"Autant en emporte le vent…"

Jane DARWELL (1879 / 1967)

… Dolly Merriweather vs Ma Joad
Jane DarwellJane Darwell

Sa maison natale à Palmyra, dans le Missouri, est aujourd'hui répertoriée dans le registre national des lieux historiques : c'est dire à quel point Jane Darwell, qui promena ses sympathiques rondeurs dans près de 180 films, appartient au patrimoine cinématographique américain.

Née le 15 octobre 1879, Patti Mary Woodard passa son enfance dans le ranch familial : qu'on ne s'étonne plus de la voir, à soixante-dix ans bien sonnés, fréquenter l'univers westernien de John Ford ou des séries télé comme «Maverick» ou «La grande caravane» ! Alors qu'elle rêve de devenir écuyère ou chanteuse d'opéra, son père, respectable directeur d'une compagnie de chemins de fer, ne voit pas ces projets d'un œil bienveillant. On ne sait s'il apprécia davantage son envie de devenir nonne, un rôle que le cinéma lui réservera dans «Three Wise Fools» (1946). Lorsque ses études de chant et de théâtre l'orientent finalement vers les planches, elle préfère se choisir un pseudonyme : c'est ainsi que Jane Darwell débute sur scène à Chicago en lieu et place de Patti Woodard.

La jeune comédienne se produit à Broadway au tout début du XXe siècle et les tournées la conduisent jusqu'en Europe, de Londres à Berlin. On la découvre au cinéma en 1913, dirigée par Francis Ford – le frère de John – ou Henry MacRae puis, à cinq reprises, par Cecil B. De Mille ; dans «Brewster's Millions» (1914), son personnage s'appelle d'ailleurs Mrs De Mille ! Entre autres personnages étonnants, elle incarne Milwaukee Sadie dans «The Master Mind» (1914) et Watahnah, une indienne chassée de sa tribu, dans «The White Squaw» (1913).

Eloignée des écrans pendant quinze ans, elle y revient dès les débuts du parlant pour jouer la veuve Douglas dans «Tom Sawyer» (1930) et «Huckleberry Finn» (1931) aux côtés de Jackie Coogan, l'ex-Kid de Chaplin. Elle a déjà la cinquantaine mais, tout au long des années 30, elle ne rechignera pas à la besogne puisqu'on la retrouve par exemple dix-neuf fois à l'affiche en 1933 et vingt-cinq fois en 1934. Si beaucoup d'apparitions ne sont pas créditées au générique, elles sont de toute évidence le plus sûr moyen de devenir une des “supporting actresses” les plus populaires du cinéma américain.

D'abord spécialisée dans les rôles de cuisinière joviale ou de voisines à la langue bien pendue, elle ne manque pas de vaillance comme le démontre sa participation à cinq films de l'irritante Shirley Temple, entre autres «Boucles d'or» (1935) et «Pauvre petite fille riche» (1936) ; «Capitaine Janvier» (1936) nous vaut tout de même un échange savoureux entre une Jane Darwell énamourée et l'excellent Guy Kibbee. Heureusement, on la retrouve aussi dans de grands films comme «Back Street» (1932) de John M. Stahl, «Sérénade à trois» (1933) de Lubitsch où elle joue la logeuse de Gary Cooper ou «Love is News» (1936) où elle tient le même rôle auprès de Tyrone Power. Au début de la fresque baroque de Joseph von Sternberg, «L'impératrice rouge» (1934), elle a deux scènes en gouvernante de la future Catherine II (Marlene Dietrich) Exceptionnellement, elle obtiendra le premier rôle : elle joue une vieille dame aveugle, mère de Claire Trevor, dans «Star for a Night» (1936) et l'infirmière en chef dans «The Great Hospital Mystery» (1937) ou «Private Nurse» (1941) ; dans une série “B” du studio Republic, «Captain Tugboat Annie» (1945), elle succède à Marie Dressler dans le rôle d'Annie la batelière et son aimable trogne en gros plan sur l'affiche fait plaisir à voir.

