Max OPHÜLS (1902 / 1957)

"… notre cinéaste de chevet"

Max Ophüls

… selon l'expression rendue célèbre par François Truffaut.

Car si, à l'instar de Robert Siodmak, le très germanique Max Ophüls oeuvra aux quatre coins du monde au cours d'une trentaine d'années de carrière, c'est indéniablement en France, pays dont il adopta la nationalité, que crûrent les plus beaux fruits de son imagination.

Comme il apparaît à la lecture des titres de son catalogue, Max Ophüls fut, pami d'autres, le cinéaste des femmes, de toutes les femmes, de la cousette à la bourgeoise, de la gourgandine à la princesse, de l'actrice à l'aventurière.

Comédies légères ou romantiques, drames historiques ou conjugaux, le genre n'a que peu d'importance entre les mains d'un metteur en scène qui sait faire passer sur la toile sa propre vision du monde.

Christian Grenier

Vous avez dit bi… Sarre !

Max OphülsMax Ophüls

Max Oppenheimer naît le 6 mai 1902, à Sarrebrück, une ville tantôt française, tantôt allemande, en fonction des aléas de l'histoire. Son père, associé à plusieurs membres de sa famille, dirige une chaîne de magasins implantés dans toute l'Allemagne. Du côté maternel, le garçonnet descend, entre autres, d'un gouverneur de l'Utah, Mr.Bamberger.

Durant la Première Guerre Mondiale, encore enfant, il fait partie d'une équipe de secours aux blessés. Le conflit achevé, la Sarre, envahie par les troupes françaises, est placée sous la protection de la Société des Nations. Ainsi, le petit Max subit, par la force des choses, les influences souvent contradictoires de cette double nationalité.

"M. O."

Très tôt subjugué par le théâtre, l'adolescent qu'il est devenu assiste à de nombreuses pièces et finit par rêver de devenir acteur. En 1919, bien décidé à gagner sa vie, il occupe un poste de critique théâtral à la Gazette de Sarrebrück. Mais jeter son venin sur ceux dont il a admiré le talent l'indispose et ranime en lui son envie de jouer. S'effaçant devant la volonté de leur fils, les parents l'inscrivent au cours de Max Reinhardt, à Berlin. Là, recueilli par l'oncle Gustave, il court les théâtres et fait la rencontre de celui qui allait devenir son professeur, Fritz Hull. Papa Oppenheimer ne souhaitant pas qu'il se produise sous le patronyme familial, Fritz lui choisit un pseudonyme, tout en conservant les initiales originales de façon à ne pas avoir à changer les marques de blanchisserie !

Peu après, Max Ophüls débute sur scène, tenant un petit rôle d'officier dans la pièce de Léon Tolstoï, «Le cadavre vivant». Peu convaincant, le voici "stagiaire volontaire" (lire figurant non rétribué), dans l'ombre de son mentor. Bientôt las de cette situation, il s'engage dans la troupe de comédie légère de Theophile Brandt, au grand regret de Hull.

Enfin recruté par le théâtre d'Aix La Chapelle, il devient jeune premier, oscillant entre oeuvres classiques et modernes. Parallèlement, fréquentant divers mouvements pacifistes, il commence à acquérir une conscience politique…

Valses de Vienne…

A Dortmund où il s'est installé, Max Ophüls se voit contraint de devenir metteur en scène, dirigeant quelques 200 pièces dans les répertoires classiques et modernes, en passant par le théâtre lyrique. C'est pour suivre sa compagne du moment, une jeune artiste, qu'il débouche au théâtre Eberfeld-Barmen, toujours comme metteur en scène. Peu après, il accède au Burgthater de Vienne (l'équivalent autrichien de La Comédie Française) où il rencontre une actrice débutante, Hildegard Wall, qu'il épouse (1926) et qui lui donnera un enfant, le futur cinéaste Marcel Ophüls (1927). Mais les rigidités de la vénérable institution poussent notre homme au départ.

