Emile COUZINET (1896 / 1964)

… l'empereur des navets

Emile Couzinet

Il fut considéré comme l’empereur des navets, le champion du cinéma raté, et c’était peut-être vrai !

Mais si le cinéaste n’était pas brillant, l’homme qui se cachait derrière était, lui, fascinant. Aventurier, industriel, à la tête d’un mini empire, Emile Couzinet avait une personnalité marquée et une ambition forte à défaut de talent …

Donatienne

Devenir cinéaste…

Emile CouzinetEmile Couzinet

Robert Cousinet vient au monde le 12 novembre 1896, à Bourg-sur-Gironde, d'un père est artisan menuisier. Il reçoit une éducation basée sur des valeurs de travail et d’économie. Il suit une scolarité à l’école du village.

A sa naissance, le cinéma, encore muet, a tout juste un an. Les gens se précipitent devant les écrans improvisés dans les salles de patronage dont ils sortent médusés. A 15 ans, attiré par ce tout nouvel art, Robert – qui choisira de se renommer Emile Couzinet – devient projectionniste ambulant. Très vite, il est confronté à un problème pratique : les bobines coûtent cher et, pour les rentabiliser au maximum, il faut les user jusqu’à ce qu’elles deviennent illisibles. Cette difficulté restera gravée dans son esprit !

Pour réussir dans le cinéma, il faut des sous : cette remarque a au moins l’avantage d’être lucide et pragmatique…

La Burgus Films…

Dès la fin de la première guerre mondiale, des sociétés de location de films s’organisent. Emile Couzinet prend le train en marche et créé la sienne, la Burgus films. Le chef d’entreprise qu’il est déjà sait surtout que dans la région bordelaise, en cette période encore heureuse de l’entre-deux guerres, Royan est la perle de l’Atlantique. En 1931, il devient le propriétaire-directeur du casino et installe dans les annexes une salle de projection moderne pour l’époque. Il multiplie bientôt les acquisitions de ce genre à La Rochelle, Toulouse, Agen et Saintes. Dans le même temps, il équipe à Bordeaux un nouveau cinéma qu’il fait sonoriser alors que le 7e art balbutie seulement, "L’intendance". Il augmente encore son parc de salles bordelaises avec "Le Gallia", "Le Coméac", "Le Luxor" et "Le Rex". Notre homme assume tout – architecture, décors, confort des spectateurs, – et décide de tout, jusqu’aux chocolats glacés de l’entracte. C’est lui le patron !

Emile Couzinet«Le brigand gentilhomme»

Mais une autre idée lui trotte dans la tête : C’est bien de distribuer les films des autres, mais après tout, pourquoi ne pas en produire soi-même ? Il réfléchit, s’inspire des studios Pagnol à Aubagne et se lance en ajoutant à la salle de projection du casino royannais un studio, doté de trois plateaux et du matériel adéquat. Après Paris, Nice, et Aubagne, le complexe cinématographique de la Côte de Beauté est remarqué par le monde du cinéma français.

Pour sa première production, le réalisateur prévu, René Pujol, se décommande au dernier moment. Sans complexe, Emile Couzinet décide de le remplacer dans une galéjade provençale : certes, il ne peut aligner les cachets pour s’offrir sur un plateau Raimu ou Fernandel, mais Fernand CharpinFernand Charpin, Alida RouffeAlida Rouffe, Robert VattierRobert Vattier, Dullac acceptent de rentrer dans son «Club des fadas» (1937). Force est de constater que, s’il réussit à se donner des moyens financiers et techniques rivalisant avec notre cinéaste d’Aubagne, il ne peut en faire autant pour ce qui est du talent. Mais toute la bande des solides comédiens chevronnés sauve en partie la mise et les critiques se montrent indulgents. Trois autres films seront encore tournés à Royan : «L’intrigante» (1939) avec le jeune premier Paul CamboPaul Cambo et Jeanne Fusier-GirJeanne Fusier-Gir, «Andorra ou les hommes d’airain» (1941) qui débute curieusement par un documentaire sur la principauté d’Andorre et qui sera un succès (50 semaines à l’affiche à Bordeaux), et «Le brigand gentilhomme» (1942), épopée de cape et épée avec Jean WeberJean Weber.

Hélas, nous sommes en guerre, et on sait la tragique histoire de la "poche de Royan". La ville fut bombardée en 1942. Il ne reste rien du casino et, s'ils ne furent pas touchés, les studios furent réquisitionnés par les Allemands et sombrèrent dans la tourmente…

Hollywood sur Gironde…

Emile CouzinetEmile Couzinet, sa signature

Couzinet ne se décourage pas pour autant. En véritable chef d’entreprise, il décide de construire de nouveaux studios dans le Château de Tauzun, à Bordeaux. C’est ainsi que "La Côte d’Argent" sera dotée des plus belles installations de Cinéma de l’Ouest de la France. On les surnommera le "Hollywood sur Gironde". Un jour, Jean Renoir vint même y faire une visite !

«Hyménée» (1946), premier film tourné en ce lieu moderne, réunit Gaby MorlayGaby Morlay, Maurice EscandeMaurice Escande et Bernard LancretBernard Lancret. Si le scénario est simpliste, on remarque tout de même une particulière qualité d’image, due tout simplement à la présence de Jimmy Bertiet, le très professionnel assistant de René Clair. «Colomba» (1947), d’après l’œuvre de Prosper Mérimée, permet d’apprécier la belle voix du ténor de l’époque José Luccioni qui rééditera sa collaboration avec notre patron bordelais avec «Le bout de la route» (1949), d’après Giono.

