Quatre essieux de la “Ford Team”…

Ward BOND (1903 / 1960)

"My name is Bond… Ward Bond !"
Ward BondWard Bond

Fils de John Bond, ouvrier de scierie, et de Mabel, le petit Wardell, né le 9 avril 1903 à Benkelman, coule son enfance dans le Nebraska, aux côtés de sa soeur Berenice, jusqu'en 1919 où la famille s'installe à Denver (Colorado).

Diplômé de la East High School de Denver, il entre à l'University of Southern California où il entreprend des études d'ingénieur. Solide, costaud, il pratique le football américain dans le cadre de cette scolarité, en compagnie, selon des sources fiables, de celui qui deviendra un ami pour le solde de sa courte vie, Marion Robert Morrison, alias John Wayne. En 1929, les deux compagnons, ainsi que plusieurs membres de leur team, sont sollicités par le “director” John Ford pour participer au film que celui-ci met en chantier, «Salute». Autour d'une rivalité sportive entre armée de terre et armée de l'air, les deux hommes apparaissent en compagnie d'un troisième larron qu'ils côtoieront souvent, Jack Pennick. À cette occasion naît une amitié entre le réalisateur et son jeune acteur, qui se concrétisera par un joli bilan de vingt-cinq films en commun.

L'apprentissage…

Dans «La piste des géants» (1930) de Raoul Walsh où il seconde John Wayne, déjà promu vedette, Ward Bond n'est encore, et pour un bon moment, qu'un comédien de troisième catégorie. En attendant, son contrat repris par la Columbia, notre homme quitte la Fox Film Corporation de ses premiers travaux pour la petite compagnie de Harry Cohn. Souvent “prêté” à droite et à gauche, il joue de sa carrure en campant quantité de policiers et d'hommes de main, sans parler des brutes stupides – comme dans «Western Courage» (1935 – ou des compagnons de lutte ou de beuverie. Toujours partant pour une bonne baston, il distribue les claques et les bourre-pifs de «Flesh» (1932) – son personnage s'appelle «Muscles Manning» ! – à «Conflict» (1936) où il joue le champion de boxe Gus 'K.O.' Carrigan défié par John Wayne ; dans «Les derniers jours de Pompéi» (1935), il est gladiateur sous le nom de Murmex de Carthage ! Curieusement, c'est Peter Lorre – qui n'a pourtant pas le profil de l'emploi – qui venge toutes ses victimes passées et futures en l'expédiant au tapis d'une prise de jiu-jitsu dans «Monsieur Moto en péril» (1939).

Avec une gloutonnerie impensable de nos jours, il affiche plus d'une centaine de titres dans la décennie d'avant-guerre, dont trente sortis au cours de la seule année 1935. Parmi cette profusion de titres, signalons sa collaboration avec William Wellman, en chef de train violeur dans «Enfants abandonnés» ou en entraîneur de football dans «College Coach», deux films tournés en 1933. Il fait ses classes auprès des durs de la Warner, Humphrey Bogart, James Cagney ou Edward G. Robinson, dans «Rue sans issue» (1937), «Le mystérieux docteur Clitterhouse» (1938) ou «Terreur à l'Ouest» (1938). On l'aperçoit en policier dans «L'impossible Monsieur Bébé» (1938) et en SS dans «La tempête qui tue» (1940) et même chez Fritz Lang, dans «Furie» (1936) et «J'ai le droit de vivre» (1937), deux films dont il n'a guère saisi le message humaniste si l'on en juge par son comportement ultérieur.

Ward chez Ford…

Ward Bond«Les hommes de la mer» (1940)

Bien sûr, Ward Bond est d'abord l'un des acteurs fordiens les plus fameux. Il ne joue qu'un rôle mineur de forçat dans «Up the river» (1930), un policier dans «Arrowsmith» (1931), un pilote victime d'un crash au début d'«Air Mail» (1932), comme si Ford, tout en le recrutant systématiquement, hésitait à lui confier un personnage vraiment consistant.

Même s'il doit se contenter d'une scène dans «Les raisins de la colère» (1940), ses efforts ont fini par payer : face à Henry Fonda, il joue un pleutre doublé d'un assassin dans «Vers sa destinée» (1939) puis, «Sur la piste des Mohawks» (1939), un courageux pionnier qui n'hésite pas à embrasser sur la bouche la redoutable Edna May Oliver ! Moins à l'aise en benêt malheureux en ménage dans «La route au tabac» (1941), il hérite d'une belle scène d'agonie, sur un texte d'Eugene O'Neill, dans «Les hommes de la mer» (1940). Shérif adjoint de Tombstone, il seconde son frère Wyatt Earp (Henry Fonda) dans «La poursuite infernale» (1946). Sergent-major O'Rourke dans «Le massacre de Fort Apache» (1948), il remet en place son supérieur hiérarchique (Fonda !), danse le quadrille avec Shirley Temple et met au trou pour beuverie l'éternel Victor McLaglen, avant de connaître une fin héroïque.

