Roberto ROSSELLINI (1906 / 1977)

… dénicheur d'âmes

Roberto Rossellini

"Bien qu'il n'ait jamais été totalement réduit au silence, Rossellini n'a finalement pas eu une carrière facile, et ses dernières tentatives auront été les plus mal comprises d'une oeuvre pourtant riche en rendez-vous manqués avec la critique et le public".

Ainsi s'exprimat l'historien français du cinéma René Prédal, à propos du plus atypique des grands réalisateurs du cinéma italien, Roberto Rossellini.

Il faut dire que ce dernier fit ce qu'il fallut pour brouiller les pistes, passant de la propagande fasciste au film humaniste puis au cinéma didactique par le biais de la télévision…

Christian Grenier

Les origines…

Roberto RosselliniRoberto Rossellini

Fils d'un entrepreneur de travaux publics, Roberto Rossellini est né à Rome, le 8 mai 1906. Frère aîné de Renzo Rossellini, futur compositeur qui sera souvent utilisé par le septième art, il poursuit sa scolarité jusqu'à la classe de seconde lorsqu'une grave maladie met un frein à ses études. Il achève sa formation en solitaire, motivé par une soif inextinguible d'apprendre, et se forme ainsi une culture personnelle très vaste, ouverte sur un grand nombre de disciplines parmi lesquelles la philosophie n'est pas la plus négligée.

Au décès de son père, le jeune homme, grand admirateur des films de MurnauFriedrich Wilhelm Murnau, accepte divers petits emplois dans le milieu cinématographique : doublage, bruitage, découpage, etc. Dès 1938, il assiste Goffredo AlessandriniGoffredo Alessandrini sur le film patriotique supervisé par le propre fils du Duce, «Luciano Serra, pilota», au scénario duquel il apporte également sa contribution.

Premières réalisations…

De 1935 («Daphne») à 1941 («Il ruscello di raspotire»), Roberto Rossellini réalise plusieurs courts métrages, complétant ainsi son bagage technique. Il reprend alors le travail commencé par Francisco de Robertis, un documentaire sur les services médicaux de la marine qu'il transforme en un long métrage, «La nave bianca» (1942). Finalement recoupé selon la volonté de ses producteurs, l'oeuvre est diffusée sans que son nom soit crédité au générique. Il lui faudra attendre la notoriété pour se voir reconnu l'auteur d'un film qu'il aurait alors sans doute préféré oublier…

Car Roberto Rossellini s'y montre le chantre du régime mussollinien, sans lequel rien ne se fait à cette époque. «Un pilota ritorna» (1942) et «L'uomo della croce» (1943), ses deux films suivants, reprennent quelques uns des thèmes de prédilection de la propagande fasciste (justification du pouvoir militaire, bien-fondé de la guerre, sacrifice individuel, etc). Films des temps de guerre, ils annoncent les premières oeuvres d'un cinéaste qui ne va pas tarder à faire plus honorablement parler de lui…

Le néo-réalisme…

Roberto Rossellini«Rome, ville ouverte» (1946)

A la chute du régime militaro-fasciste, le cinéma transalpin amorce le virage qui devait le mener de l'afidation à l'introspection au travers de ce mouvement que l'on a coutume d'appeler le néo-réalisme. Privilégiant le sujet au détriment de la distribution, plaçant la réalité du moment, aussi-terrible soit-elle, au centre de l'intrigue, cette “école” va dominer la culture cinématographique italienne pendant une bonne dizaine d'années. Si Rossellini n'en est pas le fondateur, il en assure la prédominance avec «Rome, ville ouverte» (1946). Tourné avec peu de moyens (filmé sans bande sonore, dialogues et bruitages seront ajoutés au studio), ce film “dur” montre enfin le combat de la résistance intérieure à l'heure les plus tragiques de son histoire. Proche du documentaire, l'oeuvre (dont nous vous avons parlé par ailleurs), malgre son sujet poignant et tourné vers un passé que l'on voudrait lointain, rencontre un succès public inattendu.

Avec «Païsa» (1947), le réalisateur affiche l'humanisme de sa personnalité que les films fascistes paraissent avoir étouffé. Italie détruite, Italie misérable, Italie souffrante, mais Italie délivrée, qui montre à ses libérateurs un visage bien éloigné de celui qu'ils avaient façonné dans leur imaginaire : Joe, le "M.P." perd ses dernières illusions en même temps que ses chaussures, vendues aux enchères par des gosses affâmés.

