Jacques FEYDER (1885 / 1948)

… un ouvrier de la 1ère heure

Jacques Feyder

"Le cinéma est le seul art dont un homme puisse se glorifier de l'avoir servi tout au long de sa carrière, de l'avoir vu grandir, balbutier, apprendre à parler, tenter d'acquérir la couleur, tendre avec un courage incertain vers le relief.

Tout encore empêtré dans la technique, il lui arrive alors de prendre ses progrès matériels pour la découverte d'un style."

Ainsi parlait Jacques Feyder, rejetant définitivement l'idée que son savoir-faire pourrait donner naissance à une école, donnant la prépondérance à l'artisan qu'il s'estime être devenu sur l'artiste que certains décrivaient déjà de son vivant…

Christian Grenier

Jacques Frédérix…

Jacques FeyderJacques Feyder (1915)

Jacques Léon Louis Frédérix est né à Ixelles, ville belge située au sud de Bruxelles, le 21 juillet 1885, dans une famille bourgeoise.

Son père, avocat de profession, assume les responsabilités de conseiller juridique à la Compagnie Internationale des Wagons-Lits de Belgique. Son grand-père, Gustave Frédérix, rédacteur à L'Indépendance Belge, fut un grand critique francophile de théâtre que l'on surnommait "le Francisque Sarcey bruxellois". On lui connait un frère, André, de deux ans son cadet.

Sa mère, Angèle, décède alors qu'il a à peine 15 ans. Les deux enfants sont confiés à une institutrice particulière, le père se déclarant trop occupé pour prendre en charge leur éducation et leur instruction. Fasciné par son arrière-grand-père parternel, colonel que tout le monde appelait "Le général", Jacques choisit d'entreprendre une carrière militaire. Il s'inscrit donc à l'Ecole Militaire de Nivelles. Mais son tempérament d'artiste lui fait comprendre que son avenir ne situe pas sous le drapeau aux couleurs brabançonnes.

De retour à la vie civile, il entre à la Fonderie Royale de Canons de Liège, autrefois dirigée par l'illustre aïeul. Mais, se montrant incapable d'assurer des responsabilités techniques, il se voit confier la douce mission de distraire les personnalités d'affaires en visite dans l'entreprise. Fréquentant ainsi les restaurants et les salles de spectacle, il fait la connaissance d'une belle étrangère, comédienne en représentation dans la capitale, qu'il suit à Paris. Au fort de cette liaison sentimentale, il déclare alors à son père qu'il veut devenir acteur. Ne cherchant pas à le contredire, ce dernier lui impose toute fois de changer de nom afin de ne pas compromettre la respectabilité familiale. Au coin d'une rue où l'emmène sa réflexion, le jeune homme remarque sur la plaque le patronyme de Faider (Charles Faider, homme politique belge, 1811/1893). Plus tard, cette homophonie empêchera le baptême d'une Rue Feyder à Bruxelles et l'on se contentera d'une plaque sur la maison située au même endroit que celle où il naquit, depuis longtemps démolie.

La vie d'artiste…

En ces années d'avant guerre, Jacques Feyder se produit donc au théâtre et, à partir de 1912, au cinéma où on peut le voir dans quelques films français («Cendrillon ou la pantoufle merveilleuse» de Georges Méliès en 1912, «Les vampires V : l'évasion du mort», de Louis Feuillade en 1915, etc).

En 1914, on le retrouve à Lyon où il tient un rôle secondaire dans «Egmont, l'Opéra de Goethe agrémenté de la musique de Beethoven. Au chant et au jeu, la jeune Françoise Rosay le remarque et leur couple se forme. L'acteur qu'il est encore acquiert peu à peu de l'expérience mais souffre toujours ne de savoir maîtriser son trac. Il décide de passer derrière la caméra sans avoir la moindre expérience de ce nouveau métier.

En 1915, il s'adresse au réalisateur Gaston Ravel, pensionnaire chez Gaumont, qui le prend pour assistant. Une année plus tard, satisfait de ses services, il le conseille à la direction qui le fait débuter comme metteur en scène de courts métrages («Têtes de femmes, Femmes de tête», etc) et ne tarde pas à le prendre sous contrat. Egalement scénariste, le jeune directeur a l'avantage de pouvoir travailler avec le célèbre romancier et dramaturge Tristan Bernard qu'accompagne son jeune fils, Raymond Bernard, futur réalisateur de grands titres des années trente.