Vont alors se succéder des oeuvrettes aux titres qui en disent court sur la profondeur de l’intrigue : «Trois marins dans un couvent» (1950), «Le don d’Adèle» (1951) où Robert Lamoureux fait sa première apparition sur la grande toile dans son propre rôle, «Ce coquin d’Anatole» (1951), farce qui ne mériterait pas de rester dans notre mémoire si elle ne nous donnait l’occasion de faire la connaissance de Daniel Sorano, repéré au Grenier de Toulouse par Couzinet lui-même ! Celui qui un jour deviendra pour le public un Cyrano de Bergerac inoubliable, tournera 3 autres longs métrages sous la houlette de son “découvreur” : «Trois vieilles filles en folie» (1951), «Buridan, héros de la Tour de Nesle» (1952), «Quand te tues-tu ?» (1953).

"On y rit, On ira !"
Emile CouzinetEmile Couzinet, sa devise

«Le curé de Saint Amour»(1952), «La famille Cucuroux» (1952), «Trois jours de bringue à Paris» (1952), «Le congrès des belles mères» (1954) sont des rigolades bâties sur le même fil, incluant des refrains simplets faciles à reprendre en chœur et interprétés par la bande de comédiens chevronnés et populaires qu’étaient Frédéric Duvallès (souvent dans les rôles de curé), Jeanne Fusier-Gir, Jean TissierJean Tissier, Pierre LarqueyPierre Larquey, le ténor de l’opéra de Bordeaux Marcel Roche, Maximilienne, etc. «Mon curé champion du régiment» (1955) a le mérite de nous faire connaître un tout jeune Jean Carmet, à l'aube d'une grande carrière.

Désormais, la critique éreinte régulièrement l’œuvre et son réalisateur; l’on relève les sempiternels mots médiocrité, montages maladroits, navets etc, avant de conclure "C’est du Couzinet main" ! Malgré tout, le public vient au rendez-vous. Il faut dire qu’à l’époque, on ne va pas voir un film, on va au cinéma le samedi soir et on a envie de se détendre et de rire sans réfléchir. Avec sa formule sur toutes ses affiches, "On y rit, On ira", Couzinet répond à cette demande en distribuant des histoires faciles, à prendre au premier degré, sans chercher à provoquer la moindre réflexion. Pour pimenter le spectacle, il n’hésite pas à tourner des scènes qui, si elles nous font sourire maintenant, sont qualifiées à l’époque de pornographiques ! Il ira jusqu’à montrer un bout de sein et des dames en petites culottes : quelle audace ! Toutefois, par mesure d’économie, il envoie ses équipes filmer les fêtes de village, les carnavals, les bals : cela peut toujours servir et ne coûte pas cher…

La dernière vague…

Emile CouzinetEmile Couzinet

Mais les temps changent; la décennie 50 se termine et déjà on voit naître un nouveau cinéma totalement différent que l'Histoire a définitivement baptisé la nouvelle vague. Par ailleurs Les classes dites populaires s’achètent un poste de télévision et restent à la maison en famille. Les dernières réalisations Couzinet paraissent totalement décalées. «Trois marins en bordée» (1957), et surtout «Cesarin joue les étroits mousquetaires» (1962) seront des désastres qui sonneront le glas de l’aventure. Hollywood sur Gironde disparaîtra, le château sera racheté et aujourd’hui, il ne reste plus rien de ces studios qui ont fait vivre 150 personnes. pendant plusieurs années.

Entre ces deux films, déjà en difficulté financière, Couzinet a dû trouver un associé financeur grâce auquel il a pu tourner «Quai des illusions» (1956). Il s’est agacé du comportement d’un assistant que la co-production lui a imposé, le jeune Roberto Roberti, qui a des idées et voudrait faire des prises de vues ! "Monsieur Roberti, vous ne ferez jamais carrière au cinéma si vous ne m’écoutez pas !" Le dit Roberti fera pourtant une belle carrière sous le nom de Sergio LeoneSergio Leone, en ayant surtout pris soin de ne rien retenir des conseils du cinéaste bordelais !

Emile Couzinet s’en ira le 24 octobre 1964, à la suite d’une attaque cérébrale, sans avoir préparé sa succession. Son œuvre ne lui survivra pas. Aujourd’hui, bien que son nom soit resté attaché à un prix accordé tous les trois ans au plus “navet” des films français, on a à son encontre une certaine indulgence teinté d’amusement : il est de bon ton d'en parler, comme on parle de son alter ego américain Ed Wood, et L'Encinémathèque elle-même succombe à cette indulgence intellectuelle !

Bah ! C’était le temps du cinéma franchouillard, rigolo, où l’on allait peupler en famille les salles obscures le samedi soir ! Les films de Couzinet tournés en décors naturels donnent un instantané de ces années heureuses de l’entre-deux guerres et celles de l’ immédiat après-guerre ! Rien que parce qu’il aura été le révélateur de Daniel Sorano, il sera beaucoup pardonné à ce naïf grand enfant du cinéma populaire de s'être occupé de filmer ce qui ne le regardait pas !

Documents…

Sources : «Hollywood sur Gironde», court métrage d'Eric Michaud (2003), plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Je suis paysan, j’ai de la paille dans mes sabots, je ne cherche pas à remporter le prix du festival de Cannes, mais à offrir aux travailleurs, à la ménagère, une distraction saine et facile pour les sorties du samedi soir."

Emile Couzinet
Donatienne (juin 2014)
Ed.7.2.1 : 17-10-2015