Henri-Georges CLOUZOT (1907 / 1977)

… un cinéaste en quête de vérité…

… un cinéaste en quête de vérité… Henri-Georges Clouzot

Grand fumeur de pipe devant l'Eternel, Henri-Georges Clouzot traîne derrière lui la réputation dérangeante d'un cinéaste intransigeant, voire sadique, dans ses rapports avec ses collaborateurs, comédiens comme techniciens.

S'il est peu vraisemblable que le comportement de cet homme soit d'origine caractérielle, il est certain qu'une grande rigueur professionnelle le poussa bien souvent à sacrifier les relations humaines au profit de son travail, dans cette quête inlassable de la perfection qui l'habitait en permanence…

Auteur

Un homme de plume…

Henri-Georges ClouzotHenri-Georges Clouzot

Henri-Georges Clouzot voit le jour à Niort (Deux-Sèvres), le 20-11-1907, d'un père libraire et photographe. On lui connaît deux frères. En 1923, le garçonnet a 15 ans lorsque sa famille s'installe à Brest (Finistère). Au terme d'études brillantes, on envisage pour lui un avenir dans la Marine Française. Mais le jeune homme est refusé à l'école navale de Brest à cause d'une myopie qu'il nous sera permis de déclarer bénéfique.

En 1925, installé à Paris, il poursuit des études de droit et de sciences politiques avec l'intention de faire carrière dans la diplomatie. Licencié, mais peu fortuné, on le retrouve successivement secrétaire du député de l'Union Diplomatique Républicaine Louis Maurin (1928) puis du chansonnier René Dorin. Rapidement, il compose des chansons et des sketchs destinés aux spectacles de music-hall, en particulier pour le chansonnier Mauricet.

Il collabore au quotidien "Paris-Midi", une édition parrallèle de "Paris-Soir" lorsque le producteur Adolphe Osso lui demande de reprendre anonymement le découpage d'un scénario d'Arthur Bernède sur une production qui pourrait être «Méphisto» (Henri Debain, 1930).

Dès lors, notre homme n'aura de cesse de travailler pour le septième art, ses premières contributions en ce domaine portant essentiellement sur des adaptations de scenarii ou l'écriture de dialogues pour quelques petites comédies sans prétention : «Un soir de rafle» de Carmine Gallone (1931) avec Albert PréjeanAlbert Préjean et AnnabellaAnnabella, «Je serai seule après minuit» de Jacques de Baroncelli (1931) avec Mireille Perrey et Pierre BertinPierre Bertin, «Ma cousine de Varsovie» de Carmine Gallone (1931), avec André RoanneAndré Roanne et Elvire PopescoElvire Popesco, etc.

En 1934, Clouzot contracte une pleurésie qui lui imposera un repos forcé de quatre longues années. Il met à profit ce revers de santé et ses nombreux séjours en sanatoriums pour se plonger dans la lecture des grands auteurs classiques, activité intellectuelle dont il tirera le plus grand profit pour ses futures créations. Dès son rétablissement, ses travaux d'écriture pour le cinéma («Le révolté» en 1938, «La révolte des vivants» en 1939) s'en ressentent immanquablement. Au tournant des années quarante, il participe à des productions plus ambitieuses, assistant Pierre FresnayPierre Fresnay sur son unique travail de metteur en scène («Le duel», 1939), adaptant un roman de Georges Simenon pour Henri Decoin («Les inconnus dans la maison», 1942), s'impliquant davantage encore auprès de Georges Lacombe pour nous narrer les aventures du commissaire Wens, héros imaginé par l'écrivain belge Stanislas André Steeman, sur un film («Le dernier des six», 1941) qui devait inévitablement en appeler un autre…

Un homme d'images…

Henri-Georges ClouzotHenri-Georges Clouzot

Très tôt, Henri-Georges Clouzot passe derrière la caméra. Dès 1931, il fait ses premières armes en ce domaine en réalisant un court métrage d'un quart d'heure, «La terreur des Batignolles», une comédie avec Louis Boucot, Jean Wall et Germaine Aussey, dont on ne sait pas grand chose d'autre aujourd'hui.

