Quatre essieux de la “Ford Team”…

John QUALEN (1899 / 1987)

… un Scandinave dans la “Ford Team”
John QualenJohn Qualen

Chris Larsen, Olaf Johnson, Peter Ericson, Lars Jorgensen, Luther Lindquist… : on n'imagine pas le nombre de Suédois que l'on trouve au générique des films hollywoodiens de la grande époque, le paradoxe étant qu'ils sont tous interprétés par John Qualen, un acteur canadien d'origine norvégienne !

Johan Mandt Kvalen est né le 8 décembre 1899 à Vancouver. Il passe son enfance en Illinois où il suit son père, un pasteur luthérien, au gré de ses affectations. Adolescent, il remporte un concours d'éloquence qui lui permet d'intégrer l'université et d'approfondir son goût pour l'art dramatique. Doué pour la musique, il crée son propre groupe, la "Qualen Concert Company", se fait vendeur à Kansas City car il faut bien vivre, tout en essayant de percer comme comédien. En 1924, il entame avec Pearle Larson une association fructueuse puisque leur union durera 63 ans et verra naître trois filles, Elizabeth, Kathleen et Meredith. Il se fait enfin connaître à Broadway en jouant deux œuvres à succès d'Elmer Rice, d'abord «Street Scene» où il joue Carl Olsen, le portier norvégien, puis «Counsellor-at-Law» avec Paul Muni. L'adaptation cinématographique de ces deux pièces sera son ticket d'entrée à Hollywood.

C'est King Vidor – "un merveilleux metteur en scène" dira-t-il – qui dirige «Street Scene» en 1931 quand William Wyler adapte l'année suivante «Le grand avocat». Dès son deuxième film, «Arrowsmith» (1931), John Qualen croise la route de son metteur en scène d'élection, John Ford. C'est le début de quarante ans de carrière à l'écran pour la bagatelle de 130 films, dont la moitié tournée dans la première décennie. Alors qu'il choisit de ne pas signer de contrat avec un studio, notre homme ne connaît pas la crise : comme il ne lésine pas sur la besogne, on compte treize apparitions du petit chauve à moustache pour la seule année 1935, dont le batelier pusillanime qui ne se risque pas à affronter Charles Bickford dans «La jolie batelière» mais aussi un Planchet bienvenu dans une énième version des «Trois Mousquetaires».

Toutes dents dehors, il affiche une mine de rongeur hilare qui fait rire James Cagney dans «He Was Her Man» (1934). Fermier altruiste (et suédois !) dans «Notre pain quotidien» (1934), mineur assassiné dans «Furie noire» (1935) ou pompier de service pour «La joyeuse suicidée» (1937), il inquiète d'abord Barbara Stanwyck dans «Miss Manton est folle» (1938) mais sa dégaine et son accent l'amusent finalement.

Ses mines ahuries font d'ailleurs la joie du spectateur lorsqu'il paraît en tandem avec le comique Slim Summerville dans une série populaire de trois films, «The Country Doctor» (1936), «Reunion» (1936) et «Five of a Kind» (1938), dans lesquels il joue Asa Wyatt, le père des fameuses quintuplées Dionne. Aussi son apparition dans «Les chemins de la gloire» (1936) déclenche-t-elle des rires incongrus dans cette évocation des tranchées : le studio décide, séance tenante, de reprendre ses scènes en modifiant l'apparence du comédien, affublé cette fois d'un accent français. Dans la foulée, il joue dans «L'heure suprême» (1937) un rat d'égout égaré dans un Montmartre de studio et, plus tard, Jean-Michel Monge, paysan normand très crédible et ami fidèle de Jean Gabin dans «L'imposteur») de Julien Duvivier (1944), dont il tient le deuxième rôle. Histoire de varier les plaisirs, il sera Toni, le sympathique jardinier italien du pensionnat, dans «Girls's Dormitory» (1936) et, dans «Tortilla Flat» (1942) où tout le monde, de Hedy Lamarr à Akim Tamiroff, porte un nom mexicain, il ne fait pas exception et s'appelle donc José Maria.