John Ford s'amuse parfois avec son image de brute. Ainsi, dans «Le fils du désert» (1948), il est un singulier shérif répondant au doux nom de B. Sweet («Be sweet !») ce qui fait bien rire John Wayne. De même, dans «L'homme tranquille» (1952) qui compte pourtant l'une des plus mémorables bagarres du cinéma de Ford, il joue le rôle pacifique du père Lonergan, curé d'Inisfree et narrateur de l'histoire. Elder Wiggs, chef de la caravane des mormons dans «Le convoi des braves» (1950), reste l'un de ses plus beaux personnages avec celui du capitaine et révérend Samuel Clayton de «La prisonnière du désert» (1956).

On pourrait encore citer «Les sacrifiés» (1945) et «Dieu est mort» (1947), sans parler de «Permission jusqu'à l'aube» (1955), commencé par Ford mais mené à bien par Mervyn Le Roy, où il joue le quartier-maître du vieux rafiot dirigé par un James Cagney irascible. Anecdote significative, il incarnera en 1957, sous le nom de John Dodge, le personnage de John Ford lui-même dans «L'aigle vole au soleil» pour ce qui demeure leur dernière chevauchée commune, sur grand écran en tout cas puisque Ford réalisera en 1960 «The Colter Craven Story», un épisode de la série «Wagon Master» dont Bond était la vedette. Toutefois, Ford n'était pas toujours tendre avec celui qu'il “enguirlandait” : "Bon dieu, tu ne vaux vraiment rien, tu ferais mieux de vendre des voitures d'occasion !" lui lança-t-il en plein tournage, si l'on en croit John Qualen répondant à Philippe Garnier en 1984.

Les autres fleurons de sa couronne…

Ward BondWard Bond

Sans cesse sollicité par les plus grands cinéastes, Ward Bond n'eut pas à songer à une reconversion dans l'automobile ! C'est un acteur de composition déjà remarqué qui obtient ses galons de grand comédien en même temps que ceux de capitaine yankee dans «Autant en emporte le vent» (1939). Acteur fidèle, il fit également partie de la famille professionnelle de Frank Capra qui l'employa à six reprises, de «Grande dame d'un jour» (1933) à «Jour de chance» (1950). Conducteur du bus où se rencontrent Clark Gable et Claudette Colbert dans «New York-Miami» (1934), il ne brille pas par sa finesse, pas plus qu'en homme de main dans «Broadway Bill» (1934) ou en détective dans «Vous ne l'emporterez pas avec vous» (1938). Toutefois son rôle dans «La vie est belle» (1946) rattrape tout : cette fois, l'agent de police est tendre et amical, toujours prompt à soutenir le moral de son pote James Stewart.

On le retrouve auprès d'Errol Flynn dans «Les conquérants» (1939), «La piste de Santa Fe» (1940) et «La caravane héroïque» (1940) – tous trois de Michael Curtiz – mais aussi dans «Sergent York» (1941) de Howard Hawks, «L'étang tragique» (1941) de Jean Renoir ou «Les conquérants d'un nouveau monde» (1947) de Cecil B. de Mille. Toujours partant pour la bagarre, il écope d'adversaires prestigieux : l'inévitable John Wayne dans «Le retour du proscrit» (1941), Edward G. Robinson dans «L'entraîneuse fatale» (1941), Dana Andrews dans «Le passage du canyon» (1946) – film où il ajoute le viol d'une indienne à son passif – ou Tyrone Power à qui il enseigne la boxe dans «Ce n'est qu'un au-revoir» (1955), un de ses derniers Ford. Son plus beau personnage de fier-à-bras, il le doit à Raoul Walsh dans «Gentleman Jim» (1942) où il tient le rôle mythique du boxeur John L. Sullivan, défait au bout d'un combat épique de vingt-et-un rounds par le jeune coq Jim Corbett (Errol Flynn) qui l'a traité de "… vieillard à barbe blanche" : parfaitement dirigé par Walsh, Ward Bond émeut dans une belle scène de passage de témoins entre les deux champions.