«Allemagne, année zéro», parachève la trilogie des années noires. Dans une Germanie dévastée, un jeune garçon, pétri de l'idéologie hier encore dominante, ne voit d'autre rédemption que par son suicide. Que peut-on attendre d'une époque où les enfants, dépourvus de perspectives, ne se trouvent d'autre avenir que la mort ?

Anna Magnani…

Dans «La voix humaine», premier volet de «Amore» (1948), une femme se désespère de la rupture de sa liaison, vieille de trois ans, avec son amant qui l'a quittée pour en épouser une autre : quand on sait qu'il s'agit d'Anna Magnani dirigée par Rossellini, on ne peut s'empêcher de croire aux prémonitions ! Pour «Il miracolo», le second volet du même film, Roberto Rossellini reçoit l'assistance du jeune Federico FelliniFederico Fellini qui lui concocte un scénario iconoclaste dont le scénariste, devenu réalisateur, se sera sans doute souvenu lors de la scène de l'apparition dans «La dolce vita» (1960. Anna MagnaniAnna Magnani, sobre dans «Rome, ville ouverte», occupe l'écran dans les deux épisodes…

Ingrid Bergman…

Roberto RosselliniRoberto Rossellini et Ingrid Bergman (1956)

En 1948, Ingrid BergmanIngrid Bergman assiste presque par hasard, dans une salle américaine, à la projection de «Rome, ville ouverte». Bouleversée, elle s'enquiert du nom du réalisateur et se précipite pour voir «Païsa». Traversant une période personnelle difficile, l'égérie d'Alfred HitchcockAlfred Hitchcock prend une décision historique : elle écrit à Rossellini et lui propose ses services, sans la moindre condition. Malgré l'opposition de son dentiste d'époux dont elle est enceinte, elle quitte l'Amérique, au grand émoi de ses concitoyens, pour se rendre à Rome…

La collaboration de la blonde Suédoise et de l'intellectuel romain débouche sur «Stromboli, terra di Dio» (1949), une histoire confinée dans un lieu clos (une île) où une femme calculatrice finit, face au danger, par retrouver un visage humain (n'est-ce pas la trajectoire du metteur en scène en ces lendemains d'après guerre ?). Cette terre de Dieu, comme elle tourmentera Fellini, ne lasse pas de questionner Rossellini. Ouvertement abordée dans «Les onze fioretti de Saint-François d'Assise» (1950) ou «Le Messie» (1975), la religion est constamment sous-jacente dans le reste de son oeuvre.

Là où la Magnani répandait sa chaleur lumineuse et sa verve populaire, Ingrid Bergman apporte sa froideur scandinave et ses manières bourgeoises; son personnage de réfugiée lithuanienne dans «Stromboli» peut finalement apparaître comme une erreur de distribution. Sans doute conscient du décalage, Rossellini la replace dans son milieu pour «Europa 51» (en épouse délaissée d'un riche diplomate et mère négligeante, puis repentante, 1951), «Nous, les femmes» (mondaine et ridicule, elle est sensée jouer son propre rôle dans le sketch qui porte son nom, 1952), «Voyage en Italie» (composante féminine du couple bourgeois en pleine décomposition qu'elle forme avec George Sanders, 1954), «La peur» (une femme adultère dans un milieu où ça ne se dit pas, 1955). Chacun de ces personnages suit un cheminement qui le fait sortir de son cadre futile pour entrer avec étonnement le monde réel : il s'agit de "... prouver l'existence de l'âme" écrit Maurice Scherer dans Les cahiers du cinéma. Mais la superficialité de leurs problèmes existentiels entraînent Rossellini dans une voie où on ne l'attendait pas : critiques et spectateurs commencent à prendre leurs distances…

En, 1954, la bouche pleine des mots cuisinés par Paul Claudel, Ingrid Bergman, revêt à nouveau la robe de bure déjà endossée sous le règne de Victor Fleming pour une «Giovanna d'Arco» très différente de celle coloriée par l'imagerie hollywoodienne…

Et maintenant, que vais-je faire ?

Roberto RosselliniRoberto Rossellini

Ingrid Bergman consumée, Roberto Rossellini ne se trouve-t-il pas dans une impasse ? De 1956 à 1958, à la demande de Nehru, il s'expatrie en Inde d'où il ramène le matériau nécessaire à la confection de plusieurs documentaires pour le petit écran et d'un long métrage distribué en salles.

En 1959, il revient au cinéma de fiction avec «Le général della Rovere», faux résistant incarné par Vittorio de Sica et qui, lui aussi, finit par retrouver son âme en entrant dans la peau de son personnage : c'est par jeu, au sens que le comédien donne à ce mot, que l'imposteur acceptera la logique de sa propre mort.

