de son pays, en 1919. Sa mère, russe, est originaire de Saint Pétesbourg.

Jocubas a tout juste un an lorsque son père décède. La jeune maman décide alors de quitter son pays pour venir s'installer en France. Le garçonnet, dont le prénom a été francisé, suit une scolarité tranquille. Tout jeune, il maîtrise déjà quatre langues avant d'en parler bien d'autres. Il grandit, passe son baccalauréat avant que la guerre n'éclate. Encore adolescent, il entre dans la résistance. Arrêté, il est emprisonné à Ussel, tente de s'évader et finit dans le sinistre camp de concentration de Buchenwald. Là, où tant d'autres mourront, il a la chance d'en réchapper.

De retour à Paris, il s'inscrit à la Faculté de médecine, tout en exerçant quelques travaux annexes pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa mère : serveur, veilleur de nuit, journaliste pigiste, il couvrira même le procès de Nuremberg pour le journal "Combat".

Devenu un très bel homme, blond aux yeux bleus, athlétique, il pratique la boxe entre autres sports, développe ses muscles et fait office de moniteur de ski lors d'une saison hivernale. Dans la recherche de petits boulots alimentaires, il frappe à toutes les portes, y compris celles du monde du spectacle. Il obtient ainsi un rôle de figuration dans un film. On le retrouve aussi en 1948, sur les planches du Théâtre de la Michodière, dans la pièce «Du côté de chez Proust», avec Pierre Fresnay et Yvonne Printemps.

En 1946, Le producteur Paul Decharme a le projet d'un film mis en scène par Raymond Lamy. Il lui faut trouver un jeune boxeur ; Jacques se présente et est agréé par Jean Gabin qui tient la tête d'affiche et dont il joue le champion ; le voici donc au générique de «Miroir». Olga Horstig devient son agent et lui trouve un autre emploi de boxeur dans «L'idole» (Alexandre Esway, 1949) où il aperçoit bien plus qu'il ne côtoie Yves Montand, lui aussi en tout début de carrière.

Entre ces deux rôles, Marcel l'Herbier l'aura dirigé dans «La révoltée» (1947) sous un costume de skieur qui lui sied à merveille. L'ayant remarqué dans cette bande oubliée, le producteur italien Carlo Ponti l’invite à Rome. N’osant y croire, le jeune homme rejoint tout de même les studios de Cincinatti où se tournent nombre de films d’aventures, de cape et épées, poussant les producteurs transalpins à rechercher de jeunes gens esthétiques et athlétiques. En toute logique, notre jeune héros est retenu. Son charme, sa carrure, son côté Apollon, sa blondeur qui tranche avec le tempérament ténébreux des “latin lovers” lui ouvrent les portes d'une carrière qui se révèlera longue et fructueuse…

Sous le signe de Rome…

Prenom_NomJacques Sernas

Dès son premier film italien, «Jeunesse perdue» (Pietro Germi, 1947), Jacques Sernas flirte avec les premiers rôles, face à Carla Del Poggio et Massimo Girotti, deux vedettes de l'époque. L'année suivante, il enchaîne avec un emploi de dealer dans «Cocaïne», avant de tenir le haut de l'affiche dans «Le moulin du Pô» (Alberto Lattuada, 1948), un drame rural qui en fait un jeune paysan aux idées révolutionnaires fiancé à la charmante Isabella Riva, mais toujours troublé par la belle Carla. Se permettant une escapade hexagonale, il apparaît dans «Jean de la Lune», une pièce de Marcel Achard adaptée par l'auteur, où il est le partenaire de Danielle Darrieux, Claude Dauphin et François Périer.

Le cinéma va bientôt lui donner des parents prestigieux : fils d'Amadeo Nazarri dans «Le loup de la Sila» (1949), petit-fils de Charles Vanel dans «Les mousquetaires de la mer» (1949), acteur qu'il retrouvera dans «Son dernier verdict» (1951) et dans «Une fille nommée Madeleine» (1954), voilà bien des ascendances glorieuses ! Rival de «Barbe Bleue» (Christian Jaque, 1951) amoureux de la jeune Cécile Aubry, il s'y montre dans les versions française et allemande. De passage chez les Gaulois, il connaîtra «L'envers du paradis» (1953) en compagnie d'Etchika Choureau, deux amoureux protégés par Erich von Stroheim et menacés par Dora Doll. En 1959, rentré en Italie, il hésite entre partager «Les nuits de Lucrèce Borgia» (Belinda Lee) et celles de la Duchesse d’Alva : il y a des choix moins cornéliens !