"Demain est un autre jour…"

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La palme revient tout de même à sa savoureuse composition dans «Autant en emporte le vent» (1939) où elle campe Dolly Merriwether, la redoutable commère d'Atlanta, jamais avare d'une remarque vipérine sur Scarlett O'Hara. La même année, elle incarne la mère des frères James (Tyrone Power et Henry Fonda) dans «Le brigand bien-aimé» de Henry King et trouve enfin le rôle qui va marquer durablement les spectateurs, celui de la mère américaine type, le cœur sur la main et la main sur la Bible. Cette interprétation émouvante convainc John Ford qui lui confie le personnage capital de Ma Joad dans «Les raisins de la colère» (1940) : véritable Mère Courage, elle permet à la famille de tenir malgré les injustices dont elle est victime. Dans la dernière scène du film, elle affirme avec force : "Nous allons continuer, toujours, car nous sommes le peuple". Cette performance exceptionnelle lui vaudra l'oscar du second rôle féminin, malgré la redoutable concurrence de Judith Anderson dans «Rebecca». Dès l'année suivante, elle donne une belle réplique de ce personnage dans un film trop méconnu de William Dieterle, «Tous les biens de la terre» (1941). Tyrone Power redevient son fiston dans «L'odyssée des Mormons» (1940) tandis que, dans «Échec à la gestapo» (1942), c'est Humphrey Bogart qui s'y colle. Toutefois elle semblait marquer une préférence pour Henry Fonda, avec qui elle tourna six films : elle le saluait volontiers d'un "Hi, son !" à quoi il répondait en toute logique : "Hi, Ma !"

Mère, grand-mère ou tante idéales, la voilà qui chaperonne, après Shirley Temple, les jeunes Roddy McDowall ou Jane Withers dans quelques séries “B” bien oubliées. John Ford, lui, ne l'oublie pas et l'intègre à sa troupe de fidèles acteurs : elle joue Kate Nelson dans «La poursuite infernale» (1946), Miss Florie dans «Le fils du désert» (1948) et Mrs Aurora Ratchitt dans «Le soleil brille pour tout le monde» (1953) ; surtout, dans «Le convoi des braves» (1950), il faut la voir en Sœur Ledeyard soufflant dans son clairon pour donner le départ de la caravane des mormons. En total contre-emploi dans le beau western de William Wellman, «L'étrange incident» (1943), elle sera l'épouvantable Ma Grier, adepte fanatique du lynchage expéditif ; de même, dans «Femmes en cage» (1950) et «Girls in Prison» (1956), elle joue avec verve les matrones sadiques. À cette époque, on la retrouve sur les planches, passant avec bonheur de la comédie («Suds in your Eyes», 1944) au drame («Maison de Poupée» d'Ibsen, 1945).

La télévision des années 50 lui fait les yeux doux et c'est ainsi qu'elle croise «Rintintin» (1956), «Mon amie Flicka» (1956) ou «Lassie» (1961) pour des programmes tous publics. Au cinéma, elle forme un couple sympathique avec le débonnaire Victor Moore, le juge de paix étourdi de «Cinq mariages à l'essai» (1952) mais ensuite elle n'apparaît plus que dans une dizaine de films. Emergent à peine deux courts rôles de femme de ménage au service d'Edmund Gwenn dans «Le bigame» (1953) ou de Fred McMurray dans «Demain est un autre jour» (1955) - le titre français de ce film semble un clin d'œil à la réplique finale de «Gone With the Wind». Après une dernière contribution à l'œuvre de Ford pour «La dernière fanfare» (1958), elle se retire à l'âge de 80 ans, non sans avoir reçu l'hommage d'une étoile à son nom sur le Hollywood Walk of Fame. Il fallut toute l'insistance de Walt Disney pour qu'elle consente à apparaître, amaigrie et fatiguée, dans «Mary Poppins» (1964) : il ne voyait qu'elle pour jouer la vieille dame qui nourrit les oiseaux. Ce fut son dernier film.

Jane Darwell devait mourir trois ans plus tard, le 13 août 1967, dans la maison de retraite des artistes de cinéma de Woodland Hills (Californie).

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant (octobre 2018)
Éd.8.1.4 : 4-11-2018