En 1917, Jacques est mobilisé sous l'uniforme belge. Les responsables militaires, sans doute conscients que l'homme n'est pas le digne successeur du "général", lui confient l'organisation de représentations théâtrales sur le Front. Parallèlement, le 26 juillet 1917, il épouse, non sans avoir dû s'affranchir de quelques difficultés administratives, sa maîtresse(-femme), laquelle a définitivement orienté sa carrière vers l'art dramatique. Démobilisé, il reprend son travail chez Gaumont, firme pour laquelle il tourne encore «La faute d'orthographe» (1918)…

Jacques Feyder…

Jacques FeyderJacques Feyder et Françoise Rosay

Désormais père du petit Marc (Marc Frédérix, 1919-2004, futur décorateur pour le cinéma), Jacques Feyder tombe sur l'ouvrage de Pierre Benoît, «L'Atlantide», tout juste sorti des presses. Emballé par le sujet, il obtient l'appui d'un cousin, Alphonse Frédérix, administrateur à la banque Thalman, laquelle lui accorde une somme de 400 000 francs. L'écrivain Pierre de Courcelles et le producteur Louis Aubert complètent le budget prévisionnel d'un film qui se révèlera bien plus dispendieux que prévu. En effet, le tournage se déroule entièrement en terre africaine et le découpage laisse prévoir une durée inhabituelle pour l'époque : plus de 3 heures de projection ! Affolés, les banquiers revendent leurs part à Aubert, tandis que De Courcelles songe au suicide [NDLR : figure de style] !. Malgré l'empâtement de l'actrice principale (Stacia Napierkowska) que l'on tente de cacher par d'habiles jeux d'ombres et de caméras, le public répond à l'attente et le résultat sera au-dessus de toutes les espérance : «L'Atlantide» (1921) fera les fortunes du producteur et du romancier atrabilaire. Hélas, Feyder n'en profitera guère : un cinéaste qui ne respecte pas le plan financier, vous pensez !

Alors, notre homme se trouve un emploi de fortune (Ah! la langue française, tout de même !) au magazine féminin "Les annales" pour lequel il rédige les adresses des abonné(e)s ; il n'y a pas de sot métier, il n'y a que de sottes payes !

Enfin, en 1922, il peut mettre un nouveau projet en chantier, «Crainquebille», d'après le roman d'Anatole France. Le contraste entre l'acteur vieillard Maurice de Féraudy et le tout jeune Jean Forest constitue le point fort de cette oeuvre dans laquelle le réalisateur affirme ses méthodes de travail : perspectives déformées pour accentuer un effet, importance des extérieurs, etc. Lors d'une scène tournée dans la rue en caméra cachée, les passants, croyant à une véritable altercation entre le marchand des quatre saisons et l'agent de police, s'en prennent au représentant de la maréchaussée auquel, s'ils l'avaient attrapé, ils "lui auraient même coupé les choses…". Pendant ce temps, à Paris, Françoise Rosay met au monde le petit Paul (Paul Feyder, 1922-1999, futur réalisateur de cinéma).

Visages d'enfants…

Son “travail” accompli, l'actrice rejoint son époux en Suisse pour l'assister sur le tournage de «Visages d'enfants» (1923). Entièrement tourné dans la région montagneuse du Valais, ce drame familial bénéficie tout autant de la présence de Jean Forest, auquel s'est jointe sa jeune compatriote Pierrette Houyez, à la carrière éphémère. Les gens du pays apportèrent sans rechigner leur contribution à cet ouvrage dont l'achèvement donnera lieu à de joyeuses libations.

«Das Bildnis/L'image» (1923), production autrichienne reprenant une idée de Jules Romains, fut une déception financière qui l'aissera son metteur en scène perplexe : "J'ai gardé une tendresse de coeur pour cet ouvrage où j'ai mis le meilleur de moi-même". Pris sous contrat par la société franco-russe des Films Albatros qui s'ouvre aux cinéastes “français” (une nationalité qu'il ne prendra qu'en 1928), Jacques Feyder exploite un scénario de Frédéric Boutet, «Gribiche» (1925), histoire d'une riche Américaine (Françoise Rosay) qui s'entiche du jeune garçon de pauvre condition (Jean Forest) venu lui ramener le sac-à-main qu'elle a égaré. A mi-chemin entre le drame et la comédie (on parlerait aujourdhui de comédie dramatique), cette fable asseoit l'importance du cinéaste dans le cinéma hexagonal des années trente.