La décennie 60 ouvre la porte aux péplums colorisés qui demandent énormément de figurants encadrés par de jeunes éphèbes aux courbes pleines. Notre héros a le parfait profil pour ce style d'épopées et c'est à lui qu'est confié le rôle du fringant Pâris qui enlèvera «Hélène de Troie» (1955) pour le bon plaisir de Robert Wise, tandis que, dans un second rôle, une jolie frimousse se fait déjà remarquer, celle de Brigitte Bardot. Dans le même registre, citons «Aphrodite déesse de l'amour» (1958, Ah ! le cinéma, quel métier !), «Sous le signe de Rome» où il campe un centurion romain, «La bataille de Corinthe» (1961) pendant laquelle il s'autorise le repos du guerrier dans les bras d'une jeune ingénue, Geneviève Grad ou encore «Le fils de Spartacus» avec Steve Reeves, le célèbre Monsieur Muscles du moment, aussi fort que son illustre papa ! Avec le recul, il faut bien admettre le côté mièvre et naïf de ces productions qui, à l’époque, rassemblaient un public familial enthousiaste.

Jacques Sernas devient ainsi une vedette internationale que l’on retrouve accompagnée des plus jolies comédiennes de son temps, pour son plus grand plaisir , notre homme étant réputé grand séducteur devant l'Eternel, offusqué. Ainsi, dans «Les noces vénitiennes» (1958) où, champion de ski nautique, il assume entre deux exercices la tâche plénière d'amant de Martine Carol. Quant à Dany Robin, soutenant dès 1957 que «C’est la faute d’Adam», elle a sûrement raison !

En 1960, «Parlez-moi d’amour» le suppliera Dalida : bon prince, il s’exécutera. Plus heureusement, il est choisi à cette époque par de célèbres réalisateurs : ainsi Dino Risi, («L'inassouvie», 1960), Federico Fellini («La dolce vita», 1960) ou encore Nicholas Ray («Les 55 jours de Pékin») se seront montrés satisfaits de ses services.

Comment, quand on vit au pays des pâtes fraiches, ne pas goûter aux westerns spaghettis ? Notre homme s'y essaiera face à Giuliano Gemma, spécialiste du genre, dans «Trois cavaliers pour Fort Yuma» (1966). Au fort de la décennie, Jacques Sernas créé sa propre maison de production, "Telestar", responsable de «Barbouze Chérie» (1966) avec Mireille Darc, Venantino Venantini, sa fille Francesca, encore enfant, y faisant une apparition.

Après le déclin de ce cinéma populaire, Jacques Sernas, un temps éloigné du cinéma, réapparaît dans «La peau» de Liliana Cavani (1981), très bel ouvrage tiré du roman de Curzio Malaparte retraçant la libération de Naples par les armées alliées, à laquelle de grands noms comme ceux de Marcello Mastroianni, Burt Lancaster et Claudia Cardinale n'ont pas manqué d'apporter leur contribution. En 1984, s'il endosse réellement le costume d'un gardien de prison dans «L'addition», il ne sera pas pour autant crédité au générique.

L'âge venu, notre vedette se tourne vers le petit écran qui saura l’employer régulièrement ; ainsi il incarne le cardinal Feltin dans la fiction consacrée à «Jean XXIII, le pape du peuple» (2002) et le sulfureux cardinal Marcinkus dans la série évoquant l'éphémère Jean-Paul 1er, «Papa Luciani, il sorriso di Dio» (2006).

Epoux de la journaliste Maria Stella Signorini depuis 1955, Jacques Sernas fut le père d’une charmante Francesca. Homme élégant cultivé, et sportif, aimant les voyages, pratiquant le golf et le tennis, il habitait dans la région de Rome où il décéda le 3 juillet 2015, dans sa 90ème année.

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Donatienne (novembre 2016)
Ed.8.1.2 : 23-11-2016