"Autant en emporte le vent…"

Butterfly McQUEEN (1911 / 1995)

… Prissy, la petite servante de Tara
Butterfly McQueenButterfly McQueen, Prissy (1939)

Ses rôles, souvent brefs, en nombre restreint, disent assez l'impossibilité pour une comédienne noire, même célèbre, de sortir à cette époque de l'ornière des personnages conventionnels de domestique : tout le monde se souvient de Prissy, la petite bonne hystérique d'«Autant en emporte le vent», mais… de quoi d'autre ?

Née le 8 janvier 1911 à Tampa en Floride (U.S.A.), la petite Thelma McQueen passe son enfance à Augusta, en Géorgie. Bien que déjà sceptique quant à l'éventualité de l'au-delà, elle adore chanter dans les chœurs religieux et songe à devenir infirmière. Finalement, elle apprend la danse à New York auprès de Katherine Dunham puis débute sur les planches dans «Brown Sugar» produit par George Abbott. Comme son prénom originel l'insupporte, elle a l'idée d'en changer lorsqu'elle s'illustre dans une danse du papillon – The Butterfly Ballet – pour une version musicale du «Songe d'une nuit d'été». En 1938, elle joue à Broadway «What a Life» lorsqu'elle est remarquée par une chercheuse de talents à la solde de David O.Selznick ; un essai suffit à convaincre le producteur qu'elle sera l'interprète idéale, drôle et crispante à la fois, du personnage de Prissy.

Son apparition dans «Gone With the Wind» (1939) reste mémorable : Prissy la pleurnicharde, Prissy la paresseuse traînasse dans les rues d'Atlanta au lieu de quérir d'urgence le docteur Meade au moment où Mélanie est sur le point d'accoucher ; en bonus, elle se voit gratifiée par Scarlett O'Hara d'une gifle d'autant plus cinglante que Vivien Leigh ne la ménagea guère au moment du tournage. Il lui fallut de nombreuses années pour accepter l'idée que ce personnage de servante infantile resterait pour toujours son rôle le plus célèbre. Dominée à l'écran par l'irrésistible Mammy jouée par Hattie McDaniel, elle fit preuve sur le plateau d'un caractère bien trempé, entre autres lorsqu'elle fit remarquer qu'elle ne comprenait pas que les limousines soient réservées aux stars et jamais aux comédiens noirs… Prudente, Hattie l'avertit en ces termes : "Si tu te plains tout le temps, Hollywood ne t'engagera jamais plus !".

Pourtant, la même année, elle joue l'employée d'un grand magasin, aux ordres de Joan Crawford, dans «Femmes» de George Cukor (1939), un rôle très bref. Comme Hattie McDaniel, elle rejoint le chœur des bonnes qui pleurnichent à l'affiche de «Affectionately Yours» (1941), un film dont elle déteste les répliques indigentes qui lui sont réservées. Heureusement, Vincente Minnelli la dirige dans le merveilleux «Un petit coin aux cieux» (1943) où elle joue Lily, l'amie de Petunia (Ethel Waters), dans un nombre réduit de scènes toutefois. Pour Minnelli, elle sera encore la servante d'Eleanor Powell dans «Mademoiselle ma femme» (1943). Tablier de domestique et plumeau à la main, tels sont aussi ses accessoires favoris dans un grand film de Michael Curtiz, «Le roman de Mildred Pierce» (1945), où elle retrouve Joan Crawford mais avec tout de même davantage de texte à défendre. David O.Selznick qui l'apprécie l'intègre à la prestigieuse distribution de «Duel au soleil» (1946) : elle y joue Vashti, la petite servante de Lillian Gish, désireuse de se marier mais rien ne presse. Il est vrai qu'avec sa voix flutée, elle semble avoir toujours seize ans alors qu'elle en a déjà trente-cinq.

"Demain est un autre jour…"

Butterfly McQueenButterfly McQueen (1944)

Lancée par cette belle salve de classiques, sa carrière marque pourtant le pas. Sa participation à «Depuis ton départ» (1944) reste sujette à caution : elle devait y jouer une auxiliaire féminine des armées mais son personnage semble avoir disparu du montage final. Servante d'Ann Dvorak, elle croise aussi John Wayne dans deux scènes de «La belle de San Francisco» (1945). Elle pouvait espérer de bonnes retombées d'un rôle plus conséquent dans «Killer Diller» (1948) mais le film, interprété uniquement par des comédiens noirs, reste méconnu. Lassée de camper des personnages stéréotypés au langage trop souvent puéril, elle constate : "J'imaginais que puisque j'étais une femme intelligente, je pouvais jouer n'importe quel type de rôle !". Las, elle disparaît du grand écran pour une vingtaine d'années. La télévision prend un temps le relais : elle participe à cinq épisodes de la sitcom «Beulah» (1950) dont Ethel Waters est alors la vedette et au remake de «The Green Pastures» (1957) aux côtés d'Eddie Rochester Anderson mais cela ne saurait suffire à assurer une vie décente. Elle devient vendeuse puis dame de compagnie tout en animant une émission de radio destinée à "… redonner sa fierté" à sa communauté.

A la fin des années soixante, elle crée sur scène un one-woman show, «Butterfly McQueen and Friends» où elle donne, entre autres, une interprétation amusante et très personnelle de «L'amour est enfant de Bohème». Elle reprend à Broadway le rôle tenu à l'écran par Hattie McDaniel dans «Show Boat» puis participe au remake musical du «Magicien d'Oz», «The Wiz», Le merveilleux est encore à l'honneur lorsqu'elle joue Tante Thelma, une bonne fée cathodique qui lui rapporte un Emmy Award. On la revoit brièvement à l'écran dans son propre rôle pour «The Phynx» (1970) mais elle ne tournera plus que trois films dont seul émerge «Mosquito Coast» (1986) où elle côtoie Harrison Ford et Helen Mirren ; le réalisateur Peter Weir l'encourage à écrire elle-même les répliques de son personnage, Ma Kennywick, avant d'en couper l'essentiel au montage…

En 1989, la commémoration du cinquantenaire de «Gone With the Wind» semble réconcilier Butterfly McQueen avec le personnage de Prissy, d'autant qu'une nouvelle génération de comédiennes afro-américaines lui rend grâce d'avoir ouvert la voie. Femme de caractère, elle n'hésita jamais à s'opposer aux discriminations raciales ni à se proclamer athée dans une Amérique puritaine : "Comme mes ancêtres se sont libérés de l'esclavage, je me suis affranchie de l'esclavage de la religion !". Aussi, bien décidée à rendre le monde meilleur ici et maintenant, Butterfly McQueen consacra son énergie au service d'autrui et spécialement des enfants de Harlem.

Sa fin fut dramatique. Le 22 décembre 1995, un incendie détruisit sa modeste maison d'Augusta : Butterfly périt de ses brûlures. À 85 ans, le “papillon” dont Hollywood avait voulu briser les ailes, s'envola définitivement…

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant (octobre 2018)
Éd.8.1.4 : 12-10-2018