John chez John Ford…

John QualenJohn Qualen

Tout le monde se souvient d'Earl Williams, le condamné à mort que cache Rosalind Russell dans «La dame du vendredi» (1940) de Howard Hawks, ou de Berger, le résistant norvégien échoué à «Casablanca» (1942) – deux de ses rôles les plus connus – mais c'est au début du chef d'œuvre de John Ford, «Les raisins de la colère» (1940), que John Qualen réalise une de ses plus belles performances lorsque Muley Graves, paysan exproprié, raconte, l'œil halluciné, comment les banques l'ont chassé de ses terres. Le comédien en était légitimement fier, d'autant qu'il avait réussi l'exploit de faire pleurer son metteur en scène, comme il le révéla quarante ans plus tard au journaliste Philippe Garnier qui l'interrogeait pour l'émission «Cinéma Cinémas». Dès lors, John Ford ne le lâchera plus : au même titre que Jane Darwell, Ward Bond ou John Carradine, il sera l'un des piliers de sa troupe puisqu'on le retrouve à huit reprises au générique de films devenus des classiques, parfois brièvement comme dans «Dieu est mort» (1947) où il joue un médecin ou «La taverne de l'Irlandais» (1963) où il se contente de crier : «Un homme à la mer !».

En revanche, on a tout le loisir de l'apprécier dans «Les hommes de la mer» (1940) où il forme avec John Wayne un curieux tandem de marins suédois : écrasé par la grande carcasse de son acolyte, c'est pourtant lui, le gringalet, qui fera tout pour l'aider à rentrer au pays. Sympathique “pater familias”, il est le fermier menacé par les Indiens Comanches dans «La prisonnière du désert» (1956) ou le patron (suédois !) du restaurant où James Stewart fait la plonge dans «L'homme qui tua Liberty Valance» (1962) dont l'un des bons moments est celui où John Qualen exhibe fièrement son certificat de naturalisation américaine. N'oublions pas sa participation à deux des dernières œuvres de Ford, «Les deux cavaliers» (1961) et «Les Cheyennes» (1964), deux films où, fidèle à son image de marque, il se nomme respectivement Ole Knudsen et Svenson.

et chez d'autres…

À ce palmarès impressionnant ajoutons «Tous les biens de la Terre» de William Dieterle (1941), où son avarice le conduit à la damnation, et «Une romance américaine» de King Vidor (1944), un film qui lui tenait particulièrement à cœur malgré son insuccès. Débarrassé de sa moustache, il affiche une triste figure dans «L'ange de Broadway» (1940) de Ben Hecht : il est vrai qu'après avoir volé son associé, il est sur le point de se suicider ; heureusement, une bonne fée se présente, qui a la trogne de Thomas Mitchell, un vieux complice qu'il retrouve aussitôt dans «Out of the fog» d'Anatole Litvak (1941) où ils campent deux vieux pêcheurs de Sheepshead Bay à Brooklyn. Dans «Le retour du proscrit» (1941), il est cette fois un montagnard des Ozarks dont Harry Carey sauve la petite fille d'une mort certaine. Barbier hindou aussi bête que cupide dans «Le livre de la Jungle» (1942), notre faux Suédois est un bien curieux Aladin dans «Les mille et une nuits» (1942) ou un brave marin complice de Randolph Scott face au redoutable «Capitaine Kidd» (1945).

Au rayon des films noirs, on le retrouve en dentiste trop bavard dans «Le balafré» (1948) ou en malfrat dans «Ça commence à Vera-Cruz» de Don Siegel (1949). James Stewart l'interroge, le temps d'une scène d'«Autopsie d'un meurtre» (1958), quand le bagout de Burt Lancaster l'amuse dans «Elmer Gantry le charlatan» (1960). Henry Hathaway lui permet de parachever un compagnonnage de longue haleine avec John Wayne dans «Le grand Sam» (1960) et «Les quatre fils de Katie Elder» (1965), dernier titre de leurs neuf films en commun.

Toujours actif sur grand écran jusqu'au milieu des années 60 – l'un de ses derniers films sera, en toute logique, «L'amour à la suédoise» (1965) – ses apparitions à la télévision seront innombrables, de la fameuse série «Alfred Hitchcock présente» - où il tient deux fois le premier rôle en 1956 - à l'univers familier du western. C'est ainsi qu'on le retrouve aux côtés de Clint Walker dans «Cheyenne» (1957), de James Garner dans «Maverick» (1958), mais aussi dans «Bonanza» (1961) ou «Le Virginien» (1964). L'une de ses dernières apparitions sera un épisode des «Rues de San Francisco» (1973).

Menacé de cécité et affecté de troubles respiratoires, John Qualen se retira près de Los Angeles. Certaines de ses interprétations mémorables lui valaient encore des lettres d'admirateurs auxquelles il avait coutume de répondre avec modestie : "Merci de vous souvenir d'un vieil acteur". John Qualen est décédé le 12 septembre 1987 à Torrance en Californie.

Sources…

Documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Paul Briant (mars 2020)
Éd. 9.1.4 : 26-3-2020