"Autant en emporte le vent…"

Ona MUNSON (1903 / 1955)

… la capiteuse Belle Watling
Ona MunsonOna Munson

De mémoire de cinéphile, la carrière cinématographique d'Ona Munson se résume à deux rôles de femme vénale dans deux films mythiques. Blonde capiteuse, elle paraît au balcon d'une accueillante maison close d'Atlanta dans «Autant en emporte le vent» (1939) : flanquée de son amant Rhett Butler, Belle Watling semble l'incarnation de la femme de mauvaise vie mais les apparences sont trompeuses et si Scarlett O'Hara la méprise, la douce Mélanie ne craindra pas de se compromettre en la remerciant publiquement de sa générosité. Plus redoutable est l'effrayante Mother Gin Sling de «Shanghai Gesture» (1941) qui se plaît à corrompre la fragile Gene Tierney ; couverte de bijoux baroques, perruquée et parée de costumes extraordinaires, Ona Munson y est inoubliable.

Loin de cette image de femme déchue, Owena Elizabeth Wolcott –  née le 16 juin 1903 à Portland – fait ses premiers pas sur scène en 1919, à l'âge de seize ans, en jouant les soubrettes dans la revue «George White's Scandals of 1919». Quelques années plus tard, elle tient le rôle principal de comédies musicales à succès, «No, No, Nanette» en 1926 et «Manhattan Mary» en 1927. Dans le spectacle «Hold Everything» en 1928, elle crée une chanson célèbre, «You're the Cream in My Coffee», reprise ensuite par Nat King Cole.

Pour ses débuts à l'écran, on la découvre en blonde débridée acoquinée au comique Joe E. Brown dans «Going Wild» (1930) et «Broad Minded» (1931). Elle chante dans «The Hot Heiress» (1931), film dont les photos publicitaires la montrent en brune sexy, les épaules nues, vêtue de satin et de fourrures, à une époque où le Code Hays n'avait pas encore cours. Mariée depuis 1926 au cinéaste Edward Buzzell qui débute alors dans la réalisation, elle ne sera pas son égérie, le couple finissant par divorcer. Les commères hollywoodiennes évoquent alors à son propos une liaison avec Ernst Lubitsch ; plus tard on parlera à mots couverts de relations avec Greta Garbo ou la cinéaste Dorothy Arzner. Peu importe à vrai dire mais on ne peut que regretter que ces rencontres n'aient jamais débouché sur un projet cinématographique commun…

Après une incursion dans le film noir auprès d'Edward G. Robinson et Boris Karloff dans «Five Star Final» (1931), Ona va disparaître des écrans pendant six ans. Broadway l'accueille de nouveau pour une comédie musicale, «Hold Your Horses», en 1933. En 1936, elle change de registre avec «Ghosts/Les revenants), un drame d'Ibsen, mis en scène et interprété par Alla Nazimova.

"Demain est un autre jour…"

Ona MunsonOna Munson

À son retour sur les écrans, Ona Munson semble hésiter entre les personnages délurés comme celui qu'elle tient dans «His Exciting Night» (1938) face à Charlie Ruggles ou les bonnes épouses comme celle du directeur de prison campé par Victor McLaglen dans «The Big Guy» (1939). Cette fois, sa carrière semble prendre son envol : Tallulah Bankhead ayant la bonne idée de refuser le rôle de Belle Watling, Ona en hérite avec le succès que l'on sait ; aussi l'on peine à comprendre pourquoi il ne lui amena guère de propositions intéressantes. Grand film réalisé par un grand cinéaste, «Shanghaï» fait figure d'exception dans une filmographie réduite à vingt titres.

Retenons toutefois «L'appel du nord» (1941) avec Henry Fonda et Joan Bennett où John Brahm lui propose une déclinaison sympathique du rôle de Belle Watling, femme déchue mais bonne fille, nommée cette fois Clarabella. Dans «La fille du péché» (1941), elle joue une belle Sudiste plus conforme au titre français, Julie Jane Mary Louise Mirbeau : "Mais vous pouvez m'appeler Julie !" précise-t-elle à un John Wayne circonspect dont elle tombe amoureuse. Elle le retrouvera dans «La femme du pionnier» (1945) mais cette fois elle devra se contenter du second rôle féminin, Vera Ralston lui ayant damé le pion. Plus éloigné de son emploi semble son personnage dans «Drums of the Congo» (1942), une série “B” de Cristy Cabanne, où elle joue une scientifique en casque colonial à la recherche d'une météorite ! Dès le film suivant, «Idaho» (1943), elle redevient tenancière de boîte de nuit et répond de nouveau au nom de Belle… À cette époque, elle gagne en popularité en participant à de nombreux programmes radiophoniques comme «Big Town», une série policière menée par son ami Edward G. Robinson. Le comédien sera d'ailleurs la vedette de son dernier film, «La maison rouge» (1947) de Delmer Daves, où elle ne joue qu'un rôle secondaire, une veuve encore belle et courtisée.

Les relations d'Ona Munson avec les pontes des studios hollywoodiens ne furent pas très heureuses et la liberté de parole d'une comédienne qui se plaint de partitions trop conventionnelles est rarement appréciée. Aussi la solution choisie pour remédier à cette insatisfaction fut drastique : aucun autre rôle ne lui fut proposé ! On comprend mieux la pointe de mélancolie souvent présente dans ses interprétations, même au sein d'une comédie comme «The Cheaters» (1945) où elle joue Florie Watson, une vedette oubliée qui hérite soudainement de la fortune d'un ancien admirateur.

En 1950, Ona se marie pour la troisième fois avec le peintre Eugene Berman. On la revoit à Broadway en mai 1952 dans «First Lady» mais la pièce ne sera jouée que quinze fois. Les dernières années de sa vie seront amères. Il semble qu'elle ait souffert de dépression et vécu un temps à Paris. Le 11 février 1955, la comédienne se suicide dans son appartement newyorkais en laissant ces mots : "C'est la seule façon que je connaisse d'être à nouveau libre…"

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant (octobre 2018)
Éd.8.1.4 : 7-11-2018