L'année suivante, il écrit une opérette, «La belle histoire», qui ne rencontrera pas un grand succès sur scène. C'est alors que le producteur d'origine russe Gregor Rabinovitch, actionnaire de L'Alliance Cinématographique Européenne, l'engage comme dialoguiste et co-réalisateur des versions françaises sur trois films tournés dans les studios qu'il partage à Berlin avec la UFA : «Tout pour l'amour», «Château de rêve» et «Caprice de princesse». L'influence du jeune technicien est bien trop discrète pour qu'il soit permis d'en retrouver la trace dans ces oeuvres somme toute mineures. Mais 1933, c'est aussi l'année de l'arrivée de Hitler au pouvoir et Rabinovith, d'origine juive, n'attendra pas le discours de Chaplin dans «Le dictateur» (1940) pour comprendre que l'avenir de ses investissements se trouve ailleurs ! Clouzot, quant à lui, est carrément expulsé d'Allemagne en tant que représentant d'un homme d'affaires devenu indésirable.

Après avoir travaillé pour la radio et monté la pièce «On prend les mêmes» au théâtre du Grand Guignol (1940), il retrouve Pierre Fresnay sur les planches du théâtre de la Michodière où il donne une «Comédie en trois actes» (1942) dont il est l'auteur.

En 1942, quelques uns des plus grands de nos réalisateurs ont fui l'Hexagone. Le cinéma français est placé sous le contrôle d'un administrateur allemand, Alfred Greven, au travers d'une société française à capitaux allemands, La Continental-Films. Bon nombre de nos artistes font le voyage jusqu'à Berlin pour continuer à travailler. Lorsqu'il est question d'adapter la suite des aventures de l'inspecteur Wens au cinéma, «L'assassin habite au 21» (1942), il n 'est pas étonnant que l'on songeât à Clouzot pour en faire l'adaptation, en écrire les dialogues et jeter un oeil dirigiste à travers l'objectif de la caméra. Si l'auteur du roman, Steeman, participe à l'écriture du scénario, Clouzot n'en impose pas moins ses vues cinématographiques et l'intrigue est totalement repensée, avec l'intrusion du personnage féminin joué par Suzy Delair et, surtout, l'idée remarquable de l'assassin à trois têtes (dans l'oeuvre originale, il n'y a qu'un coupable, le fakir Lala Poor).Le résultat est un véritable délice : qui ne se souvient de Raymond Bussières, juché sur un réverbère, chantant dans la nuit un tonitruant "J'emmerde les gendarmes", tandis qu'à ses pieds, héberlué par tant d'audace, l'hirondelle Gabriello ouvre des yeux aussi ronds que son imposante stature ! Le succès de l'oeuvre, d'estime en un premier temps, ne se démentira jamais avec les ans.

Une petite ville française sous l'Occupation…

En 1937, Louis Chavance déposait un scénario, «L'oeil de serpent», reprenant un fait divers survenu à Tulle en 1923 : un “corbeau” déversa son fiel épistolaire sur les habitants de la cité limousine jusqu'à ce qu'un graphologue organise une dictée géante dans l'espoir de démasquer ce drôle d'oiseau. En 1943, sans doute inspiré par la vert-de-grisaille du temps, Clouzot s'attaque à la mise en images de ce sujet, dont il confie le rôle de la principale victime à l'inévitable Pierre Fresnay. Tous les notables d'une petite ville (aux costumes remarquablement portés par de pittoresques comédiens comme Pierre Larquey, Noël Roquevert, Louis Seigner, Héléna Manson, Jean Brochard, Jeanne Fusier-Gir, Pierre Palau…) sont passés au filtre d'une caméra indiscrète. «Le corbeau» rencontre un succès public phénoménal.

