"Autant en emporte le vent"…

Hattie McDANIEL (1895 /1952)

… inoubliable Mammy
Hattie McDanielHattie McDaniel

Fille d'un pasteur baptiste de Virginie et d'une chanteuse de gospel, Hattie McDaniel naît à Wichita (Kansas, U.S.A.) le 10 juin 1895. C'est la benjamine d'une famille de treize enfants (dont Sam et Etta, qui se feront également connaître au cinéma), tous destinés par leurs parents à intégrer les chœurs religieux. Dotée d'un heureux tempérament, Hattie chante tout le temps, au point que sa mère en perd parfois patience. Dès l'âge de quinze ans, elle quitte l'école pour se produire sur scène aux côtés de son frère Otis au sein de troupes nommées «The Mighty Minstrels» ou, plus tard, «The Melody Hounds». Elle connaît pendant une vingtaine d'années une carrière de chanteuse, de danseuse et de comédienne, tant au théâtre que sur les ondes radiophoniques où elle acquiert un début de notoriété, d'autant qu'elle écrit elle-même des chansons qui seront gravées sur microsillon.

En revanche, sa vie privée n'est guère heureuse : mariée une première fois à dix-huit ans, elle est veuve quatre ans plus tard ; un second mariage la laisse de nouveau veuve en 1922, son mari ayant été tué par balle. La crise de 1929 met un frein à sa carrière et, la réussite d'une artiste noire s'avérant problématique, Hattie doit se résoudre à travailler comme femme de chambre ou hôtesse d'accueil pour joindre les deux bouts. Au début des années trente, elle rejoint son frère Sam à Los Angeles et, après avoir essuyé quelques revers, elle connaît une belle popularité sur les ondes sous le pseudonyme de Hi-Hat-Hattie.

Lorsqu'elle débute au cinéma en 1931, Hollywood ne lui réserve que des silhouettes conventionnelles comme en témoignent ses apparitions en servante de Marlene Dietrich dans «Venus Blonde» (1932) ou de Mae West dans «Je ne suis pas un ange» (1933). En 1934, elle n'est guère qu'une figurante lors du final du beau mélo de John M. Stahl, «Imitation of Life». Si l'on observe ses quarante premiers films, tournés entre 1931 et 1936, on décompte près de deux tiers de rôles de bonnes ou de cuisinières… Grâce à John Ford, elle tire enfin son épingle du jeu : dans «Judge Priest» (1934), elle étend le linge en chantant magnifiquement le gospel et se paye même un duo avec Will Rogers sur un hymne célèbre, «Yes, Lord». L'année suivante, ses partenaires sont Irene Dunne et Paul Robeson dans la comédie musicale «Show Boat». Elle finit par imposer son personnage débonnaire au rire sonore et au franc parler qui parvient à voler la vedette aux plus aguerris, tels Jean Harlow et Clark Gable dans «La malle de Singapour» (1935) sans parler de la crispante Shirley Temple – qu'elle appelle cependant "Honey" ! – dans «Le petit colonel» (1935). Sa placidité ironique fait merveille dans «Alice Adams» (1935), lors d'une mémorable scène de repas où une Katharine Hepburn snobinarde a voulu la déguiser en domestique stylée. Présente en 1938 dans de savoureuses comédies, elle asperge d'eau Henry Fonda amoureux de Barbara Stanwyck («The Mad Miss Manton») avant d'arbitrer les démêlés sentimentaux de Ginger Rogers face à Fred Astaire dans «Amanda» ou James Stewart dans «Mariage incognito». Rien n'est gagné pour autant : elle ne participe que très modestement à «La joyeuse suicidée» de William A. Wellman (1937) tandis que son nom n'est toujours pas cité sur les affiches de «L'ensorceleuse» (1938) ou de «Zenobia» (1939)…

«Gone With the Wind»

Hattie McDaniel la Mammy de Scarlett

La consécration arrive en 1939 lors de la sortie du film le plus attendu de toute l'histoire du cinéma, «Autant en emporte le vent». Sur l'interprète idéale de Mammy, même Eleanor Roosevelt émit son opinion. Grâce au soutien de Clark Gable, Hattie emporta le rôle haut la main dès son bout d'essai. Tout le monde garde en mémoire ses réparties pleines de bon sens, son ironie affectueuse à l'égard de la capricieuse Scarlett O'Hara et son jupon de satin rouge, cadeau de Rhett Butler… Pour de nombreux critiques, Hattie délivre la meilleure interprétation avec celle de Vivien Leigh. Comme tous les acteurs noirs du film, elle est interdite de projection lors de la première à Atlanta le 15 décembre 1939 : Clark Gable, scandalisé, menace de ne pas s'y rendre mais Hattie l'en dissuade. Deux mois plus tard, elle tient sa revanche : le 29 février 1940, elle devient la première actrice noire à remporter un oscar, celui du meilleur second rôle féminin à elle remis par sa collègue Fay Bainter. Sobre et émouvante, elle se contente de déclarer : "C'est un des moments les plus heureux de ma vie". Lors de la cérémonie, Hattie et son compagnon sont pourtant relégués en fond de salle et David O'Selznick lui-même est intervenu pour qu'une chambre lui soit réservée dans un hôtel interdit aux “personnes de couleur”…

