Quatre actrices américaines extravagantes… (2)

Mildred NATWICK (1905 / 1994)

… la mère du désert
Mildred NatwickMildred Natwick

Issue d'une famille norvégienne installée dans le Wisconsin au milieu du XIXe siècle, Mildred Natwick est née le 19 juin 1905 à Baltimore.

Elle suit le parcours universitaire d'une jeune fille de bonne famille au très chic Bryn Mawr College de Philadelphie avant de s'orienter vers une carrière de comédienne. Elle trouve ses premiers engagements professionnels à vingt ans.

À partir de 1932, c'est à Broadway qu'elle joue les seconds rôles avec succès, par exemple dans «Candida» (1937) de George Bernard Shaw avec Katharine Cornell ou «The Star Wagon» (1937) avec Lillian Gish ; dans «Blithe Spirit» (1941) de Noël Coward, elle campe – après Margaret Rutherford, créatrice du rôle à Londres – la version américaine de l'excentrique medium Madame Arcati.

Une vingtaine d'années plus tard, épouse acariâtre de Ralph Richardson dans «La valse des toréadors» (1957) de Jean Anouilh, elle se voit récompensée d'une nomination aux Tony Awards, ce qui sera encore le cas en 1971 pour son rôle en vedette dans la comédie musicale «70, Girls, 70». Partenaire de Ruth Gordon dans l'adaptation américaine de «La bonne soupe» de Félicien Marceau en 1960, elle connaît un triomphe personnel avec la comédie de Neil Simon, «Pieds nus dans le parc» (1967), un critique enthousiaste allant jusqu'à voir en elle "… la femme la plus drôle de l'hémisphère nord" ! Ces quelques titres suffisent à faire comprendre que le cinéma ne risquait guère de lui réserver les rôles de jeunes premières mais plutôt ceux de vieilles filles amoureuses ou de veuves BCBG…

Mildred fait son cinéma…

Mildred NatwickMildred Natwick (1980)

Figure récurrente chez John Ford, elle débute sous sa direction dans «Les hommes de la mer» (1940) en fille de bar mélancolique attirée par ce grand gaillard de John Wayne. Elle le retrouve quelques années plus tard mais sa prestation est brève puisqu'il faut qu'elle meure pour que son bébé, «Le fils du désert» (1948), soit recueilli par trois bandits devenus ses atypiques parrains. Conscient de ses capacités, John Ford lui permet de briller davantage lors de «La charge héroïque» (1949) en épouse courageuse du major George O'Brien : respectée de tout le régiment, c'est elle qui met aux arrêts de rigueur le tonitruant Victor McLaglen pour ivrognerie. Devenue la riche veuve irlandaise de «L'homme tranquille» (1952), elle jette son dévolu sur le même McLaglen pour une idylle cocasse plutôt inattendue. À la même époque, lorsqu'Errol Flynn monte «À l'abordage !» (1952), on la retrouve en vieille fille – écossaise, cette fois – chargée d'éduquer la fille du grand Mogol : capturée par les pirates, elle essuie une réflexion peu galante d'Anthony Quinn qui suggère qu'elle ne risque pas d'être vendue comme esclave, étant donné son insuffisance d'appas. Il est vrai qu'elle semble hériter des rôles de duègnes laissés en déshérence par Una O'Connor, comme le prouve à nouveau sa participation à une célèbre comédie de Danny Kaye, «Le bouffon du roi» (1955), où elle se mue carrément en sorcière médiévale. Tant de constance à jouer les vieilles filles ne pouvait qu'attirer l'attention d'Alfred Hitchcock qui la distribue dans l'un des quatre rôles principaux de «Mais qui a tué Harry ?» (1955), célèbre comédie macabre où elle s'attache à séduire le débonnaire Edmund Gwenn. Il faut la voir demander à John Forsythe d'essayer la tasse que doit utiliser le vieux loup de mer lorsqu'il prendra le thé chez elle…

Charmante ou odieuse à la demande, "Milly" se fend d'une composition amusante en Tante Amarilla dans «Yolanda et le voleur» (1945) de Minnelli et participe encore à d'autres classiques comme «Le cottage enchanté» (1945) de John Cromwell ou «The Late George Apley» (1946) de Mankiewicz (elle y joue la sœur collet monté de Ronald Colman). Infirmière rebutée par le sexe dans «Vengeance de femme» (1947), elle prend un malin plaisir à accuser Charles Boyer d'avoir occis son épouse.

Toutefois, elle connaît au cinéma une carrière à éclipses, disparaissant des écrans pendant onze ans entre 1956 et 1967. Installée depuis belle lurette à Manhattan dans un duplex donnant sur Central Park, il est logique que pour son retour elle ait choisi l'adaptation de son succès théâtral, «Pieds nus dans le parc» (1967). Le film de Gene Saks lui donna l'occasion de fréquenter la jeune garde hollywoodienne incarnée par Robert Redford et Jane Fonda. Célibataire endurcie dans la vie, Miss Natwick y succombait même au charme d'un Charles Boyer vieillissant. Nommée à l'oscar, elle ne décrocha pas la timbale mais parut encore dans quelques comédies de bon aloi signées Peter Bogdanovitch – «At Long Last Love» (1975) - ou Robert Mulligan – «Kiss Me Goodbye» (1982).

Elle avait joué pour CBS en 1946 une première version du thriller «Raccrochez, c'est une erreur» et, dès lors, elle ne délaissa jamais la télévision, entre autres dans deux épisodes de la fameuse série «Alfred Hitchcock présente» : tante à héritage dans «The Perfect Murder» (1956), elle tient le rôle principal de «Miss Bracegirdle Does her Duty» (1958) où elle affronte un tueur dans sa chambre d'hôtel lors d'un séjour à Paris. Lors d'une reprise d'«Arsenic et vieilles dentelles», elle joue l'une des deux vieilles dames meurtrières aux côtés du grand Boris Karloff. Plus tard, elle partagea avec Helen Hayes la tête d'affiche d'une série policière, «The Snoop Sisters» (1972-1974), où ces deux comédiennes émérites incarnaient deux sœurs férues d'histoires policières dont les suspects se nommaient Vincent Price, Joan Blondell ou Paulette Goddard. Quoique bonne chrétienne, Mildred ne poussa pas la charité jusqu'à céder à son éminente partenaire l'Emmy Award qu'elle reçut pour le rôle et qui leur avait valu à toutes deux une citation. Dans la série policière «MacMillan and Wife» (1971), elle joua à deux reprises la mère de Rock Hudson et on put l'apercevoir encore dans «Arabesque», «Magnum» ou «La croisière s'amuse» - où elle joue une certaine Beatrice Dale, ce qui peut surprendre au vu de ses rôles de prédilection !  

C'est Stephen Frears qui lui offrit son dernier personnage à l'écran : dans «Les liaisons dangereuses» (1988), la plus belle adaptation du roman de Laclos, elle joue Mme de Rosemonde, la tante du libertin Valmont (John Malkovich), une aïeule aux conseils avisés. À 83 ans, son œil pétille et sa langue va bon train mais il n'est pas sûr que les spectateurs aient reconnu sous les atours et les dentelles XVIIIe la fine comédienne qui sous le nom de Miss Gravely s'accusait d'avoir "tué Harry", histoire de draguer ce vieux briscard de Capitaine Wiles.

Elle devait mourir six ans plus tard à Manhattan le 25 octobre 1994.

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant (février 2018)
Éd.8.1.3 : 19-2-2018