Avec «Les évadés de la nuit» (1960), l'auteur en finit avec les sombres heures de la Seconde Guerre Mondiale. Il explore la grande («Viva l'Italia», 1961, évocation de l'équipée garibaldienne), et la petite («Vanina Vanini», 1961, intrigue sentimentale au début du XIXème siècle) histoires de son pays, de manière plus conventionnelle, avant d'en arriver à ce triste constat : Rossellini fait du Rossellini. Il décide alors de changer de cap…

Le didactisme…

Ayant fait le constat de l'impuissance du cinéma de fiction - dans lequel "… les motivations sentimentales prévalent sur la connaissance" - à révolutionner le monde, il ambitionne d'ouvrir ses contemporains au savoir pour exhumer leur intelligence. Projet ambitieux, qui ne correspond pas aux objectifs économiques de l'industrie cinématographique du moment (ni d'aucun autre moment, d'ailleurs !).

Le réalisateur se tourne alors vers la télévision où son nom lui ouvre des portes bien plus prometteuses. Il utilise ce média universel pour mener une réflexion sur des périodes charnières de l'histoire de l'humanité, avec l'ambition de s'effacer derrière son sujet, espérant que les faits parleront d'eux-mêmes. Ainsi en est-il pour «L'âge de fer» ( 5 documentaires d'une heure, signés par son fils Renzo en 1965), «La prise du pouvoir par Louis XIV» (pour la télévision française, 1966), «La lutte de l'homme pour sa survie» (12 épisodes, 1970), etc.

Il ne reviendra au septième art qu'en 1974 avec «Anno uno» et surtout la grande fresque biblique, «Le Messie» (1975).

Le côté public de sa vie privée…

Roberto RosselliniRoberto Rossellini et Marcella de Marchis (à droite, 1971)

Ce souci tardif d'objectivité mérite d'autant plus de louanges que, sa vie durant, Roberto Rossellini fut parfois le jouet de ses ambitions (la "période fasciste") et souvent celui de ses sentiments. Epoux de l'actrice Assia NorisAssia Noris (1934/1936, mariage annulé), il entretint à plusiuers reprises des relations amoureuses avec ses partenaires. Marcella de Marchis, sa seconde épouse (1936/1950) et la mère de leurs fils Marco (1937/1946)) et Renzo (1941), fut longtemps sa collaboratrice, avant de devenir costumière. On connait par ailleurs les liens qui l'unirent à Anna Magnani, l'actrice de ses premiers longs métrages.

Bien sûr, sa liaison avec la très protestante et tout autant mariée Ingrid Bergman ne pouvait manquer de faire scandale et la jeune femme dut attendre quelques années avant de reconquérir le public d'outre-Atlantique. Officialisée en 1950, leur union devait donner vie à Roberto (1950) et les jumelles Isabella (future actrice) et Isotta (1952). A la date officielle de leur divorce (1957), le réalisateur est déjà en relation avec une jeune femme indienne Solina Dasgupta, dont il adoptera l'un des enfants, ArjunGil Rossellini, sous le nom de Gil Rossellini. Devenue son épouse légitime en 1957, celle-ci lui donnera une fille, Raffaella (1958).

Rossellini et Godard, même combat…

Parcourant pour L'Encinémathèque le parcours biographique de Roberto Rossellini, il nous est impossible de ne pas relever à quel point il ressemble à celui de Jean‑Luc GodardJean-Luc Godard. Intellectuels issus de la petite bourgeoisie, ils abordent le cinéma par des métiers annexes, commencent par tourner des courts-métrages, participent, sans les avoir créés, à la naissance de nouveaux mouvements cinématographiques (le néo-réalisme et la nouvelle vague), tombent souvent amoureux de leurs collaboratrices, affirment leurs ambitions révolutionnaires par les moyens artistiques, abandonnent le cinéma de fiction pour défricher de nouvelles voies, trouvent alors le soutien de la télévision, pour revenir tardivement vers le 7ème art…

Trop peu longtemps pour Roberto Rossellini qui, travaillant sur le projet d'un «Karl Marx» pour le petit écran, devait décéder à Rome d'une crise cardiaque. Nous étions le 3 juin 1977…

Documents…

Sources : «Anthologie du cinéma : Roberto Rossellini», dossier de René Prédal, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Je ne veux pas faire de beaux films. Je veux faire des films utiles"

Roberto Rossemmini
Christian Grenier (avril 2013)
Ed.7.2.1 : 15-10-2015