Nous le retrouvons au Théâtre de Francfort en tant que "metteur en scène principal", ce qui lui donne le choix du répertoire. Refusant de diriger une pièce “qu'il ne sent pas”, il se retrouve au tribunal : procès gagné, mais poste perdu.

Max OphülsMax Ophüls

Il met alors la main à la plume et la plume dans l'encrier pour écrire les textes de quelques chansons et poèmes, devenant même auteur dramatique. Engagé au Théâtre de Breslau, ville ouvrière communiste, il assiste à des affrontements entre travailleurs marxistes et éléments fascisants nés du traité de Versailles.

A cette époque, il découvre le cinéma – qu'il percevait jusque là comme une menace pour l'art dramatique dont il est un fervent défenseur – avec «Les 4 diables», un film sonore ("… avec Hans Albers", nous confie-t-il, mais plus vraisemblablement le film de Murnau) qui le pousse à envisager de devenir cinéaste. Auparavant il connaît, à Berlin, un triomphe sur scène avec «La famille royale».

Ballade berlinoise…

Assistant d'Anatole Litvak sur «Nie Wieder Liebe» (1931), Max Ophüls parvient à se faire remarquer par le sérieux de son travail, une qualité qui encourage les dirigeants de l'UFA à lui proposer la direction d'un court métrage : «On préfère l'huile de foie de morue» (1931), bénéficie du travail de l'opérateur Eugène Shuftan, à l'aube d'une grande carrière. Attiré au cinéma par le son, Max Ophüls découvre ainsi l'attrait de l'image.

Pour les Producteurs Associés, il entame, avec Heinz Rühmann comme interprète principal, la direction d'un film qu'il ne termine pas, enchaînant sans tarder avec une comédie légère, «L'amour au studio» (1932). Après «La fiancée vendue» (1932), tiré d'un opéra de Smetana, il réalise l'oeuvre qui lui permettra d'acquérir une notoriété internationale, «Liebelei» (1932), d'après la pièce d'Arthur Schnitzler. Déjà prophète en son pays, il peut alors se permettre de choisir ses acteurs, les débutants Wolfgang Liebeneiner et Magda Schneider. Au terme d'un travail préparatif particulièrement soigné, il parvient à mettre ses bobines en boîte au terme d'un seul mois de tournage. Pathé lui propose bientôt d'entreprendre une version française de l'ouvrage, «Une histoire d'amour» (1933), pour laquelle le réalisateur reconduit ses deux jeunes vedettes.

Sur le plateau des «Les joyeux héritiers» (1932), il doit composer avec un chef décorateur, Arendt, mis en place par le nouveau Parti National Socialiste d'Adolf Hitler, alors en pleine ascension. En 1933, après l'incendie du Reichtag, ce dernier l'avertit qu'il ferait mieux de quitter l'Allemagne. C'est ainsi que, sans tarder, Max Ophüls et sa famille fuient Berlin, où les frontons des cinémas affichent encore «Liebelei», pour s'exiler à Moscou…

C'est la vie parisienne…

Max OphülsMax Ophüls

Peu après, il s'installe à Paris, où les frontons d'autres cinémas affichent encore «Une histoire d'amour». Exilé comme lui, Erich Pommer l'engage pour «On a volé un homme» (1933), une enquête policière menée par Henry Garat, qui lui permet de se familiariser avec les méthodes françaises.

En 1934, il officie dans les studios romains, dirigeant la nouvelle star transalpine de l'époque, Isa Miranda, dans «La signora di tutti». De retour en France, il met en scène «La tendre ennemie» (1936), une étrange histoire d'ectoplasmes protecteurs, qui remporte le Prix Lumière à la Biennale de Venise.

Il demande alors, et obtient rapidement, la nationalité française (1935), tandis que les Sarrois optent pour le rattachement à l'Allemagne. Le voici donc considéré comme déserteur par les autorités du Reich. Parallèlement, son nouvel opus cinématographique, «Divine» (1935) d'après Colette, bien qu'encensé par les critiques, ne rencontre pas son public.

