Quatre essieux de la “Ford Team”…

Donald MEEK (1878 / 1946)

… un Écossais dans la “Ford Team”
Donald MeekDonald Meek

Avec son crâne d'oeuf et sa diction suave, il a tout l'air d'avoir inspiré Walt Disney pour son Jiminy le Criquet dans «Pinocchio» (1940), et c'est sûrement le cas, tant Donald Meek fut une présence familière de l'écran américain pendant vingt ans.

Né à Glasgow le 14 juillet 1878, il joue, tout petiot – mais il ne grandira guère ! – «Le petit Lord Fauntleroy» sur les scènes australiennes. Qui l'eût cru ? C'est au métier d'acrobate qu'il se destine jusqu'à ce que de nombreuses blessures l'obligent à y renoncer. En 1898, lors de la guerre hispano-américaine, il a contracté une fièvre tropicale qui l'a rendu définitivement chauve : ce sera sa marque de fabrique, même si quelques postiches viendront parfois y remédier. Comédien de théâtre en Angleterre, en Australie puis aux États-Unis à partir de 1912, il jouera aussi bien les classiques que l'opérette : il ne faut donc pas s'étonner s'il pousse la chansonnette aux côtés de Shirley Temple dans «Hôtel à vendre» (1938), et ce malgré les regards courroucés de cette chère Edna May Oliver, son dragon de sœur.

Pour ne retenir que son activité théâtrale à Broadway au cours des années vingt, notons qu'il est chaque saison à l'affiche d'une ou deux créations comme «Little Old New York» en 1920, «The Potters» en 1923, «Mr Moneypenny» en 1928 ou «Broken Dishes» avec Bette Davis en 1929 ; le simple fait que son personnage dans «Fools'Bells» se nomme Mister Gillicuddy montre combien sa singularité était déjà affirmée : ne portera-t-il pas à l'écran des patronymes aussi singuliers que Josephus Bushmills, Iradius P. Oglethorpe ou Adelbert Thistlebottom ?

Son premier rôle au cinéma est celui de… Richard Burton dans une adaptation de «Six Cylinder Love» (1923), pièce qu’il avait créée deux ans plus tôt. Mais ses vrais débuts ont lieu en 1930 lorsqu’il tourne en vedette une douzaine de courts métrages où il incarne le Dr Amos Crabtree qui résout, en vingt minutes à peine, des enquêtes au titre accrocheur : «The Wall Street Mystery» (1931), «The Skull Murder Mystery» (1932) et autres «Trans-Atlantic Mystery» (1932). Il quitte dès lors la Côte Est avec son épouse Isabelle et, travaillant sans relâche, aligne trente titres en deux ans, tour à tour valet du roi dans «La veuve joyeuse» (1934) de Lubitsch, médecin dans «La marque du vampire» (1935) de Tod Browning et «Capitaine Blood» (1935) de Michael Curtiz, sans oublier «Peter Ibbetson» (1935) de Henry Hathaway ou «Le mouchard» (1935) de John Ford !

À ce palmarès, ajoutons Raoul Walsh pour «Artistes et modèles» (1937) et encore Wellman, Cukor et Fritz Lang : difficile de faire mieux. Même si les rôles sont parfois fugitifs – comme celui de Sawbuck McTavish, le prospecteur écossais assassiné par Brian Donlevy dans «Ville sans loi» (1935) - il impose ses mines de fouine ou sa drôlerie, c’est selon - auprès des plus grandes vedettes, d’Errol Flynn à Gary Cooper ou Edward G. Robinson, et ce n’est pas le duo détonnant W.C. Fields – Mae West, dans «Mon petit poussin chéri» (1940), qui va l’effrayer ! Dans «Les aventures de Tom Sawyer» (1938), on le voit dix minutes en professeur onctueux qui se résout difficilement à remettre la récompense suprême à ce maudit garnement de Tommy Kelly : il y est irrésistible. On peut en dire autant de la scène finale de «Sept amoureuses» (1942) de Frank Borzage : pasteur appelé à marier les sept filles de S.Z. Sakall, il ne sait plus qui est le mari et qui la femme, les fiancées portant toutes des prénoms masculins ! Le juge qui préside au «Double mariage» (1937) de Richard Thorpe ne s’en sortait guère mieux, la cérémonie tournant en bagarre générale.