Nous reconnaîtrons à «Carmen» (1926) l'opportunité de nous avoir conservé les images d'une corrida à l'ancienne dans les arènes de Ronda avant de nous intéresser à l'affaire des «Nouveaux messieurs» (1928). Cette comédie satirique présentait nos députés en plein travail : vitupérations, huées, claquements de pupîtres et… assoupissements ! Caricatures de cinéma me direz-vous (si vous ne me le dîtes pas, c'est que vous avez mauvais esprit !). Le tournage n'est pas achevé que, venues on ne sait d'où (mais on s'en doute !), de vilaines rumeurs commencent à courir dans la capitale française : «On met des danseuses nues à la Chambre… Des danses libidineuses extraordinairement abominables !» (Ref. Françoise Rosay, «La traversée d'une vie»). Tant et si bien que l'oeuvre n'obtint son certificat de bonnes moeurs, quelques mois plus tard, que grâce à l'intervention souterraine d'une Mary Marquet aux relations politiques que l'on sait ! Entre temps, les deux artistes auront définitivement assuré leur descendance, ébaubis devant le visage de leur dernier enfant, Bernard (Bernard Farrel, 1926-1999, futur comédien).

Jack Feyder…

Jacques FeyderJacques Feyder et Greta Garbo

A l'avènement du parlant – et avant le développement de la post-synchronisation – les compagnies américaines recrutent en masse dans les milieux du cinéma européen. Il s'agit de produire des films en langues étrangères et de s'assurer les services de cinéastes dont les noms sont gages de qualité pour le public d'outre-Atlantique. Ainsi, Jacques Feyder a-t-il signé un contrat avec la Metro-Goldwyn-Mayer.

Sur place en compagnie de son épouse – les enfants sont restés dans la nouvelle propriété familiale de Gambais –, il ne tarde pas à comprendre qu'il a gagé sa liberté. Habitué à être le seul maître à bord, il éprouve des difficultés à devenir un salarié au même titre que les autres techniciens, la responsabilité de chaque production étant placée entre les mains d'un responsable du studio. Finis les choix du scénario et des acteurs, il devra prendre ce qu'on voudra bien lui accorder.

A Hollywood, les représentants du Vieux Continent ont tendance à se regrouper. Les Feyder fréquentent les Jannings, Conrad Veidt, Charles Boyer, Greta Garbo… On parle du Vieux Continent et l'on échange des souvenirs. Sur le plan professionnel, choisi et soutenu par Irving Thalberg, Jacques Feyder entame le tournage de ce qui devait être le dernier film muet de “La Divine”, «Le baiser» (1929), un drame sentimental situé en terre française. Tout aussi déraciné que notre ami belge, la blonde Suédoise trouve en celui-ci la compréhension et la patience qui en découle. Dans la foulée, les deux artistes se retrouvent à jouer cette partie de dés que constitue pour une actrice le passage au “parlant” avec «Anna Christie» (1930) dont Jacques dirige la version allemande, partageant le plateau avec l'inévitable Clarence Brown. Le public décidera de maintenir la star sur son piédestal.

A terme, les versions étrangères représenteront la moitié de la filmographie américaine de Jacques Feyder. Dans «Le spectre vert» (1929), André Luguet et Jetta Goudal font concurrence à Roland Young et Dorothy Sebastian placés sous la responsabilité de Lionel Barrymore («Unholy Night», 1929) : les critiques ayant vu les deux versions s'accorderont à dire que c'est l'équipe européenne qui l'emporta ! Rebelote avec «His Glorious Night» du même Barrymore (1929), repris l'année suivante par Feyder en versions française et allemande, «Si l'empereur savait çà» – avec Françoise, tout juste rentrée du pays d'où elle a ramené toute sa couvée – et «Olympia» (1930).

Deux films avec Ramon Novarro complèteront la liste, «Son of India/Fils de Rajah» et «Daybreak» (1931), deux oeuvres dont il ne fut que le cadre supérieur, le coordinateur davantage que l'auteur, et où l'on ne retrouve rien de la personnalité du cinéaste. Les choses ne tardèrent pas à se gâter avec les “executives” de la compagnie rugissante, à tel point que notre homme fut remplacé par Paul Fejos sur les versions étrangères de «Big House» (1931). Il fut néanmoins autorisé à s'impliquer dans un projet français, «1940» (1932) qui ne devait jamais aboutir. En 1933, Jacques Feyder traverse définitivement l'Atlantique dans l'autre sens, avec toute sa maisonnée, se promettant, mais un peu tard, qu'on ne l'y reprendrait plus !

Jacques fédère…

Jacques FeyderJacques Feyder (1939)

Après deux nouveaux projets avortés, («Madame Bovary» d'après Flaubert et «The Gentleman/The Marquis»), Jacques Feyder rédige, en collaboration avec son compatriote Charles Spaak, un nouveau scénario qui donnera naissance à son premier film français sonorisé, «Le grand jeu» (1933). Revenant à ses méthodes d'antan, il transporte ses caméras, pour les scènes d'extérieur, à Sidi-Bel Abbès où il parvient à convaincre le commandant de la Légion Etrangère de faire défiler ses hommes devant leurs objectifs. Pour les scènes d'intérieur, tournées en studio , il retrouve Françoise Rosay en tenancière de bastringue pour ce qui demeure un de ses rôles les plus forts. Public et critiques sont avertis : le grand Jacques est de retour !