Hélas, à la Libération, les choses tournent au vinaigre. On reproche au metteur en scène d'avoir cédé à la propagande allemande en montrant sous un oeil défavorable le comportement de la population française sous l'Occupation (reproche que l'on aurait pu adresser à Hugo ou à Zola s'ils avaient été de ce temps). Le film sera retiré des réseaux de distribution (il faudra attendre la fin des années soixante pour le retrouver dans les circuits commerciaux) et son auteur exclu à vie de la professon de cinéaste. Celui-ci, qui s'était entre-temps brouillé avec Greven et la Continental, se retrouvera sans travail pendant plusieurs années…

Un second souffle…

Henri-Georges ClouzotVéra et Henri-Georges Clouzot

En 1947, bénéficiant à sa demande d'une mesure de clémence, Henri-Georges Clouzot, qui partage alors la vie de Suzy Delair, peut enfin reprendre sa plume et replacer sa manivelle. Suivant les conseils de prudence de son producteur, il s'attaque à nouveau à un roman d'André Steeman, «Légitime défense», pour nous relater une histoire policière bien anodine dont il ne gardera finalement que la trame, au grand désappointement de l'écrivain belge ("Lorsque Clouzot a terminé l'adaptation d'un de vos romans, il y a matière a en écrire un autre !"). Louis Jouvet, l'interprète principal de ce «Quai des orfèvres» (1946) et qui n'est pas innocent du choix de Clouzot, incarne magnifiquement un petit inspecteur de police enquêtant sur un meurtre sordide dans le milieu du show-business, enquête qui débouchera sur une souris d'assassin, tant la recherche du véritable coupable ne semble pas être le premier souci du réalisateur. Le succès public et critique de l'oeuvre sera complété par l'attribution du Prix International de la Mise en scène au Festival de Venise (1947) : Clouzot est rentré en grâce ! Il fera mieux deux ans plus tard en obtenant le Lion d'Or de la fameuse Mostra avec «Manon» (1948), adaptation très libre de l'oeuvre de l'abbé Prévost transposée aux heures noires de cette Occupation qui lui valu tant de tracas.

«Miquette et sa mère» (1949), comédie légère permettant à Jouvet de se caricaturer lui-même en directeur d'une troupe de comédiens, reste une oeuvre secondaire dans la carrière du metteur en scène. Sur le plateau, il côtoie une jeune scripte stagiaire, Véra Amado Gibson. Fille d'un ambassadeur brésilien, celle-ci devient dès le 15 janvier 1950 l'épouse du cinéaste qui ne tardera pas à la distribuer dans ses futures réalisations.

Après un projet abandonné de documentaire au pays de son épouse, «Voyage au Brésil» (1950), suivi d'une brouille définitive avec Jouvet en travaillant sur une adaptation de «La puissance et la gloire», Clouzot doit repartir à zéro. Il subsistera toutefois quelques bribes de ces tentatives avortées dans la (toujours) libre adaptation du roman de Georges Arnaud, «Le salaire de la peur» (1952), dont l'intrigue, située en Amérique du Sud, sera tournée dans le sud de la France (la bambouseraie d'Anduze et les Gorges du Gardon, e.a.). Malgré une longue interruption dûe aux déluges célestes autant qu'à la sécheresse des capitaux, le tournage débouche sur un nouveau succès et place son auteur au premier rang des réalisateurs de l'Hexagone.

C'est avec «Les diaboliques» (1954), film en forme d'attrape-couillons (le spectateur est sans cesse attiré vers de fausses pistes et bien malin celui qui aura su tirer le bon fil d'Henri-Georges), que la réputation d'un Clouzot tortionnaire prend son envol. Par souci du réalisme, celui-ci demande à ces comédiens davantage d'efforts et d'humilité que ce dont ils ont l'habitude de faire preuve. Rapidement, le dialogue avec l'actrice principale, Simone Signoret, se réduit au strict minimum, tandis que ce pauvre Paul Meurisse se lasse bien vite de prendre des bains froids. Et que dire de la gentille Véra qui n'ose pas se rebeller contre les directives incessantes d'un époux toujours plus exigeant ?