Donald chez John Ford…

Donald MeekDonald Meek

Lorsque John Ford le recrute pour «Toute la ville en parle» (1935), il exploite une facette négative du personnage : tout excité à l'idée de toucher la récompense promise, Donald Meek désigne complaisamment Edward G. Robinson à la vindicte policière. À contrario, dans «Le mouchard» (1935), on le découvre, petit tailleur pleurard et souffreteux, sur le point de succomber sous la masse imposante de Gypo (Victor McLaglen) qui l'accuse à tort d'avoir vendu aux anglais le patriote Frankie McPhilip. Dans «Vers sa destinée» (1939), sa petite taille donne un effet comique lorsqu'il affronte au tribunal le longiligne Henry Fonda qui ne se prive pas de ridiculiser ses discours pompeux pour le plus grand plaisir de l'auditoire. Son rôle s'étoffe encore dans «La chevauchée fantastique» (1939) où il incarne le timide Samuel Peacock : représentant en whisky aux airs de clergyman, il voit avec horreur Thomas Mitchell engloutir ses échantillons au fil du voyage ; sa calvitie le protège a priori d'un éventuel scalp mais il n'oublie jamais de remettre en place sa casquette lorsque l'on évoque le risque d'une attaque de Geronimo ! Première victime des flèches indiennes, il survit pourtant à l'aventure mais ne retrouvera plus jamais la "Compagnie Ford".

et chez d'autres…

Poids plume, il a parfois du mal à faire valoir ses droits mais il n'hésite pas à enfiler des gants de boxe pour arbitrer les  différends conjugaux de Barbara Stanwyck et Herbert Marshall dans «Breakfast For Two» (1937). Comme le suggère son patronyme, il fut souvent humble et timoré à l'instar du pasteur de «Romance in Manhattan» (1934) qui subit sans broncher toutes les contrariétés avant de quitter la scène en titubant. Toutefois il peut s'avérer tout aussi efficace dans les rôles antipathiques, comme on peut l'observer lorsqu'il incarne le fils cupide de George Arliss dans «The Last Gentleman» (1934) ou le fielleux directeur des chemins de fer, ennemi acharné de Tyrone Power et Henry Fonda, dans le diptyque consacré aux Frères James, «Le brigand bien-aimé» (1938) et «Le retour de Frank James» (1940). «L'or et la femme» (1937) lui attribue le rôle d'Oncle Daniel, le plus célèbre avare de New York, embringué malgré lui dans les affaires douteuses de Jim Fisk (Edward Arnold). Qu'il joue un hôtelier impressionné par l'aura de Katharine Hepburn dans «La flamme sacrée» (1942) ou un marchand de tableaux perturbé par le langage peu académique de William Powell dans «L'introuvable rentre chez lui» (1944), il est également convaincant. Il fut aussi un Duc de Choiseul d'opérette dans «La Du Barry était une dame» (1943) et un serveur plein d'onction au service de maîtres-chanteurs dans «Il était une fois» (1941) de Cukor.

Sa drôlerie, proche parfois de l'absurde, nous le rend éminemment sympathique comme dans les aventures de Nick Carter (Walter Pidgeon) dirigées par Jacques Tourneur, «Nick Carter, Master Detective» (1939) et «Phantom Raider» (1940) : il y campe Bartholomew alias “le frelon”, un ahurissant spécialiste des abeilles et détective amateur. Dans «Loufoque et Cie» (1936), gardien du château de Fontainebleau, il croit reconnaître les fantômes de Louis XIV et Madame de Maintenon dans le couple Clark Gable - Joan Crawford ! À loufoque, loufoque et demi : dans «Three Legionnaires» (1937), il joue Uriah S. Grant, représentant de commerce égaré en Sibérie où il vend des souris destinées à éradiquer les sauterelles… Même un très sérieux professeur d'université comme le père de Linda Darnell dans «Rise and Shine» d'Allan Dwan (1941) est un magicien amateur qui extirpe des œufs de toutes les oreilles qui passent à sa portée. Mieux encore, Frank Capra fait écrire spécialement pour lui le rôle de M. Poppins dans «Vous ne l'emporterez pas avec vous» (1938) : petit comptable brimé par son patron, il envoie tout valser pour vivre dans une famille de joyeux cinglés et fabriquer des jouets farfelus et des masques effrayants ; lorsque tout ce beau monde se retrouve en cellule, Donald Meek esquisse avec ravissement un pas de danse au son de l'harmonica de Lionel Barrymore !

Dans «State Fair» (1945), l'un de ses derniers films, il est irrésistiblement gourmand : il faut le voir déguster les tartes imbibées de brandy, préparées par Fay Bainter et la suivre, avec des mines de satyre éméché, à travers toute la foire… Alors qu'il vient d'intégrer l'ingénieuse équipe de sondeurs menée par James Stewart dans «Magic Town» de William A. Wellman (1947), Donald Meek meurt d'une leucémie aiguë en plein tournage, le 18 novembre 1946. À titre posthume, une étoile lui fut attribuée sur le célèbre "Hollywood Walk of Fame".

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant (mars 2020)
Éd. 9.1.4 : 22-3-2020