Jean RENOIR (1894 / 1979)

… le dernier impressionniste

Jean Renoir

On a beaucoup écrit sur Jean Renoir. Et tout d'abord parce que Jean Renoir a beaucoup dit et écrit sur lui-même.

Ne vous attendez donc pas, si vous êtes un spécialiste du plus grand réalisateur français du XXeme siècle, à découvrir dans cet article des informations inédites. Ne vous attendez pas davantage, car ce n'est pas notre vocation, à trouver une biographie analytique exhaustive de l'homme et de son oeuvre, fortement influencée par celle de son père, le peintre Auguste Renoir.

J'affiche néanmoins une ambition sans équivoque. Si, pour employer une expression chère à Donatienne, vous “restez sur votre faim” à l'issue de la lecture de cette page, n'hésitez pas à vous plonger dans celle des innombrables ouvrages traitant pleinement du sujet et dont certains sont rapportés dans la liste de nos sources.

Si tel est le cas, les rédacteurs de L'Encinémathèque connaîtront la satisfaction qu'apporte le devoir accompli.

Christian Grenier

Les origines…

Jean Renoir"Jean dessinant", tableau d'Auguste

Jean Renoir est né à Montmartre (Paris), le 15 septembre 1894. Nul n'ignore qu'il est le fils du célèbre peintre impressionniste Auguste Renoir. Intéressons nous davantage à sa mère, Aline Charigot, cousette de son état, vite devenue le modèle de son amant et mari, posant notamment pour «Le déjeuner des canotiers» (1881).

Jean a un frère aîné, Pierre (1885-1952), qui deviendra un comédien célèbre de l'entre-deux guerres en conservant le nom de famille. Un troisième enfant suivra, Claude (1901-1969), qui assistera quelquefois Jean sur le tournage de ses films. Il ne faut pas le confondre avec le futur talentueux directeur de la photographie Claude Renoir (1913-1993), fils de Pierre et donc neveu de Jean. Suivez-vous ?

Enfance et adolescence

Dès sa naissance, maman Aline confie le petit Jean aux bons soins de sa cousine Gabrielle Renard. Entre l'enfant et sa nounou - qu'il appelle “Bibon” comme un chaton fait “miaou” - se crée une complicité qui durera jusqu'à la mort. La jeune fille trimballe le garnement partout. A 2 ans, lorsqu'elle lui fait découvrir le cinématographe, celui-ci hurle si fort qu'ils doivent s'enfuir !

Bien qu'irrité par le tempérament hurleur de son enfant, Auguste le peint souvent : «Gabrielle et Jean» (1895), «Le déjeuner à Berneval» (1898), «Jean cousant» (1899), etc.

Peu attiré par l'école, Jean est néanmoins pensionnaire d'un collège religieux qui lui permet de faire véritablement connaissance avec le cinématographe. Ses études couronnées par un baccalauréat inespéré, il lui faut envisager son avenir. Puisque les temps y sont “favorables” – nous sommes en 1913 – , il choisit d'embrasser la carrière militaire.

Le cinéma muet…

Jean RenoirJean Renoir

Jean Renoir prend part aux combats en qualité d'aspirant des dragons. Blessé à la jambe (1915), il en gardera une claudication définitive. Au cours de sa convalescence, il se jette avidement sur les bandes cinématographiques américaines. Admirateur de Charles ChaplinCharles Chaplin, il ne tarde pas à comprendre, derrière les pantomimes du vagabond, l'importance de la mise en scène.

Réformé, il se réengage dans l'aviation et, brevet en poche, devient pilote observateur. Démobilisé au grade de lieutenant, il entame une carrière de céramiste en rapport avec ses talents de graphiste.

En 1919, au décès d'Auguste, Jean épouse le dernier modèle du peintre, Andrée Heuschling, une très belle jeune femme (24-1-1920). Le couple ne tarde pas à avoir un enfant, Alain (31-10-1921).

Chaque jour davantage attiré par le cinéma, il écrit et réalise «Catherine» (1924), un hommage à son épouse, devenue à l'écran Catherine Hessling. Mais le film film ne le satisfait pas. Il ne sera distribué qu'en 1927, remonté par l'acteur principal, Albert DieudonnéAlbert Dieudonné. Ca y est, c'est parti…

Les grandes oeuvre muettes

Toujours admiratif de son épouse, Jean enchaîne avec «La fille de l'eau» (1924), sur un scénario de son ami Pierre Lestringuez. Un différent tardif l'ayant opposé à Dieudonné, il décide d'être seul maître du film dans lequel il fait une courte apparition. L'échec commercial de cette première réalisation le renvoie un temps devant ses fourneaux.

Entêté, le revoici sur un plateau pour une adaptation du roman d'Emile Zola, «Nana» (1926). Devinez qui incarne la célèbre courtisane ? Ce film, que l'on décrit aujourd'hui comme annonciateur de l'oeuvre à venir, ne rencontre pas son public. Il faut se résigner à vendre quelques tableaux de l'héritage paternel.

