Quatre actrices américaines extravagantes… (2)

Mary BOLAND (1880 / 1965)

… l'extravagante Mrs Ruggles
Mary BolandMary Boland

Alors qu'elle fut sans conteste l'une des comédiennes les plus extravagantes de l'écran américain des années 30, Mary Boland est peu connue en France où, sur une cinquantaine de rôles, une dizaine de titres seulement ont été présentés, et encore ne s'agit-il pas de la quinzaine de films dont elle tint la vedette comme «Mama Runs Wild» (1937) où, totalement déchaînée, elle est nommée chef honoraire de la police !

Fille du comédien William A. Boland, Marie Anne Boland est née le 28 janvier 1880 à Philadelphie. Elle fait son apprentissage dès la fin de l'adolescence au sein de troupes itinérantes qui la mènent de Cincinatti à Los Angeles. «Strongheart» de William C. De Mille, qu'elle joue pendant deux ans, attire sur elle l'attention de la critique qui se réjouit de la voir débuter à Broadway en 1905. Pendant six années consécutives, elle sera la partenaire privilégiée de John Drew, un grand comédien shakespearien dont on ne connaît guère aujourd'hui que son lien de parenté avec Lionel, John et Ethel Barrymore, ses neveux et nièce.

Boland et Drew joueront ensemble à neuf reprises, l'occasion pour Mary de se faire remarquer par le pionnier Thomas H. Ince qui l'engage en 1915 pour une dizaine de films tournés pour la Triangle Film Corporation, comme «The Stepping Stone» (1916), «The Prodigal Wife» (1918) – un mélo dont elle est l'héroïne – ou «The Price of Happiness» (1916) dont l'affiche la présente comme "The lovely and popular star". Son dernier film muet, «His Temporary Wife» (1920), lui donne le rôle d'une maîtresse encombrante au nom aussi inquiétant que prometteur : Verna Devore !

Ensuite, tout au long des années 20, les succès théâtraux l'emportent, entre autres «The Craddle Snatchers» (1925) où, cougar avant l'heure, elle prend pour amant un juvénile Humphrey Bogart, partenaire qu'elle s'était pourtant juré de ne jamais réengager à ses côtés car il ne connaissait pas suffisamment son texte. Dans «Jubilee», une comédie musicale de Moss Hart et Cole Porter créée en 1935, elle joue une reine déchue tombée amoureuse d'un pseudo Johnny Weissmuller. Lorsque la Paramount la prend sous contrat, après dix ans d'absence des écrans, elle n'a plus rien d'une jeune première mais tout de la matrone foldingue qui sera désormais sa marque de fabrique. "Pourtant, s'étonnait-elle, je ne suis pas drôle du tout en dehors du plateau !".

Mary Boland fait son cinéma… parlant !

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A l'instar de Billie Burke ou Spring Byington, Mary Boland se spécialise dans les bourgeoises excentriques et écervelées comme la mère d'Ann Sothern dans «Charmante famille» (1937), une comédie d'Otto Preminger où elle enfile à tout va les propos sans queue ni tête. Ces saillies burlesques deviendront sa marque de fabrique au point qu'un critique du New York Times créera pour l'occasion le terme de “bolandisme” !

Très drôle dans «Stingaree» (1934) de William A. Wellman, elle joue une bourgeoise australienne qui se rêve en chanteuse d'opéra alors qu'elle serait plutôt une source d'inspiration possible pour le personnage de Bianca Castafiore. Leo McCarey lui confie l'un de ses très bons rôles, celui d'Effie Floud, une américaine parvenue qui, pour réformer son “plouc” de mari, engage à son service le très stylé Charles Laughton, alias «L'extravagant Monsieur Ruggles» (1935).

En réalité, c'est Mary Boland qui fut à quatorze reprises une extravagante Mrs Ruggles puisque son partenaire de prédilection fut l'excellent Charles Ruggles, pauvre mari sans cesse houspillé par cette volubile épouse. Dans «Mama Loves Papa» (1933) ou «Early To Bed» (1936), elle le sermonne comme s'il était un gamin pris en faute et, dans un sketch de «Si j'avais un million» (1932), cette intarissable bavarde poursuit son époux jusque dans ses cauchemars ! Entamé avec «The Night of June 13th» (1932) et «Evenings For Sale» (1932), où ils jouent les comparses comiques, leur ménage fonctionne si bien qu'ils se partagent la vedette de «People Will Talk» (1935) – où ils filent le parfait amour – et de «Wives Never Know» (1936) où Charlie entreprend vainement de tromper son envahissante épouse avec une française sexy nommée Renée La Journée ! Le couple connaît quelques turbulences lorsqu'il adopte Donald O'Connor, adolescent indocile de «Boy Trouble» (1939) et de sa suite, «Night Work» (1939). Dans «Poker Party» (1934), un savoureux McCarey, nos tourtereaux envisagent une seconde lune de miel qui, hélas, vire à la catastrophe lorsque Mary se trouve suspendue dans le vide, sur un arbre perchée… "They Love To Make You Laugh" proclamait fort justement l'une des affiches du tandem.

Parmi les curiosités de sa filmographie, retenons «Four Frightened People» (1933), un film d'aventures signé Cecil B. DeMille, où, naufragée égarée dans la jungle, la voilà capturée par les guerriers Semang qui jaugent ses rondeurs et exigent une rançon égale à son poids en riz ! On aimerait découvrir «Down To Their Last Yacht» (1934) uniquement parce qu'elle y joue Queenie, la reine de Malakamokalu, ou «The Magnificent Fraud» (1939) où elle conte fleurette à un Akim Tamiroff déguisé en dictateur sud-américain. Elle affiche au compteur un bon nombre de riches excentriques comme Ethel Hilary dans «He Married His Wife» (1940) ou Mrs Elvira Hawkley, patronne snob de Laurel et Hardy dans «Les cuistots de Sa Majesté» (1944), mais le prototype du personnage est bien la Comtesse DeLave, “accro” au mariage ("L'amour, l'amour…" s'exclame-t-elle en français), aux ragots et au champagne dans «Femmes» (1939) de George Cukor.

Mary Boland trouva sans doute son meilleur rôle dans «Orgueil et préjugés» (1940), belle adaptation du roman de Jane Austen, où cette chère Mrs Bennett, obsédée par ses "… pauvres nerfs" et ses cinq filles à marier, s'agite, piaille et couine tant et si bien que son brave homme de mari (Edmund Gwenn) préfère se réfugier dans sa bibliothèque plutôt que d'écouter ses babillages incessants. Dans la réalité, elle ne connut guère ce genre de préoccupations puisqu'elle ne se maria pas et n'eut pas d'enfants. Très drôle encore en Ma Ghenoccio, mama d'une famille d'acrobates dans «La belle imprudente» (1948), elle renonce au cinéma après un dernier rôle déconcertant de logeuse louche dans «Guilty Bystander» (1950), film noir méconnu.

Dix ans avant sa disparition, le 23 juin 1965 à New York, on la revoit une dernière fois sur scène à Broadway en 1954 dans «Lullaby». À la télévision, elle reprend le rôle de Marie Dressler dans une nouvelle version de «Dinner At Eight» (1948) et celui de Comtesse DeLave dans «The Women» (1955) – la pièce de Claire Boothe qui avait inspiré le chef d'œuvre de Cukor – deux remakes de grands classiques, l'occasion de regretter qu'elle n'ait pas rencontré plus souvent les grands metteurs en scène qu'elle méritait.

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant (février 2018)
Éd.8.1.3 : 9-2-2018