Quatre essieux de la “Ford Team”…

Francis FORD (1881 / 1953)

… "To my beloved brother !"
Francis FordFrancis Ford

Grâce aux trente films tournés sous la direction de son cadet de douze ans, la silhouette comique, et souvent avinée, de Francis Ford perdure dans nos mémoires mais lorsque le futur John Ford débarqua à Hollywood en 1914, la star était bien son frère, comédien, scénariste et cinéaste débordant d'activité, dont la filmographie pléthorique, en grande partie perdue, a sombré dans l'oubli.

Un pionnier du septième art…

Né Frank Thomas Feeney le 15 août 1881 (1882 ?) à Portland, le jeune Francis fuit à seize ans ses études, ses parents irlandais et sa ville natale pour s'engager dans l'armée et participer à la guerre contre l'Espagne : il échoue dans l'entreprise mais décide de gagner New York et de devenir comédien. Sa famille n'entendra plus parler de lui pendant une douzaine d'années et c'est par hasard que sa mère le reconnaît sur un écran de cinéma sous le pseudonyme de Francis Ford, donnant l'idée au benjamin de la famille de le rejoindre à Hollywood.

Après dix ans de théâtre sur la côte Est, Francis a suivi en Californie le frère de Georges Méliès, Gaston, et débuté au cinéma sous sa direction en 1909. Le pionnier Thomas Harper Ince le dirige dans plusieurs films et co-produit ses premières réalisations dès 1911 : à trente ans, il est l'un des plus jeunes réalisateurs en activité. «Custer's Last Fight» (1912) où il campe le général Custer est un grand succès. Sa belle stature  lui vaut les premiers rôles : noble soldat dans «The Pride of the South» (1913), il protège sa partenaire préférée, Grace Cunard, qu'il terrifie l'année suivante en violoniste inquiétant dans «The Phantom Violin» (1914). Les “serials” «Lucille Love, The Girl of Mystery» (1914), «The Broken Coin» (1915) et «Lady Raffle Returns» (1916) sont un triomphe pour le tandem Ford - Cunnard. Valeureux pionnier de la conquête de l'Ouest ou soldat confédéré, il incarne à six reprises Abraham Lincoln, son rôle fétiche, entre autres dans «The Great Sacrifice» (1913) ou «When Lincoln Paid» (1913). Signe des temps, lorsque Griffith tournera «Abraham Lincoln» en 1930, il n'y jouera plus qu'un rôle secondaire à l'ombre de Walter Huston

Un autre rôle marquant, celui du détective Phil Kelly qu'il tient une douzaine de fois – de «The Mysterious Leopard Lady» (1914) au «Mystère des Treize» (1919) – le conduit naturellement au personnage de Sherlock Holmes dans «A Study in Scarlet» (1914) où le docteur Watson est joué par son frère Jack, devenu son indispensable assistant avant de passer lui-même à la réalisation. Malgré son titre prometteur, «The Great Reward» (1921) marque la fin d'une époque : le film est un échec, Francis Ford a perdu ses galons de vedette à succès. Symboliquement, son frère le dirige pour la première fois dans «Action» (1921) où il tient le rôle de… Soda Water Manning, un comble pour un homme dont le penchant pour la boisson était bien connu.

S'il continue à paraître à l'écran – il joue le fou du village dans «The Fighting Heart» (1925) de John Ford – Francis Ford privilégie la réalisation jusqu'en 1928, sans signer malheureusement l'œuvre marquante qui aurait relancé sa carrière. Au final, il aura mis en scène près de 180 films dont les trois quarts sont des courts métrages aujourd'hui disparus. Les problèmes financiers compliquant la donne, il se contentera, la cinquantaine venue, d'une carrière conséquente d'acteur de complément, inaugurée par de brèves apparitions dans «Frankenstein» (1931) – un villageois attaqué par la créature – ou «Scarface» (1932) – un gardien de prison dans une fin alternative peu diffusée. Présage d'une donnée essentielle de sa carrière au parlant, il campe un ivrogne dans «Possessed» (1931) et «Âmes libres» (1931) ; dans «Une étoile est née» (1937), il est condamné pour ivresse sur la voie publique…