Commencée en 1926, «Sur un air de charleston», bande teintée d'un érotisme joyeux, demeure incomplète suite à la fuite de son interprète masculin, Johnny Huggins !

En 1928, Jean et Catherine tournent une adaptation d'un conte d'Andersen, «La petite marchande d'allumettes». Dès ses premières représentations, le film tombe sous le coup d'une interdiction à la suite d'un procès pour plagiat intenté par les descendants du dramaturge Edmond Rostand. A l'issue des deux années de procédure, les plaignants déboutés, le son a commencé son irréversible bouleversement.

Toutes ces difficultés ont contraint Jean Renoir à accepter la direction d'oeuvres à vocation commerciale : «Marquitta» (1927), «Tire au flanc» (1928), «Le tournoi dans la cité» (1928), «Le bled» (1929).

Quelques chefs-d'oeuvre du cinéma français…

Jean Renoiraffiche française de «La Marseillaise» (1937)

Jean Renoir réussit à imposer son nouveau projet, l'adaptation d'un roman de La Fouchardière, «La chienne» (1931). Le producteur Roger Richebé lui impose Janie Marèze dans le rôle promis à Andrée/Catherine. L'abdication du metteur en scène met un terme à l'existence du couple déjà chancelant. A terme, les commanditaires d'un vaudeville, tenus à l'écart du plateau, découvrent un film réaliste sur les rapports de classe. Inquiets, il décident de prendre le montage à leur compte. Procès s'ensuit, gagné par l'auteur.

Michel Simon, l'interprète principal, est le moteur du chef d'oeuvre suivant, «Boudu sauvé des eaux» (1932), qu'il a déjà incarné sur scène. Film irrévérencieux et iconoclaste dont la fin se démarque de la pièce de René Fauchois, il connaît un échec financier qui marque la fin des projets élaborés par Jean Renoir et le déjà fameux comédien.

L'éditeur Gaston Gallimard confie alors à notre homme le soin d'adapter le roman tant décrié de Gustave Flaubert, «Madame Bovary» (1933). Utilisant le texte original pour confectionner ses dialogues, Renoir tourne un film de trois heures, dont il faut bien sacrifier quelques scènes.

Un engagement sans équivoque…

A partir de 1934, Jean Renoir, fils de la bourgeoisie, va porter son regard vers les classes sociales les plus défavorisées. Avec «Toni» (1934), produit par Marcel Pagnol, il s'intéresse au sort des travailleurs immigrés. Dans «Le crime de Monsieur Lange» (1935), tourné avec la collaboration du Groupe Octobre mené par les frères Prévert, les ouvriers typistes décident de diriger eux-même l'entreprise à la disparition de leur patron. Plus engagé encore, «La vie est à nous» (1936), commandé par le Parti Communiste Français et destiné être montré au fil de la prochaîne campagne électorale, est interdit de diffusion par les autorités. Il ne sera distribué qu'en 1969 !

Il n'est pas utile de mettre davantage en évidence l'évolution de la pensée de Jean Renoir telle qu'elle transparaît dans ses oeuvres les plus connues : «Les bas fonds» (1936) au titre suffisamment explicite, «La Marseillaise» (1937) qui, produit par la C.G.T. et soutenu par le gouvernement du Front Populaire, se veut un hymne à la gloire des premiers révolutionnaires, «La bête humaine» (1938) qui n'est pas forcément la machine que l'on croit, «La grande illusion» (1937) qui consiste à penser qu'il s'agissait de la “der des der” tout autant que de décrier la lutte des classes comme concept d'un autre temps…

Au milieu de ces cris de colère, la fraîcheur de «Une partie de campagne» (1936), film inachevé, ne se répandra qu'en 1946, dans une version remontée par Marguerite Houllé-Renoir, compagne et monteuse attitrée du maître français avant la guerre.

Producteur à l'occasion de son dernier film français avant longtemps et fort des succès commerciaux de ses récentes oeuvres, Jean Renoir fonde La Nouvelle Edition Française pour réaliser «La règle du jeu» (1939), celle qui dicte le comportement des Français à l'aube d'une épreuve qui se révèlera castastrophique pour eux comme pour le monde entier. Epuisé par les réactions négatives des critiques et du public, il décide soudain de quitter son pays.

Aux Etats-Unis…

Jean RenoirJean Renoir (1940)

La déclaration de la Seconde Guerre Mondiale surprend Renoir en Italie où il prépare, avec un jeune assistant nommé Luchino Visconti, une adaptation de «La Tosca» (1939). Refoulé sur les chemins de l'Exode en compagnie de Dido Freire, sa scripte sur le plateau de «La règle du jeu», il débarque bientôt à New York (31-12-1940).

Rapidement pris sous contrat par la 20th Century Fox, il prépare son premier sujet américain sous le contrôle de Darryl F. Zanuck. Pour «L'étang tragique» (1941), qu'il veut tourner en décors naturels, on lui impose le studio. Lorsqu'il entrevoit qu'il ne pourra en assurer le montage, il rompt son contrat à l'amiable.