Demain est un autre jour…

Curieusement, l'oscar n'amènera pas un afflux de rôles intéressants. Bien sûr, elle côtoie nombre de stars qui sauront l'apprécier : Errol Flynn et Olivia de Havilland dans le beau western de Raoul Walsh, «La charge fantastique» (1941), Bette Davis dans «Le grand mensonge» (1941) ou James Cagney dans «Johnny le vagabond» (1943). Elle contribue à l'effort de guerre hollywoodien en chantant avec gouaille «Ice Cold Katie» dans «Thank Your Lucky Stars» (1943). Servante au grand cœur, la bien nommée Fidelia de «Depuis ton départ» (1944) continue à servir la famille de Claudette Colbert alors qu'elle n'est plus payée. Une scène d'«Affectionately Yours» (1941) en dit long sur le rôle de faire-valoir comique des comédiens noirs : alors que l'on attend l'apparition de Merle Oberon en robe de mariée, c'est Hattie qui paraît dans sa tenue de domestique, le bouquet de fleurs d'oranger à la main, devant les mines effarées de l'assemblée ; le spectateur est censé trouver cela drôle… En dix ans on ne la verra qu'une vingtaine de fois alors qu'elle avait tourné soixante films dans la décennie précédente. Dans son dernier film, «Le grand départ» (1949), elle retrouve un énième rôle de sympathique servante mais son metteur en scène, Edward Ludwig, ne lui accorde pas l'aumône d'un gros plan…

La couleur pourpre…

Hattie McDanielHattie McDaniel

Si le premier oscar attribué à un comédien noir marqua les esprits, il fut aussi source de bien des polémiques. Alors qu'elle peut enfin acheter une villa à Los Angeles, une action en justice est intentée afin d'interdire aux noirs d'habiter certains quartiers de la ville : fort heureusement, Hattie remportera son procès. Plus insidieusement, on reprocha à la comédienne d'exploiter une image trop stéréotypée et réductrice des afro-américains. À ses détracteurs, Hattie opposa une réponse célèbre : "Je préfère jouer une servante pour 700 dollars par semaine que d'en être une et ne gagner que 7 dollars !". Lorsqu'à la fin des années quarante, elle devient la première actrice noire vedette d'une sitcom radiophonique - «The Beulah Show» - ces critiques reprennent de plus belle alors que le programme est apprécié par des millions d'auditeurs. À la même époque, un troisième mariage se solde par un divorce au bout de quatre ans ; une quatrième union en 1949 ne durera que cinq mois.

En 1950, une crise cardiaque contraint Hattie à renoncer à la version télévisée du «Beulah show» et c'est Ethel Waters qui la remplace un temps. Quelques mois plus tard, il semble qu'elle puisse enfin retrouver son rôle mais ce ne sera que pour six épisodes : un cancer du sein met un terme définitif à sa carrière. Hospitalisée, elle meurt quelques mois plus tard, le 26 octobre 1952, à San Fernando Valley. Malgré l'éclat de sa carrière et l'émotion suscitée par sa disparition, elle devait être encore victime de la ségrégation puisque Hollywood Memorial Park, le cimetière des stars, lui fut refusé.

Aujourd'hui, histoire de se racheter peut-être, Hollywood annonce un biopic consacrée à Hattie McDaniel. D'autres actrices noires ont obtenu l'oscar comme Mo'Nique, lauréate en 2010 pour le meilleur second rôle féminin, qui lui rendit hommage en ces termes : "Je remercie Hattie McDaniel d'avoir enduré ce qu'elle a enduré pour que je n'aie pas à subir la même chose".

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

" J'espère sincèrement que je ferai toujours honneur à ma race et à l'industrie cinématographique"

Hattie McDaniel, lors de la cérémonie de remise des oscars
"pourpre est la couleur du coeur…"
Jean-Paul Briant (octobre 2018)
Éd.8.1.4 : 25--10-2018