Quatre actrices américaines extravagantes… (2)

Margaret HAMILTON (1902 / 1985)

… ma sorcière mal aimée
Margaret HamiltonMargaret Hamilton

Promue au rang de femme remarquable en 2016 par la dessinatrice Pénélope Bagieu dans son album «Culottées», Margaret Hamilton fut l'incontestable chef de file des laiderons d'Hollywood, figurant en bonne place parmi les plus belles tronches du cinéma américain.

Grande, osseuse, le visage taillé à la serpe, Margaret Brainard Hamilton, née le 9 décembre 1902 à Cleveland (Ohio), se destinait à l'enseignement mais c'est au théâtre en 1923 qu'elle fera ses débuts professionnels. Dès ses premiers pas sur scène, puis à l'écran dix ans plus tard, elle intègre d'office la cohorte des commères détestables et des vieilles filles aigries.

Ses prestations dans une vingtaine de films tout au long des années 30 seront épisodiques mais lui permettront tout de même d'être dirigée par de bons cinéastes comme Henry King ou Henry Hathaway. Dans «Ils étaient trois» (1936) de William Wyler ou «La joyeuse suicidée» (1937) de William A. Wellman, elle se contente d'apparaître, le visage mauvais et la réplique acide aux lèvres, et aussitôt toutes les cancanières de village sont présentes… Wellman l'utilisera à nouveau dans cet emploi dans son beau western, «L'étrange incident» (1943).

Margaret Hamilton avait épousé Paul Boynton Meserve en 1931 pour divorcer en 1938, deux ans après la naissance d'un fils, Hamilton Wadsworth Meserve, qu'elle dut élever seule. Aussi se résolut-elle à accepter tous les rôles proposés même lorsqu'elle savait qu'ils ne brillaient pas par leur originalité…

Ma sorcière fait son cinéma…

Margaret HamiltonMargaret Hamilton

Philosophe, elle apprit à subir sans broncher l'ironie de scènes basées sur son physique si particulier. Elle savait bien que, même lorsque le personnage s'appelait Madame Du Barry comme dans «Hat, Coat and Glove» (1934), elle n'allait pas jouer une courtisane célèbre pour sa beauté ! Dans «Saratoga» (1937), Frank Morgan pense manifestement qu'aucun produit cosmétique n'aura d'effet sur elle ; quant à W.C. Fields, dans «Mon petit poussin chéri» (1940), il s'amuse à agacer Margaret sous le regard ironique de Mae West, bien convaincue qu'elle n'a pas à redouter de concurrence de ce côté… Logeuse peu avenante, elle n'en est pas moins courtisée par Raymond Walburn dans «Broadway Bill» (1934) de Frank Capra ; il est vrai qu'elle intéresse davantage son prétendant pour ses deniers que pour sa "… face de vinaigre" ainsi qu'il le proclame élégamment. Le caractère haineux complétant la disgrâce physique, elle est plus détestable encore dans «J'ai le droit de vivre» (1937) de Fritz Lang où elle refuse de laisser un ancien détenu (Henry Fonda) dormir sous son toit. «Les aventures de Tom Sawyer» (1938) lui attribue le rôle plus sympathique de la mère d'un écolier fugueur mais, lorsque les studios recherchent l'horrible sorcière qui terrorise Judy Garland dans «Le magicien d'Oz» (1939), c'est Margaret qui s'impose après la défection de la belle Gale Sondergaard, révoltée à l'idée de s'enlaidir. Pour Margaret, la question ne se posait visiblement pas : alors qu'elle s'enthousiasmait de participer à l'adaptation de ce classique de la littérature pour la jeunesse et demandait quel rôle lui était réservé, son agent répondit aussi sec : "La sorcière ! Quoi d'autre ?" !

C'est le temps de la consécration : «Le magicien d'Oz» lui offre son interprétation la plus mémorable, d'autant qu'elle y incarne un personnage double puisque les traits de l'horrible voisine, Miss Almira Gulch, se transforment, dans les rêves de la jeune Dorothy, en ceux de la "Méchante Sorcière de l'Ouest" chevauchant son balai, les desseins aussi noirs que le costume. Le visage couvert d'un maquillage vert fluo, elle est l'incarnation idéale de nos pires cauchemars d'enfance mais, pour accéder à ce statut privilégié, Margaret mit sa vie en danger : le tournage de la scène où la sorcière meurt dans les flammes entraîna son hospitalisation pour de graves brûlures au visage et aux mains. Elle ne put reprendre le travail que six semaines plus tard ; toutefois la crainte de se retrouver sans emploi la dissuada de déposer une réclamation contre le studio comme elle l'expliquait volontiers : "Je sais comment ce business fonctionne, je leur ai donc dit que j'acceptais de revenir à une seule condition : plus de feu d'artifice !".