Préoccupé par le sort de ses compatriotes, il tourne pour la RKO l'histoire d'un pays européen occupé par l'Allemagne nazie. Le scénario de «This Land is Mine/Vivre libre» (1943), écrit en collaboration avec Dudley Nichols, interpelle le public sur l'alternative collaboration / résistance.

Citoyen américain…

Après avoir sollicité la nationalité américaine (1942), Jean entame les démarches qui lui doivent lui permettre d'épouser Dido Freire (6-2-1944). A cette date, le divorce n'ayant pas été prononcé par les tribunaux français, il se retrouve bigame devant la justice de son pays natal ! Amusant, certes, mais la plaisanterie retarde le départ du maître pour l'Europe.

Fort des ses premiers succès commerciaux outre Atlantique, Jean Renoir signe son retour aux “affaires sociales”. «The Southerner/L'homme du sud» (1945), chant de la terre qui donne la vie, lui vaut une nomination à l'oscar du meilleur réalisateur (1946).

Après une adaptation assez libre du roman d'Octave Mirbeau, «Le journal d'une femme de chambre» (1946), il termine son aventure professionnelle aux Etats-Unis par un film assez dépouillé, «La femme sur la plage», histoire sensuelle d'une femme (Joan BennettJoan Bennett) partagée entre deux hommes (Robert RyanRobert Ryan et Charles BickfordCharles Bickford) dont l'audace laisse le public américain sur le… rivage !

Retour en Europe…

Jean RenoirJean Renoir et Dido Freire (1956)

En 1949, Jean Renoir part aux Indes procéder aux repérages de son premier film en couleurs. Parfois considéré comme un documentaire, «The River/Le fleuve », chant de l'eau qui coule et du temps qui passe, est honoré du Prix International de la Biennale de Venise (1951).

Le divorce avec Catherine Hessling enfin prononcé (1949), le réalisateur peut rentrer en France. Mais c'est l'Italie qui le raccole, avec la cerise Anna Magnani sur «Le carrosse d'or» (1952), hymne joyeux à la Comédie dell' Arte et au théâtre. A la scène justement, il met en scène Leslie CaronLeslie Caron dans une pièce de sa composition, «Orvet» (1955).

Le spectacle et ses gens l'ont toujours fasciné. Son premier film français depuis 15 ans, «French can can» (1954), nous emporte à la Belle-Epoque sur les ailes du Moulin Rouge.

Plus international, «Elena et les hommes» (1956) fait l'objet de deux versions tournées simultanément, la copie américaine étant, au grand dam de son metteur en scène, complétée d'un prologue et d'un épilogue censés donner quelques explications à des sujets de l'oncle Sam jugés moins éclairés que la moyenne de nos spectateurs européens !

La télévision…

Jean Renoir n'a jamais signifié le moindre mépris envers le petit écran. A-t-il d'ailleurs jamais connu ce sentiment ?

Dès 1959, il signe une adaptation du fameux roman de Robert Louis Stevenson, reprenant l'héritage du Dr Jekyll et de son négatif Mr Hyde pour écrire «Le testament du Dr Cordelier».

«Le déjeuner sur l'herbe» (1961), conçu pour être diffusé simultanément à la télévision et dans les salles, doit rapprocher ces deux univers jusqu'alors antagonistes. L'oeuvre de Jean, que l'on rapproche souvent de celles de son illustre père, est tournée en partie dans la fameuse demeure familiale des Collettes. Elle rapportera hélas moins d'argent que moindre des tableaux de l'impressionniste !

Le théâtre de la vie…

Jean RenoirPierre-Auguste par Jean

En 1962, peu après la sortie du «Caporal épinglé», Jean Renoir publie son premier livre, une biographie de Pierre-Auguste Renoir. En 1966 naît un premier roman, «Les cahiers du capitaine Georges». La tête pourtant pleine de projets, l'homme ne doit qu'aux télévisions française et italienne de nous offrir un dernier opus en 4 actes, «Le petit théâtre de Jean Renoir» (1969), dont il assure lui-même la présentation des sketches. Ce théâtre-là, vous l'avez reconnu, c'est celui de la vie.

Définitivement fixé aux Etats-Unis, atteint de la maladie de Parkinson, souffrant terriblement de sa jambe traînante, Jean Renoir comprend qu'il ne foulera plus les plateaux de cinéma. Il se réfugie dans l'écriture, nous livrant une autobiographie («Ma vie et mes films», 1974) et quelques récits dont les compositions ressemblent étrangement à des découpage de films.

Le 12 février 1979, l'homme des lumières s'éteint paisiblement aux côtés de son épouse, Dido Freire. Quelques jours plus tard, comme il l'avait souhaité, sa dépouille serait ramenée en terre de France.

Documents…

Sources : «Ma vie et mes films» par Jean Renoir, «Jean Renoir» et «Jean Renoir cinéaste» par Célia Bertin, «Jean Renoir» par Paul Davay, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Le spectacle de la vie est mille fois plus enrichissant que les plus séduisantes inventions de notre esprit."

Jean Renoir
Christian Grenier (juin 2009)
Ed.7.2.1 : 15-10-2015