Contacté par un certain Korngold, auteur d'une comédie satirique, il s'en voit confier la direction de l'adaptation cinématographique pour une compagnie soviétique. Le tournage de cette grosse production devant s'étaler sur deux années, Ophüls réserve sa réponse et décide de passer préalablement deux mois à Moscou pour prendre la température de la ville rouge, mais ce qu'il y voit lui ôte l'envie de tenter l'expérience !

Grand voyageur devant l'Eternel du septième art, c'est au Pays-Bas qu'il tourne une «Comédie de l'argent» (1936) peu connue, avec une actrice en herbe que les feux de l'amour devaient bien vite retirer de ceux des sunlights, Rinni Otte.

Après «Yoshiwara» (1937), drame sentimental plutôt conventionnel, il feuillette pour nous «Le roman de Werther» (1938) de Goethe, un film tourné en Alsace alors que les menaces de guerre, au lendemain de l'Anschluss, se font entendre dans un lointain plutôt proche. Si «Sans lendemain» (1939) est troublé par la mobilisation partielle, «De Mayerling à Sarajevo», au titre annonciateur de prochains orages, l'est encore davantage par la mobilisation générale et ne sortira qu'en 1940…

Le rêve américain…

Max OphülsMax Ophüls

Mobilisé dans l'armée française, Max Ophüls est retiré du front pour prendre en charge un film sur la Légion étrangère qui se met en chantier du côté de la frontière espagnole. Sa patrie d'adoption envahie, il est pourchassé par la Gestapo comme Allemand Sarrois traitre à son pays. Invité par le théâtre de Zürich, il met en scène «Roméo et Juliette», puis «La sixième épouse d'Henry VIII» de l'autre côté de la frontière suisse. Intégré à la troupe de Louis Jouvet, il commence à filmer la célèbre troupe dans une représentation particulière de «L'école des femmes» (1940), selon une méthode de travail qui ne rassure guère les financiers helvètes, tandis que la douceur des regards qu'il pose sur l'innocente Agnès ne laisse d'inquiéter Arnolphe. Avant que le petit chat ne meure, Jouvet rapatrie précipitamment sa troupe dans la capitale des Gaules !

Sa présence en Europe ne pouvant s'éterniser, Max Ophüls parvient, au risque de la traversée du territoire français, à embarquer pour les Etats-Unis où, grâce à l'aide de Preston Sturges, il retrouve du travail dans les studios. Assistant ce dernier sur la préparation d'un premier film américain, au terme d'une année d'efforts, il quitte l'équipe au début du tournage : il n'y avait qu'un fauteuil pour deux !

Il faudra de longues années à Max Ophüls pour retrouver une place derrière les caméras. Le sauveur porte un nom célèbre : Douglas Fairbanks Jr. Quant au titre du film, c'est tout un programme : «The Exile/L'exilé» (1947) n'est toutefois qu'une aventure destinée à mettre en valeur les biscoteaux de D'Artagnan le petit et les non moins remarquables épaules de la troublante Maria Montez. «Lettre d'une inconnue» (1948), d'après une nouvelle de Stefan Zweig, doit subir de profondes modifications pour ne pas tomber sous les coups de ciseaux assassins d'une censure stupidement moralisatrice. «Caught» et «The Reckless Moment/Les désemparés» (1949), aux tons résolument plus modernes, bénéficient de la présence ambigüe d'un James Mason toujours énigmatique. Le metteur en scène travaille alors sur le projet de «La duchesse de Langeais» , dont les traits auraient dû prendre ceux de Greta Garbo, mais qui nous demeureront à jamais cachés.