Ma sorcière en vadrouille…

Margaret HamiltonMargaret Hamilton

Après «Le magicien d'Oz», on la retrouve dans «La femme invisible» (1940) auprès de John Barrymore ou dans «Oh ! quel mercredi !» (1947) de Preston Sturges, en sœur du comique Harold Lloyd qu'elle traite de vieux raté. En revanche, c'est elle que James Cagney considère comme un dragon dans «Johnny le vagabond» (1943) et Percy Kilbride n'est pas loin de partager ce point de vue puisqu'il est l'époux de cette satanée bigote dans «Guest in the House» (1944). Sans vergogne, les producteurs la confrontent aux plus belles actrices hollywoodiennes comme Linda Darnell dans «La cité sans homme» (1943) ou Hedy Lamarr dans «Dishonored Lady» (1947) avec la volonté manifeste de souligner sa laideur mais il arrive que le rôle lui permette de montrer "… la beauté cachée des laids" comme dans la comédie parodique «The Villain Still Pursued Her» (1940) où elle se rachète de ses rôles maléfiques en jouant l'aimable maman de la mignonne Anita Louise.

Elle a la chance de retrouver Frank Capra pour «State of the Union/L'enjeu» (1948) et «Jour de chance» (1950) mais ce sont presque ses dernières prestations intéressantes avec celle que lui concocte Joseph L. Mankiewicz dans «On murmure dans la ville» (1951) où elle incarne Miss Sarah Pickett, mauvaise langue diffamant le docteur Praetorius (Cary Grant). Dans «Texas, Brooklyn and Heaven» (1948), toute fière d'être considérée comme imbuvable par tout le quartier, elle mène un trio de vieilles filles coincées que la plantureuse Florence Bates finit par dérider en les initiant au poker et au gin ! En 1951, elle s'auto-parodie en sorcière caricaturale pour Abbott et Costello dans «Deux nigauds chez les barbus» avant de se détourner du cinéma. On ne la reverra que dans six films en vingt ans, dont «Thirteen Ghosts» (1960) de William Castle où le soupçon de sorcellerie continue à peser sur elle.

Ma sorcière apprivoisée…

Margaret HamiltonMargaret Hamilton

La  télévision prend le relais dès 1950. Présente chaque année dans de nombreux shows, sa popularité ne décroît pas, qu'elle participe à des westerns comme «Laramie» (1962) ou «Gunsmoke» (1973) ou, plus logiquement, à trois épisodes de «La famille Addams» (1965) où elle joue Granny Hester Frump, la grand-mère de Morticia. Le retour de la Sorcière de l'Ouest dans «Sesame Street» en 1976 est si saisissant pour le jeune public… que l'épisode ne sera jamais rediffusé !

Au cinéma, Sidney Lumet lui réserve un dernier rôle de vieille fille dans «Le gang Anderson» (1970) quand Robert Altman lui fait entonner l'hymne américain dans «Brewster McCloud» (1970) où on la retrouve morte, le corps recouvert de fientes… Son ultime contribution au grand écran est une postsynchronisation pour le dessin animé «Journey Back to Oz» (1971) où Liza Minnelli remplace sa mère Judy Garland ; Margaret, elle, abandonne le rôle de la sorcière à Ethel Merman et se charge de la voix de Tante Em, un personnage plus aimable qui correspondait mieux à son véritable tempérament.

Grand-mère attentionnée de trois petits enfants et amie des bêtes, elle sera présente jusqu'à ses 80 ans au théâtre, à la radio et à la télévision où sa participation aux spots publicitaires pour la café Maxwell sera plébiscitée. Jusqu'à sa mort qui survint le 16 mai 1985 à Salisbury (Connecticut), elle sera reconnaissante au film qui devait assurer sa postérité et ne dédaignera jamais de revêtir en public le costume de la fameuse sorcière, allant même jusqu'à signer ses autographes WWW pour "The Wicked Witch of the West" !

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"The Wicked Witch of the West"

Citation :

"«Le magicien d'Oz» revient chaque année parce que c'est un si beau film. Je ne pense pas que l'un d'entre nous savait à quel point c'était charmant au début. Mais, après un moment, nous avons tous commencé à le comprendre et nous savions que nous tenions quelque chose"

Margaret Hamilton
Jean-Paul Briant (février 2018)
Éd.8.1.3 : 16-2-2018