Feyder, Spaak et Françoise se retrouvent sur le film suivant, «Pensions Mimosas» (1934), dans le décor beaucoup plus fermé d'une pension de famille, mélodrame familial qui devait faire beaucoup pleurer dans les salles (pour les chaumières, il faudra attendre l'apparition du petit écran). Relevons au générique la présence d'Arletty, à l'aube d'une grande carrière.

Nouveau changement de décors, et de costumes par la même occasion, avec l'adaptation d'une nouvelle de Charles Spaak : «La kermesse héroïque» (1935) est une comédie s'appuyant sur les caractéristiques de la farce moyen-âgeuse et dans laquelle les femmes font preuve de beaucoup plus de courage et d'inventivité que leurs couards de maris. Françoise Rosay, l'épouse du bourgmestre, prend les affaires municipales en mains avec sa puissance de matrone flamande tandis que son époux fait le mort pour tenter de dissuader les occupants espagnols, de passage dans la petite bourgade, de s'y attarder au-delà d'un simple ravitaillement. L'histoire, honorée du Grand Prix du Cinéma Français, fit rire beaucoup de monde… nonobstant quelques flamingants qui n'y virent que dérisions et moqueries là ou d'autres en appelèrent à Brueghel !

Jusqu'au bout du rêve…

Jacques Feyder, dont le talent est désormais reconnu par (presque) tous, est redevenu le grand metteur en scène qu' il était autrefois. L'on salue bas son métier dont on attend le prochain fruit avec impatience. Mais, le temps faisant son oeuvre destructrice, il faut bien reconnaître qu'il n'aura plus le même goût

Certes, Marlene Dietrich apportera son nom pour seconder «Le chevalier sans armure» (1937) en mission d'espionnage dans une Russie encore impériale ; certes, Françoise Rosay saura faire preuve de beaucoup de courage pour pénétrer dans la cage aux tigres afin de perpétuer la tradition des «Gens du voyage» (une production Tobis dont les deux versions, française et allemande, seront tournées sous le contrôle des chemises noires), mais le maître n'atteindra plus au chef d'oeuvre…

«La loi du Nord» (1939) lui permet de placer ses appareils "au Canada" (en fait en Suède), derrière le traîneau de Charles Vanel, lui même sur la trace de Michèle Morgan et Pierre Richard-Willm, un couple en cavale pour échapper au bras de la justice américaine. Une bouffée d'air salutaire mais, de retour au pays, il faut faire face à cette guerre qui s'annonce.

Le couple Feyder-Rosay, refusant de travailler pour l'occupant, s'exile en Suisse où il tourne son dernier film en commun, «Une femme disparaît» (1941). Fort à propos, Françoise profitera justement d'un voyage professionnel en Algérie pour regagner la France Libre dans la capitale anglaise. Après le conflit, lorsque son mari pourra enfin la rejoindre, c'est un homme affaibli qu'elle retrouvera.

Refusant de s'attarder sur sa santé faiblissante, Jacques Feyder assure la “supervision artistique” d'une réalisation confiée à un nouveau venu derrière la caméra, Marcel Blistène. «Macadam» (1946) contient effectivement quelques touches “à la manière de Feyder”, relevées par la présence de son épouse dans la distribution. Enfin conscient de son état, il accepte un internement dans une clinique suisse où il continuera jusqu'au bout à travailler et à croire en ses lendemains. Sur l'instigation de Françoise Rosay, René Clair, informé d'une issue fatale, lui fait miroiter la perspective d'une nouvelle mise en scène à l'heure de son rétablissement : «La fête cannibale» a la même consistance que la semaine des quatre jeudis…

Le 25 mai 1948, à pas de loup, la mort s'introduit dans cette chambre de Pragins où Jacques Feyder projette ses rêves d'avenir. Elle ne repartira pas les mains vides…

Documents…

Sources : «La traversée d'une vie» de Françoise Rosay (propos recueillis par Colette Mars, 1974), «Jacques Feyder» par Victor Bachy pour "Les cahiers du cinéma", documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"L'instinct est maître !"

Citation :

"Je suis un ouvrier, un de ceux de la première heure, de ceux que les problèmes de la technique, que la fabrication du vocabulaire visuel, que les nécessités urgentes du perfectionnement de l'outil ont obsédés"

Jacques Feyder
Christian Grenier (janvier 2016)
Ed.7.2.1 : 12-1-2016