Le mystère Clouzot…

Henri-Georges ClouzotHenri-Georges Clouzot

Depuis quelque temps, à ces moments perdus, Henri-Georges Clouzot s'essaye à la peinture. Installé à Saint-Paul de Vence, il ne manque pas de côtoyer un occupant célèbre de la cité provençale, Pablo Picasso qui l'encourage dans cette voie. De cette amitié nouvelle va naître un projet fou, celui de mettre en images le mystère de la création artistique. Sous l'objectif du réalisateur, le plus français des peintres étrangers donne naissance à son oeuvre sur une plaque de verre derrière laquelle Claude Renoir a planté une caméra inquisitrice qui tourne au ralenti (de façon a donner une image accélérée, comprenons-nous bien). «Le mystère Picasso» (1956) se dévoile aux yeux du spectateur néophite. Ce qui devait être un court métrage de complément se termine en un long métrage faisant l'objet d'une distribution commerciale indépendante dont la rentabilité vacillante ne sera pas rééquilibrée par l'entreprise suivante, «Les espions» (1957).

Cinéaste aux ambitions démesurées, Clouzot envisage alors de faire éclater «La vérité» censée sortir des débats au terme d'un grand procès d'assises. A l'issue d'un tournage mouvementé, marqué notamment par un malaise de son réalisateur, le film sort en 1960, précédé d'une publicité sulfureuse essentiellement dûe à la personnalité de son interprète principale, Brigitte Bardot, sentimentalement partagée entre son époux Jacques CharrierJacques Charrier et son nouveau partenaire, Sami FreySami Frey. Le public qui adore ça, se déplace en masse mais passe peut-être à côté du véritable sujet du film : qui sommes-nous pour juger les actes de nos contemporains ?

Peu après, Véra Clouzot disparaît, victime d'une crise cardiaque (15-12-1960). Clouzot tombe dans une profonde dépression qui l'éloigne des plateaux pendant trois ans. Rétabli, il épouse en secondes noces la veuve d'un diplomate argentin, Ines de Gonzales (1963) et et ne tarde pas à revenir sur le devant du plateau.

En 1964, assuré des ressources sans fond de la Columbia, Clouzot entame, en compagnie de Romy Schneider, le tournage de «L'enfer» qui n'allait pas tarder à justifier son titre. Il se fâche rapidement avec Serge ReggianiSerge Reggiani qui, par ailleurs, tombe malade, avant de s'effondrer lui-même, terrassé par un infarctus. Subsistent de cette oeuvre maudite quelques centaines de mètres de pellicule en couleurs et un scénario qui, tripatouillé par Claude Chabrol, se matérialisera quelques trente ans plus tard («L'enfer», 1993).

Après plusieurs projets avortés, Clouzot réalise pour la télévision une série de documentaires musicaux autour de la personnalité d'Herbert Von Karajan. Entré dans une quête mystique après avoir lu «L'attente de Dieu» de Simone Weil, il illustre la lutte éternelle du bien et du mal dans ce qui demeure son dernier film, «La prisonnière» (1968).

Perpétuellement soucieux d'élargir ses connaissances, persuadé que la mort commence au jour où l'on cesse d'en acquérir de nouvelles, Clouzot n'a pas encore enregistré son dernier mot. Mais la Camarde s'est montrée impatiente, qui devait l'aspirer, le 12 janvier 1977, dans son propre mystère.

Documents…

Sources : étude de Roland Lacourbe parue dans «L'anthologie du cinéma, tome X», plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

«Le corbeau» (1943)

Citation :

"Dîtes-vous bien que je ne suis jamais au chômage. Quand je travaille le plus, c'est quand j'ai l'air de ne rien faire"

Henri-Georges Clouzot
Christian Grenier (octobre 2014)
Ed.7.2.1 : 20-10-2015