Henry Hathaway fut très satisfait de sa prestation de "… sous-officier abruti et sadique" – selon les mots de Bertrand Tavernier – dans «Ten Gentleman of West Point» en 1942, année où on le remarque aussi dans une série B, «The Falcon Takes Over», où il interprète Moose Malloy, l'ex-taulard amoureux de la perfide Velma Valento, dans une adaptation apocryphe de «Farewell, my lovely» de Raymond Chandler. Il paraît d'ailleurs dans quelques classiques du film noir comme «Le faucon maltais» (1941) – il y joue l'inspecteur Tom Polhaus qui arrête Mary Astor – ou «Le fauve en liberté» (1950), cette fois en “flic” corrompu. Dans «La maison dans l'ombre» (1951) de Nicholas Ray, il est très bon en père acharné à venger le meurtre de sa petite fille. En revanche, dans «Le sang de la terre» (1948), il ne convainc pas vraiment en propriétaire terrien décidé à faire de sa plantation un état neutre et indépendant au temps de la Guerre de Sécession. Au détour d'un western mineur comme «Les piliers du ciel» (1956), il est plus à son aise même lorsqu'il baptise les indiens de prénoms bibliques. De «La femme du pionnier» (1945) à «Hondo, l'homme du désert» (1953), il retrouve volontiers son meilleur complice, le “Duke”. Dans son dernier film, un chef d'œuvre puisqu'il s'agit de «Rio Bravo» (1959), il succombe symboliquement dans les bras de John Wayne.

Le sombre héros de la mère patrie…

Ward BondWard Bond

Dispensé de servir sous les drapeaux lors de la Seconde Guerre Mondiale en raison de crises d'épilepsie récurrentes, maladie qui ne sera rendue publique que quelques années après sa mort, Ward Bond aligne les grands titres à son tableau de chasse jusqu'à apparaître dans «Jeanne d'Arc» (1948) en improbable chevalier au costume d'airain ! Au terme de sa carrière, l'acteur aura été au générique de 3 films honorés d'un oscar et 11 retenus pour la course finale à la précieuse statuette. Lorsque l'Americain Film Institute aura publié sa liste des 100 meilleurs films américains du XXème siècle, on s'apercevra qu'il aura été impliqué dans 7 d'entre eux !

Si les années cinquante ne le cèderont en rien aux décennies précédentes en ce qui concerne son pedigree, elles seront surtout révélatrices de l'état d'esprit très conservateur de notre vedette. Membre du Motion Picture Alliance for the Preservation of American Ideals dont le nom dit bien ce qu'il veut dire, anti-communiste notoire et antisémite déclaré, il fut l'un des chasseurs de sorcières les plus acharnés ayant sévi dans les forêts hollywoodiennes. Héros de la célèbre série télévisée «La grande caravane» (1957/1961) où il incarnait le Major Seth Adams, il usait de son droit de regard sur le scénario pour favoriser ses idées décapantes – si le karcher avait existé, il aurait sûrement été le premier à en suggérer l'utilisation – et n'hésitait pas à manifester son antipathie envers ceux de ses collègues qui ne les partageaient pas. Interviewé par Bertrand Tavernier, le scénariste Philip Yordan se réjouissait de lui avoir joué un bon tour dans «Johnny Guitar» (1954) : "Nous lui avons fait jouer le chef de la milice, un extrémiste fascisant faisant régner la terreur. Et lui croyait que son personnage était un héros, un bonhomme sympathique. Il n'avait rien compris !"

Divorcé de Doris Sellers Childs (1936/1944), il prit pour épouse, dix années plus tard, Mary Louise May qui devait rester sa compagne jusqu'à sa disparition. Gratifié de son étoile sur le Hollywood Walk Of Fame le 8 février 1960, il fut terrassé, à 53 ans, par une crise cardiaque dans un motel de Dallas, le 5 novembre de la même année, quelques jours avant la défaite de son poulain Richard Nixon, battu par John Fitzgerald Kennedy dans la course à la Maison Blanche. Sans rancune, il lèguera à John Wayne, lecteur de son éloge funèbre, l'arme avec laquelle celui-ci lui avait occasionné involontairement une blessure lors d'une partie de chasse commune (non, ce n'était pas contre les “rouges” !). Incinéré, il aura voulu que ses cendres soient dispersées dans l'Océan Pacifique, quelque part entre Newport Beach et Catalina Island.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"America First !"

Citation :

"Une partie de ma conscience sait qu'il est parti tandis que l'autre ressent continuellement sa présence."

John Wayne, dans son manuscrit biographique
Jean-Paul Briant (mars 2020), à partir d'un premier texte de Christian Grenier (juin 2017)
Éd. 9.1.4 : 6-4-2020