L'air de Paris…

De voyage à Paris sous l'entretien bienveillant du producteur Walter Wanger, le couple Ophüls s'impatiente dans une oisiveté inquiétante lorsque tombe la proposition de filmer la pièce de Schnitzler, «La ronde» (1950), celle des amours sans promesses que l'on consomme au rythme de l'orgue de barbarie de la foire du Trône. Aux antipodes de l'organisation hollywoodienne, le réalisateur redécouvre, dans un mélange d'anxiété surmontée et de liberté retrouvée, l'improvisation des productions européennes, rassemblant autour de lui de nombreux amis d'autrefois dont l'Histoire a fait de lui un compatriote. Les grands noms du cinéma français contemporain viennent à tour de rôle effeuiller la marguerite tenue d'une main ferme par le grand Max et l'ensemble respire la gaieté des tableaux de Renoir.

«Le plaisir» (1951) relève du même enchantement, tout éclairci par le rire lumineux d'une Danielle Darrieux éblouissante, laquelle devient bientôt, dans un registre plus dramatique, la frivole «Madame de…», partagée entre le devoir (Charles Boyer) et l'aventure (Vittorio De Sica) en un milieu bourgeois où l'on ne badine pas avec l'amour, surtout lorsqu'il s'agit des femmes.

En 1955, Max Ophuls semble toutefois se perdre dans les fils d'une trop grande machinerie sous laquelle évolue une «Lola Montès» sur le retour, avantageusement personnifiée par Martine Carol.

En 1956, ayant achevé une adaptation scénique du «Mariage de Figaro ou la Folle journée», une première alerte cardiaque l'empêche de recueillir les lauriers de son labeur et c'est par téléphone qu'il apprend, et par la presse qu'il savoure, le triomphe de sa pièce à la Kirchenallee de Hambourg. En collaboration avec le dialoguiste Henri Jeanson, il travaille sur l'adaptation d'un roman de Michel Georges-Michel, «Les montparnos», envisageant de retracer la vie du peintre italien Amedeo Modigliani, lorsque la mort, à court d'indulgence, se rappela à son mauvais souvenir, le 26 mars 1957, à Hambourg. Repris par Jacques Becker, le scénario donnera naissance au superbe «Montparnasse 19» (1957), tout au long duquel se promène la silhouette fragile et sombre d'un Gérard Philipe pleinement habité par son personnage de peintre maudit.

Documents…

Sources : «Max Ophüls par Max Ophuls», autobiographie entamée au cours de l'exil hollywoodien et que l'auteur ne terminera jamais, trop occupé qu'il fut par le regain de ses activités européennes. Pour le reste, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "Je veux faire des films vus du centre de l'homme. Si vous voulez autre chose, allez au Musée Grévin !" (Max Ophüls)

Christian Grenier (août 2015)
Les trous du destin…

Le Ministère de la Justice Prussien, à l'époque animé d'un esprit très moderne, très libéral, avait envoyé dans les prisons des hommes jeunes qui, grâce à leur formation psychologique, allaient pouvoir s'atteler à une grande tâche : la guérison morale des détenus.

A l'époque où je fis sa connaissance,; Monsieur Kleist venait de gagner une bataille contre le directeur de la prison qui, lui, appartenait à la vieille école. Quatre jeunes employés dans la blanchisserie avaient percé le mur qui les séparait de la boucherie pour voler des saucisses et de la viande. Le directeur exigeait que leur peine fut allongée de deux ans. Mais Kleist avait découvert, dans un tuyau passant de la blanchisserie à la boucherie, un trou par lequel s'échappait une bonne odeur de saucisses fraîches. Des semaines durant, les quatre garçons avaient dû respirer ce parfum tentateur.

Après être intervenu pendant des mois auprès du Ministère, Kleist avait obtenu que le trou fut bouché et que la punition des coupables fut ramenée à un “savon” en règle.

L'histoire m'inspira un poème sur les trous que le destin perce dans certains tuyaux : je demandais au Bon Dieu de boucher ces trous afin que l'humanité n'eut plus besoin d'autant d'églises et de prisons

Malheureusement, ma prière n'a pas été exaucée.

"Max Ophüls" par Max Ophüls

Ed.7.2.1 : 20-8-2015