Francis chez John…

Francis FordFrancis Ford

Au générique, on lui rappelle volontiers que son âge d'or est passé : il joue un vétéran dans «Une aventure de Buffalo Bill» (1936) de Cecil B. de Mille et «La charge fantastique» (1941) de Raoul Walsh, un vieux cow boy dans «San Antonio» (1945), un vieil antiquaire à barbe blanche assassiné par Laird Cregar dans la première séquence de «Hangover Square» (1945). Sur la centaine de films parlants auxquels il participera, on se doit de privilégier ses apparitions sous la direction de son frère : certes, on l'aperçoit à peine en guerrier arabe dans «La patrouille perdue» (1934), en migrant dans «Les raisins de la colère» (1940) ou en vagabond dans «La route au tabac» (1941) et s'il affiche la mine sinistre et la longue barbe noire du juge Flynn dans «Le mouchard» (1935), son rôle est muet. Toutefois les occasions de briller ne manquent pas et sa composition de mécano alcoolique dans «Steamboat' Round the Bend» (1935) est réjouissante : il faut le voir, totalement ivre, repeindre le bateau de Will Rogers dans une séquence digne de Laurel et Hardy dont il sera d'ailleurs l'éphémère comparse dans «Les rois de la blague» (1943) et «Le grand boum» (1944).

Si le gardien du bagne de «Je n'ai pas tué Lincoln» (1936) paraît plus sobre, on retrouve Francis, toujours entre deux vins, qu'il lutte contre les indiens dans «Sur la piste des Mohawks» (1939) ou en vieil ivrogne accoudé au comptoir à la fin du «Fils du désert» (1948). Comme on n'est jamais si bien servi que par soi-même, c'est lui qui tient le bar de la garnison dans «La charge héroïque» (1949). Pour Henry Fonda, dans «Vers sa destinée» (1939), c'est justement parce qu'il reconnaît être menteur, blasphémateur et alcoolique qu'il fera un excellent juré ! Les rôles de vieux soldat ne manquent pas comme le sergent Billy Pickett, tout heureux de trouver en Thomas Mitchell un compagnon de beuverie au milieu de «La chevauchée fantastique» (1939), ou Dad, malmené par les Clanton dans «La poursuite infernale» (1946). Il paraît en postillon de diligence dans la première scène de «Fort Apache» (1948) et joue du tambourin pour scander la marche du «Convoi des braves» (1950). Ancêtre du village présumé moribond, il obtient un délai de la “Camarde” afin d'assister à la baston homérique de «L'homme tranquille» (1952) ; l'année de sa disparition –  il devait mourir le 5 septembre 1953 à Los Angeles (Californie, U.S.A.) – il campe encore un vieux trappeur sudiste dans «Le soleil brille pour tout le monde» (1953), remake du «Juge Priest» (1934) où déjà il ne se séparait guère de son cruchon de vin.

… et chez d'autres  !

Frank Borzage, Raoul Walsh ou Henry Hathaway l'emploient occasionnellement mais il devra ses rôles les plus conséquents à la série “B” comme lorsqu'il retrouve Warner Oland pour quatre aventures de Charlie Chan ou lorsque son fils Philip, devenu réalisateur, le distribue dans «The Timber Trail» (1947), «Bandits of Dark Canyon» (1947) et «San Antone Ambush» (1949). William A. Wellman fait exception avec son courageux western, «L'étrange incident» (1943) : en vieux cow boy hébété, promis au lynchage comme ses deux compagnons, Dana Andrews et Anthony Quinn, Francis Ford fait une composition remarquable. 

De mauvaises langues prétendent que John Ford aimait diriger son frère pour le plaisir de le houspiller publiquement à tout propos ; fions-nous plutôt au bel hommage qu'il lui rendit à sa mort : "C'était un grand artiste, un merveilleux musicien, un acteur sacrément doué, un bon metteur en scène… le seul à m'avoir influencé dans toute ma carrière".

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant (avril 2020)
Éd. 9.1.4 : 15-4-2020